L’Etat s’acharne contre les ‘usagers’ de la psychiatrie

Paris le 17 avril 2010

L’Etat s’acharne contre les ‘usagers’ de la psychiatrie

LETTRE A MONSIEUR HERYES DIRECTEUR DE LA DGCS

Le lundi 12 avril 2010 vers 14 h quatre inspecteurs de la DASS de Paris, ‘respectables’, font sans prévenir une ‘descente’ dans un GEM parisien, et se mettent à interroger les membres du GEM? Le surlendemain 4 avril ils reviennent à trois, reposent des questions.

Sommes-nous à Chicago à l’époque de la prohibition? Quelle drogue ont-ils trouvée ?Sommes-nous à une époque plus récente où dans certains pays régnait une ‘police politique’ ?

La ‘bande’ qu’il fallait surprendre dans ce GEM devait être singulièrement inquiétante pour que la DASS envoie ‘quatre’ de ses meilleurs limiers ? Ils y ont interrogé ‘six’ ‘usagers de la Santé Mentale’, fichés nulle part, vaquant à leurs simples activités habituelles essayant de vivre le simple plaisir d’être ensemble (il ne saurait y avoir d’activité obligatoire).

Les questions ‘pointues’ posées furent de cet ordre :

- que faites-vous ?

- quelles activités avez-vous ? Avec quelle fréquence ?

- l’animateur n’est pas là, pourquoi ? Cela lui arrive-t-il souvent ?

- quels commentaires avez-vous à faire sur ce qui se passe ici ? …etc.

Nous saisissons tout de suite la portée nationale de l’intervention et la raison du ‘secret défense’ dont la démarche était entourée !

Soyons sérieux, le fait, hélas, est réel, aussi rocambolesque qu’il paraisse. Nous pouvons faire deux hypothèses pour le comprendre :

- soit ces inspecteurs agissent ‘par routine’ et font la première de toute une suite d’inspections ‘banales’ qui vont se dérouler dans toute la France dans les 343 GEM créés. Est-ce que ce serait la suite donnée à la réunion qui a eu lieu le mercredi 7 avril au Ministère de la Santé sous la direction de Monsieur Didier Corbin, témoignant du désarroi qui règne au Ministère depuis le départ en février de Martine Barrès (c’est la personne qui depuis 2005 y conduisait la question toute nouvelle des GEM – ‘diamant’ de la loi 2005-102-) ; le Ministère découvre en effet depuis peu l’originalité exceptionnelle des GEM, et ne sait comment la gérer, …

- soit ces inspecteurs ont agit sous dénonciation ‘x’ et dans un but précis (tout le petit monde des GEM et du Ministère sait par force mails depuis 3 mois qu’un acteur de la société civile poursuit de sa violence la Présidente de la FNAPSY afin de ‘l’éliminer’, le Ministère laissant faire).

Nous n’avons qu’une explication à ces deux hypothèses, celle qui vise à mettre en faute la personne qui coordonne ce GEM, qui se trouve être la présidente de la FNAPSY ; des fuites du Ministère de la Santé nous ont appris à plusieurs reprises depuis deux mois qu’un groupe veut voir disparaître cette personne, car elle gêne leur politique (ils veulent que les usagers se comportent comme de ‘vrais’ malades, c’est à dire ne viennent qu’irrégulièrement et ne disent rien de cohérent).

Rappelons en un mot l’histoire des GEM. (voir annexe)

Que représente donc dans ce climat une ‘visite’ inopinée d’inspecteurs de la DASS dans un GEM ?

Ces personnes ont vraisemblablement confondu leur fonction habituelle dans les structures gérées par les DASS, (foyers, SAVS, SAMSAH et autres structures gérées par les DASS et les Conseils Généraux), et les GEM ces espaces qui sont clairement ‘hors champ classique’. C’est n’avoir pas été informés d’une part que la subvention de l’Etat est la plus modeste qui soit (2 salaires), surtout que son objectif n’est ni le soin, ni une action sociale. C’est un espace associatif type 1901, où les acteurs membres de l’association n’ont de comptes à rendre à personne sur le plan du contenu, seulement à faire preuve de leur capacité à produire un rapport d’activités annuel. Toutes les réunions nationales des GEM qui ont eu lieu jusqu’à ce jour ont montré clairement ‘et officiellement (toutes ont été accompagnées de la présence de représentants du Ministère)’ que les GEM étaient « en évolution », ce qui voulait dire clairement qu’on ne pouvait leur imposer aucune exigence discriminatoire (cf les compte rendus de ces colloques qui se sont tous tenus au Ministère)

C’est clairement organiser une intrusion ‘sauvage’ dans un espace où des personnes présentant de profondes difficultés psychiques (de l’ordre de la psychose, loin de nos névroses banales) et de ce fait en situation de grande vulnérabilité, se rassemblent pour ‘échanger entre elles’, totalement librement, autour de leur ‘vie personnelle’, et non pas pour y tenir des ‘activités bien programmées’.

