Neuroleptisé dès l'âge de 18 ans, mort à 43 ans

Après avoir lu de tels témoignages, vous acceptez sans ambages des traitements psychiatriques au long cours, si puissants et destructeurs qu’ils soient …

Lettres de Mme X au CRPA.

Le 4 mars 2021.

Monsieur le Président,

Je vous prie de trouver ci-joint mon bulletin d’adhésion au Cercle de réflexion et de proposition d’actions sur la psychiatrie (CRPA). J’ai découvert l’existence de votre association grâce à mon ami M. X, qui a été aidé par l’un d’entre vous, M. Philippe Bernardet. A la lecture de vos derniers bulletins, je me suis réjouie que vous défendiez une cause aussi grave.

J’ai moi-même été piégée quand j’avais vingt ans (j’en ai soixante-quatorze), à l’époque les découvertes récentes sur les neuroleptiques passionnaient les chercheurs, et le médecin généraliste de ma famille m’a envoyée soigner ma déprime rue de Charonne (« on peut toujours essayer, ça ne peut pas vous faire de mal »). Je suis restée trois semaines oisive, dopée avec des produits très dangereux dignes du goulag soviétique (comme l’Haloperidol ou Haldol). J’ai immédiatement demandé à ressortir, ma mère aussi le demandait de l’extérieur, mais impossible !

Cet enfermement a perturbé toute ma vie. Encore aujourd’hui il me semble avoir une épée de Damoclès sur la tête, quelque dossier en embuscade à la disposition de la police. La menace est retombée sur mes enfants, ce qui m’a amenée à adhérer à l’association UNAFAM.

Je suis heureuse que vous essayiez de démêler cette situation monstrueuse, mais ne souhaite pas pour autant participer à vos réunions, car la moindre proximité avec l’hôpital psychiatrique me terrorise. Les psychiatres ont la bénédiction de la Sécurité Sociale pour diffuser le mal au lieu de le conjurer, ils ont appris à la faculté de médecine à devenir… des imposteurs ! J’avais bien aimé le livre publié par un infirmier psychiatrique "La Forteresse Psychiatrique" (Philippe Clément, 2001).

Je vous félicite et vous remercie sincèrement de vous attaquer à cette cause considérable. Je vous prie d’agréer, monsieur le Président, l’expression de ma vive considération.
 

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Le 15 mars 2021.

Pour l’association CRPA

Cher Monsieur,

J’ai été heureuse de parler avec vous au téléphone et vous félicite pour la tâche que vous accomplissez. C’est bien volontiers que j’ajoute certains détails à ma lettre du 4 mars, mais en vous demandant, si vous communiquez mon témoignage à d’autres personnes, d’enlever mes coordonnées.

En 1969 j‘ai fait un séjour de trois semaines dans une institution psychiatrique rue de Charonne. Je prenais les médicaments qu’on me donnait et m’ennuyais 24h/24. J’ai eu beaucoup de mal à obtenir l’autorisation d’en ressortir, munie d’une ordonnance sévère. J’étais transformée en zombie.

J’avais vingt-deux ans et travaillais comme rédactrice d’un bulletin pour les exportateurs d’horlogerie, auxquels j’ai donné ma démission. J’habitais chez mes parents au quartier latin et partageais ma chambre avec l’une de mes cinq sœurs. Pendant les grèves de mai 1968 ma soeur ‘refaisait le monde’ avec ses amis de la fac de droit, tandis que je bronzais dans les tribunes de Roland-Garros avec mon petit-copain.

En 1969 j’étais entourée d’amis et sortais beaucoup. C’est probablement le manque de sommeil, ajouté au stress ordinaire de Paris, qui m’a amenée chez notre médecin de famille pour lui demander un remontant. Il a eu l’idée catastrophique de m’envoyer rue de Charonne, où j’ai passé trois semaines. Ce qui aurait pu être un épisode sans importance m’a marquée à jamais.

Cinquante ans plus tard, vous êtes le premier à qui j’en parle. Si je le racontais à un psychiatre, il mettrait en doute toutes mes paroles et menacerait de me capturer à nouveau. Ce séjour en enfer est devenu un secret de famille et est retombé sur mes enfants.

A ma sortie j’étais sonnée, ces médicaments me mettaient affreusement mal à l’aise (les psychiatres devraient tester sur eux-mêmes les médicaments qu’ils prescrivent). On appelle ces médicaments ’camisole chimique’, censée juguler l’angoisse du patient, mais surtout qu’il ne dérange pas son entourage, en réalité ils provoquent une panique qui se répand comme la Covid, les hôpitaux psychiatriques font de plus en plus de recrues.

