La récidive Bockel

Dans un livre collectif à paraître ces jours ci, le sociologue Michel Chauvière[1] évoque « la fin du cycle de l’intérêt de l’enfant ». Celui-ci aurait débuté à la fin du XIXe siècle, mais, « malgré les déclarations internationales proclamées urbi et orbi, nous serions actuellement en France, en train de sortir de cette période historique ».

Dans un livre collectif à paraître ces jours ci, le sociologue Michel Chauvière[1] évoque « la fin du cycle de l’intérêt de l’enfant ». Celui-ci aurait débuté à la fin du XIXe siècle, mais, « malgré les déclarations internationales proclamées urbi et orbi, nous serions actuellement en France, en train de sortir de cette période historique ».

Et il faut bien constater que beaucoup d’éléments récents viennent alimenter l’amer constat de Chauvière.

Pour faire vite et non exhaustif, citons :

- L’abaissement de l’age de la responsabilité pénale

- la disparition programmée de la défenseure des enfants, institution pourtant novatrice, et qui avait fait toute la preuve de sa pertinence .

- La perte de pouvoir des juges pour enfants au dépend des initiatives du parquet

- La remise en cause, toujours caressée et probablement bientôt aboutie des ordonnances de 1945.

- Etc, etc …

Le registre juridique, semblant décidément la voie d’abord préférentielle de ce gouvernement dés qu’il s’agit de l’enfance et de l’adolescence, c’est Jean Marie Bockel, (ex) Secrétaire d’Etat à la Justice, qui a été chargé de remettre au président de la république un rapport intitulé :

« La prévention de la délinquance des jeunes ».

 

Nous rejouons ici un des grands classiques sécuritaires du sarkozysme :

 

Ah, qu’il serait doux de pouvoir prévoir et anticiper, dès leur plus jeune âge, les frasques éventuelles des voyous, sauvageons, casseurs et autres fauteurs de troubles !

Ce rêve, notre président semble l’avoir constamment caressé depuis ses premières armes au ministère de l’intérieur.

Du moins a-t-il voulu nous le faire croire … et en a sûrement convaincu nombre de citoyens.

Sécurité, risque zéro, protection et compassion, …. Electeurs, dormez rassérénés, l’ordre règne !

Ainsi fleurirent, souvent au gré de faits divers tragiques, le débat sur l’inné et l’acquis, puis les mesures d’ obligation de soin, (peine pourtant dûment accomplie) pour les délinquants sexuels, les accents quasi martiaux quant aux mesures à prendre à l’encontre de la dangerosité des malades mentaux etc…

 

Pour ce qui est plus spécifiquement de l’enfance, nos gouvernants s’étaient déjà jetés sur un malencontreux rapport de l’INSERM prônant la détection, dès le plus jeune âge (avant 3 ans) des signes avant coureurs d’une propension à une (future) délinquance.

Cette pseudo bonne idée préventive était en fait fondée sur des démonstrations non étayées, infiltrée de nombre de biais théoriques et inspirée par des à priori idéologiques trop flagrants. Elle fut sévèrement démontée, pièce par pièce, par le Comité Consultatif National d’Ethique (arrêt n° 95 du 11 janvier 2007).

 

Mieux, par sa partialité et les inquiétantes perspectives (repérage, stigmatisation) qu’elle laissait entrevoir, elle fédéra contre elle plus de 200 000 personnes (professionnels de la psychiatrie, de la psychologie, de l’enfance, parents mais aussi « simples » citoyens..) et lança le mouvement « pas de zero de conduite … ».

Ascientifique, faisant fi des connaissances acquises sur le développement du jeune enfant, niant les apports environnementaux indispensables à celui-ci, très probablement (et heureusement) inapplicable et sûrement inefficace, elle agita fort et les professionnels et l’institution INSERM elle-même…pour finalement s’enliser et demeurer lettre morte.

Par « contagion », elle eu cependant comme conséquence la méfiance, puis la radicalisation de toute une série de chercheurs, de scientifiques et d’intellectuels des champs les plus divers (Appel des Appels) envers le pouvoir.

 

La voici cependant qui ressurgit, en page 43 du texte de Jean Marie Bockel au milieu de mesures des plus hétéroclites, et sous une forme, disons, aseptisée .

Ballon d’essai pour une seconde tentative, chiffon rouge pré électoral, ou comme semble le craindre Jean-Pierre Rosenczveig, vice-président du tribunal de grande instance de Bobigny, cheval de Troie gâchant malencontreusement les quelques bonnes intuitions du texte (le rôle accru dévolu aux beaux-parents par exemple), on ne sait …

A vrai dire, Jean Marie Bockel, dans sa probable crainte de l’ « antécédent INSERM » , emprunte au Conseil Economique Social et Environnemental sa formulation du « souhait de dépister au plus tôt les troubles du comportement », et préconise « un repérage de cette vulnérabilité chez les petits entre 2 et 3 ans ».

 

À toutes fins utiles il convient donc de redire, encore et encore :

 

- qu’il n’existe pas de moyens sérieux d’anticiper (sur plus de 15 ans !) le comportement et la trajectoire existentielle d’un être humain « en construction »

- que si de telles perspectives s’ouvraient elles poseraient, sans aucun doute, au sein de nos démocraties, de redoutables problèmes éthiques.

- que la pedo psychiatrie a pour objet la souffrance des jeunes patients et les soins qu’on peut y apporter,

- que, si faute de soins, cette souffrance peut éventuellement avoir des conséquences funestes, la délinquance n’en est qu’une parmi beaucoup d’autres, qu’on ne saurait la prévoir, mais qu’il convient de la prévenir par un travail clinique suivi, patient et approprié.

 

Rassurons enfin Mr Bockel, qui préconise un rapprochement préventif entre soignants et enseignants : d’ores et déjà, les équipes des CMPP[2] et des intersecteurs de pedo psychiatrie oeuvrent, quotidiennement, en partenariat, avec l’ensemble des professionnels de l’enfance ( (enseignants, éducateurs, juristes, pédiatres etc ..).

 

Mais ils le font dans le respect de l’enfant et de sa famille, du secret et de la déontologie médicale qui leur est due, et sûrement pas dans des perspectives de prédiction et de désignation , qu’ils savent vaines, nocives et contre productives.

 

Leur but reste, encore et toujours, celui de soigner afin d’offrir à chacun ses meilleures chances d’épanouissement.

 

 

 

Dr Richard Horowitz

Pedo Psychiatre

Président de la Fédération des CMPP



[1] « Inventer avec l’enfant en CMPP » sous la direction de Tristan Garcia Fons Ed ERES

[2] CMPP : Centre Medico Psycho Pédagogique

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