Cela veut dire clairement que pour une fois il est donné à ces personnes la possibilité d’être ‘autonomes’ dans un espace réservé pour elles-mêmes, où elles n’ont plus à être sous des tutelles diverses, ni du soin (avec ses nombreuses théories), ni du champ social (avec sa diversité d’impératifs éducatifs ou comportementaux divers).

Ceci est la description ‘a priori’ du cadre. Il est essentiel de relater ensuite ce que ce cadre permet. Ceux d’entre nous qui, ont eu la chance de participer à diverses réunions, soit locales (Paris, Gap), soit régionales (à Nancy, dans la région de Rennes, Lille, Marseille), soit nationales (Paris), ont été « éblouis », et bouleversés par les propos reçus des usagers sur leur expérience, montrant ce qu’ils en tirent ; de plus nous avons là entendu à ces occasions ces personnes parler de leur souffrance psychique avec une authenticité et une perspective que jamais dans notre expérience de psychiatre nous n’avons rencontrées ; les personnes font preuve dans les GEM d’une liberté d’esprit rencontrée nulle part. Ils font part tant à la fois de leur intérêt à établir entre eux des liens qui vont au delà de l’autonomie qu’on leur souhaite, que du plaisir à choisir des activités qui leur conviennent, au lieu de rester soumis à ce qui leur est proposé, ils sont capables aussi d’évoquer des disputes entre eux qui ne les effraient point.

Parmi les expressions extérieures qui nous ont éblouis, nous avons assisté à des manifestations théâtrales, mais de toute façon affirmons aussi que la ‘production d’une activité n’est pas le but des GEM’, ce sont en quelque sorte ‘des en plus’.

Il est donc impossible de mettre en balance le souci d’une rigueur de gestion (qui certes est justifié, mais, de toute façon, ne saurait être appliqué là de la même façon que dans toute structure), avec le bénéfice tout nouveau que les GEM apportent à la Santé Mentale en France

On ne peut mettre en balance un souci de gestion avec l’objectif exceptionnel qui est celui des GEM.

Si par ailleurs il a été décidé par un groupe d’administrateurs du Ministère de mettre un terme à la responsabilité ‘politique’ de Claude Finkelstein, il serait opportun de mettre en évidence ce que les usagers, et donc notre société lui doivent. Il serait utile aussi de souligner que la première expérience des GEM vient bien de la création d’associations d’usagers locales : en effet ces associations d’usagers dont la plupart remontent aux années 1990-5 sont constituées par des usagers et sont au départ elles mêmes des GEM. Ce qui veut dire clairement qu’associations d’usagers et GEM sont la même réalité, fragile, vulnérable, ne correspondant pas aux ‘canons’ de la société civile classique.

Accepter en s’appuyant sur la violence d’un non-usager de mettre en accusation la FNAPSY et sa présidente, revient à la seule application d’une vengeance personnelle, mais n’a strictement rien à voir, et n’est d’aucune mesure avec le bénéfice apporté par les GEM.

Il faut savoir que le débat que nous initions ici aujourd’hui doit être ouvert à tous les acteurs

- l’attaque faite à Claude Finkelstein est une attaque que la plupart des GEM, la plupart des associations d’usagers que fédère la FNAPSY, vont vivre comme une attaque qui leur est à tous adressée de plein fouet.
Ils vont tous en conclure qu’ils n’ont plus qu’une seule façon de réagir : se taire, se réfugier dans le retrait, dans le silence. Ils vont en conclure que la société civile représentée par le Ministère de la Santé leur a en 2005 proposé un piège, et, une fois qu’ils y sont entrés, les abandonne. Ceci alors que lors du dernier colloque national organisé au Ministère sur les GEM en octobre les représentants officiels du Ministère en ouvrant cette 3ème journée affirmaient qu’il était possible de s’exprimer librement ce jour-là car les GEM continuaient à se développer et à montrer à quel point ils étaient riches de potentialités ! (propos exprimés plusieurs fois au Ministère).

Ces malades vont entrer dans une traversée du désert analogue à celle qu’ont vécu les associations de malades du SIDA avant d’être totalement reconnues par les pouvoirs publics et la société. Mais ils ont un handicap supplémentaire, c’est que la plupart d’entre eux ne demandent rien, et même ne s’expriment pas. Il est difficile de comprendre l’acharnement dont C Finkelstein est l’objet, alors que son combat constitue une aventure rare et pleine de promesses pour les usagers, il est difficile d’accepter l’absence d’attention accordée à l’originalité des GEM, aux promesses que cette proposition faite par l’Etat, rappelons-le, exprimait avec la circulaire du 29 août 2005 ?

Pourquoi ? Au nom de quelle valeur supérieure vouloir effacer cette remarquable avancée ?

N’est-il pas possible, comme monsieur Corbin l’a affirmé lors de la réunion au Ministère le 7 Avril, que le Comité de Parrainage, décidé par la première circulaire, reprenne ses travaux semestriels pour encadrer les GEM et soutenir leur évolution ?