Pour réintégrer la société des gens normaux, je suis partie en Espagne pendant trois mois chez des amis. A mon retour j’ai trouvé un emploi de documentaliste à La Défense, et six mois plus tard rencontrais mon futur mari, fonctionnaire du ministère des Affaires Etrangères. Nous avons vécu aux quatre coins du monde avec nos trois enfants. Mes rapports à la psychiatrie auraient pu s’arrêter là à tout jamais, personne dans mon entourage n’avait affaire à cette institution.

Mais l’épée de Damoclès était restée suspendue au-dessus de ma tête. Par une mystérieuse fatalité, quand notre fils aîné a raté son bac, alors que nous étions en Amérique Latine, il en a été très humilié et mon mari, ne voulant pas faire d’ombre à sa vie professionnelle, l’a emmené se remonter le moral… chez un psychiatre, sans m’avoir consultée. Il avait rencontré ce psychiatre dans un cocktail des plus brillants et celui-ci était content de parler Français car il avait fait ses études à Paris, à Sainte-Anne.

Il a entrepris de sortir notre fils de son échec au bac par la méthode médicamenteuse des psychiatres français… et rebelote ! Mon fils bien-aimé a pris un médicament qu’il ne supportait absolument pas (l’Haldol) puis un autre censé le contrebalancer, puis un autre pour compléter le tout, puis encore un autre et tout un arsenal… Complètement KO il a arrêté sa scolarité, a sombré dans l’oisiveté et n’a plus jamais retrouvé une vie active. Il est mort vingt ans plus tard, sans raison apparente. Un matin il ne s’est pas réveillé - d’après moi c’était une overdose de médicaments.

Notre famille a plongé dans le chaos. Après l’Amérique Latine est venue l’Afrique, notre troisième fils a été envoyé en pension, pris de panique il a fait une tentative de suicide et a abouti… à l’hôpital psychiatrique.

Mon mari est décédé il y a deux ans. Notre second fils se porte bien, il a fondé une famille, sa femme est une brillante DRH et ils ont trois petits garçons.

Mon troisième fils a donc maintenant quarante-trois ans. Il n’a pas encore commencé sa vie professionnelle, perçoit l’allocation AAH et vit avec moi. Il avait été si bien conditionné que, pour se désintoxiquer du dernier neuroleptique auquel il se croyait condamné à perpétuité, il se fait aider par un naturopathe qui lui prescrit des compléments alimentaires.

Pardonnez-moi tous ces détails, destinés à vous expliquer pourquoi je partage l’infortune des adhérents de votre association.

Je vous prie d’agréer, cher monsieur, l’expression de ma vive considération.

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Réaction d'une lectrice de ces lettres, du 23 mars 2021

Je fais suite à la lettre de Mme X concernant son fils a qui l'on a prescrit des neuroleptiques.

Mon histoire date d'il y a 30 ans.

J'ai rencontré un garçon dont je suis tombée amoureuse. Il se rendait chez son psy tout les mois et consommait des neuroleptiques depuis quelques années déjà. De par son récit, à 18 ans, il avait fait une crise d'angoisse dans la rue, et il était tellement déboussolé que l'on a conseillé à sa mère de consulter un psychiatre. Celui-ci a culpabilisé sa maman, car celle-ci avait perdu son mari lorsque ces enfants étaient jeunes, et la cause de son mal-être semblait être dû au faite qu'elle ait occulté la mémoire du père, d'après le psy... Pendant des années il a consommé du tégrétol et de l'haldol. J'ai fréquenté ce garçon quatre ans intimement et je l'ai vu se dégrader des années après. Il est décédé d'une overdose de médicaments. Je suis allée le voir à l'hôpital, il était encore de ce monde, mais le personnel soignant à mis fin à sa vie au motif que lorsqu'il reviendrait à lui, il n'aurait pas toute ses facultés.

A la même période j'ai connu une autre personne utilisant des neuroleptiques qui s'est défenestré après des années de prise de neuroleptiques.

J'ose espérer que depuis toutes ces années les psy utilisent ces substances avec prudence, voir utilisent d'autres alternatives.

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2014-03-18 Témoignage d’une jeune femme sur l’internement, depuis 2000, de sa mère au CH de Nemours

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