Onfray, l’histoire et l’extrême droite

Dans la polémique entre Elisabeth Roudinesco et Michel Onfray, Guillaume Mazeau, maître de conférences à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne nous a fait parvenir ce texte.«Avant même sa parution, le dernier brûlot écrit par Michel Onfray contre Freud (Le crépuscule d'une idole, Grasset), fait déjà l'objet d'un violent débat.

Dans la polémique entre Elisabeth Roudinesco et Michel Onfray, Guillaume Mazeau, maître de conférences à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne nous a fait parvenir ce texte.

«Avant même sa parution, le dernier brûlot écrit par Michel Onfray contre Freud (Le crépuscule d'une idole, Grasset), fait déjà l'objet d'un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien? L'historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco n'exagère-t-elle pas en décrivant Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l'extrême droite? Bien au contraire.
Les dérives de l'intellectuel médiatique ne sont pas nouvelles et méritent d'être portées à la connaissance du public. En 2009, Michel Onfray a publié une apologie de Charlotte Corday (La religion du poignard. Eloge de Charlotte Corday, Galilée). Sortie dans une relative indifférence mais plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse. Dans ce brûlot truffé d'erreurs énormes, Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut aujourd'hui inspirer ceux qui lassés d'une gauche impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent fidèles à l'action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette gauche dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur... clichés colportés par l'extrême droite depuis deux siècles. En les reprenant, Onfray ignore superbement les dizaines de travaux scientifiques publiés depuis une quarantaine d'années et qui ont contredit cette image. Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n'a évidemment jamais dit «je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrai le feu pour la faire sauter» (p. 27)... Non, les élites politiques de la Révolution n'étaient pas toutes corrompues. Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des cannibales ni comme des sauvages. Comment Onfray peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9)? Surtout, jamais Charlotte Corday n'a été athée ni libertaire, mais une noble défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la religion! Michel Onfray se rend-il compte que la quasi-totalité de ce qu'il dit provient de Mémoires ou d'écrits apocryphes pour la plupart publiés au 19e siècle par l'historiographie catholique et royaliste?
Mais est-ce un hasard? La Charlotte Corday qu'Onfray cherche à ériger en modèle n'a jamais existé... sauf sous la plume des déclinistes proches de la droite fascisante qui comme Onfray aujourd'hui, suggéraient qu'il était possible de sortir de la crise des années 1930 à coups d'antiparlementarisme et d'appels à la violence. Lorsqu'elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public, ces révisions de l'histoire et ces dérives idéologiques sont susceptibles d'être dangereuses. Elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté.»

Guillaume Mazeau, maître de conférences à l'Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne,

Institut d'Histoire de la Révolution française et membre du CVUH.

Auteur du Bain de l'Histoire. Charlotte Corday et l'attentat contre Marat (1793-2009), Seyssel, CHazmp Vallon, 2009.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.