Il est évident pour tous ceux qui connaissent les GEM que leur réalité doit être examinée de près : par exemple comment le Ministère a-t-il accepté que des GEM se créent et s’installent à l’intérieur d’hôpitaux psychiatriques ? Exemple de la contradiction extrême, un espace de liberté en plein hôpital ! Que d’autres affichent réunir plus de 200 personnes ! Alors que dès que l’on dépasse 40 personnes une association perd la capacité d’intimité qui permet aux acteurs usagers de la Santé Mentale de s’exprimer librement entre eux, et surtout de bâtir une entraide mutuelle : il faut pour cela se connaître, être en amitié et dans une vraie proximité.

Comment se fait-il donc que l’on commence des ‘visites’ par un GEM parisien ‘banal’ ? Et surtout comment est-il possible de le faire, sans respect pour les membres du GEM doublement protégés par le statut du GEM et de l’association 1901 et par le Comité de Parrainage ? Ce comité de parrainage s’est engagé avec l’Etat à constituer un suivi, par exemple par l’élaboration d’un logiciel d’auto évaluation, celui-ci a été commencé par l’ANEGEM et est en discussion avec la CNSA actuellement.

L’essentiel est de revenir aux racines du projet et à l’immense espoir que cette réalisation fait naitre. Deux questions de fond accompagnent la création des GEM et leur développement :

La première est la place des « usagers de la Santé Mentale » dans les débats sanitaires et sociaux de notre société moderne : ils signent de toute évidence l’émergence d’une donnée nouvelle qui montre que « l’expérience » vécue par l’usager dans sa vie de personnes bouleversée par la maladie psychique. Cela a été possible avec le SIDA, pas pour les ‘psy’ ?

La seconde est le constat que les GEM sont devenus sur ce point « un véritable laboratoire de recherche » qui peut tout à fait entrer en compétition (de façon complémentaire) avec les laboratoires de recherche fondamentale. La découverte que nous avons faite là montrant les capacités d’expressions et de comportements nouveaux, porteurs de perspectives nouvelles, d’autant que les personnes elles-mêmes en sont conscientes, et évoluent de façon globalement positive (par exemple on a noté la diminution du recours aux hospitalisations).

Ces deux questions nous autorisent à mobiliser un maximum de personnes autour de l’avenir des GEM et de la FNAPSY

Docteur Guy Baillon, Psychiatre des Hôpitaux, ‘guy-baillon@orange.fr’

PS : Si nous laissons passer cet évènement, nous pouvons nous attendre aussi à toutes les violations. Je propose que chacun adresse copie de cette lettre à Monsieur Heryes à la DGCS

(annexe) Le hasard veut que j’ai été témoin de leur naissance dans la période de 2002 à 2005 pendant laquelle j’étais conseiller de Monsieur Jean Canneva : je l’ai accompagné auprès de Claude Finkelstein, de JF Bauduret, de Martine Barrès, et seulement plus tard de Clément Bonnet pour la FASM. Ce projet est né de la seule initiative (avec des origines différentes) de Jean Canneva et de Claude Finkelstein. Le Ministère et MA Montchamp s’y sont intéressés et engagés ensuite.Aucun autre acteur n’a été impliqué. Il a été d’emblée compris par chacun que l’initiative qui venait d’être prise, confortée par la réserve budgétaire de 20.000.000 d€ (MA Montchamp), était totalement innovante, et qu’il fallait absolument la laisser hors de toute réglementation classique (M. Barrès), sachant qu’elle allait « produire peu à peu des données qu’il fallait laisser venir et qu’il fallait laisser se développer, plutôt que de chercher à les maitriser d’emblée ». En réalité les difficultés ne sont pas venues de l’intérieur des GEM, certes les trois grands acteurs dès la parution de la première circulaire, ont participé de façon différente à la naissance et au développement des GEM. Ils ont été reconnus comme les parrains auprès desquels les futurs GEM étaient appelés à se ressourcer.En effet le cœur de cette initiative est que ce soient les ‘usagers’ qui soient reconnus comme les acteurs essentiels bien sûr des associations d’usagers, mais aussi des GEM, et que cette tentative se déroule dans le cadre d’une « auto gestion » par les usagers. Réalité tout à fait exceptionnelle dans notre société, il faut en convenir, qui se déployait officiellement sous le contrôle du Comité de Parrainage (les trois parrains et le ministère)Les difficultés sont venues de quelques personnes extérieures, des ‘non-usagers’, que tout le monde connaît sur la place de Paris, et qui depuis trois ans, ont réussi à se faire nommer présidents de GEM, alors que les circulaires ont souligné que les associations constituant les GEM devaient être dirigées quasiment uniquement par des usagers de la Santé Mentale. Ces 3 ou 4 petites associations s’évertuent depuis à se montrer les seuls acteurs ‘valables’ qui devraient diriger à la fois des associations d’usagers, parler à leur place, et diriger et rassembler les GEM.

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