Deux jours à Montfermeil

Un grand bonnet de laine un peu de traviole, un pull fait main éclatant, elle tend la main : «Silvia, patiente». Il y a de la malice dans la précision. Je voulais faire un reportage. Y aller et raconter, le Centre de jour, Montfermeil, 9-3.

Un grand bonnet de laine un peu de traviole, un pull fait main éclatant, elle tend la main : «Silvia, patiente». Il y a de la malice dans la précision. Je voulais faire un reportage. Y aller et raconter, le Centre de jour, Montfermeil, 9-3. Ça aurait commencé en conte de fées social: interrogés à propos de leurs besoins, les psychiatres du centre de jour quelque peu entassés dans un pavillon de Montfermeil, depuis 1995, rêvèrent debout et listèrent leurs désirs à l'hôpital tuteur de Ville Evrard.

Miracolo! Nos hôpitaux sont gérés, dorénavant, comme des entreprises –au prix, certes, de fâcheuses compressions sur les budgets des personnels–, ils peuvent être riches! Et ainsi fut construit ce Centre de jour qui jouxte centre de consultations et antenne infirmière, inauguré en novembre dernier: flambant neuf, éclairé mais pas trop, pensé en courbes et couleurs, fenêtres savamment décalées, lieu collectif mais avec ce je ne sais quoi d'immédiatement familier, à échelle humaine. Dalles plastique, mobilier en surfaces vides, mais ateliers, voire à l'heure du dej' thérapeutique, un côté bar des Amis. Avec même un jardin et une friche voisine plantée d'arbres, qui fournit la touche bucolique dans ce Montfermeil mutant, pas trop bien desservi, improbable, vieux immeubles murés, panneaux immobiliers promettant de lisses résidences, demeures bourgeoises, où, en poursuivant la ligne 613, on arrive à la cité des Bosquets, toute proche de Clichy-sous-Bois.

C'était donc simple: combien sommes-nous à être entrés dans un hôpital psychiatrique, visiteurs, soignés ou soignants ? Combien sommes-nous (encore moins, c'est sûr) à savoir ce qu'est un Centre de jour, lieu thérapeutique mais pas lieu médical ? Un endroit où c'est le quotidien partagé, qui soigne ? Et l'attention ? Aussi faut-il le dire d'entrée: ici, la quasi-totalité de l'équipe (5 infirmières et infirmier, 2 médecins, 1 psychomotricienne, 2 psychologues) est là depuis longtemps (les vétérans, depuis 1995). Elle s'est transportée du pavillon sympa mais exigu au centre flambant neuf avec salle de balnéo. Ça contribue à l'atmosphère rassurante, dans un monde où le turn-over du personnel est souvent la règle.

Quant à Paul Machto, le «dirlo» qui s'engouffre et ressort quelques minutes après avec le groupe théâtre, il a ouvert en 1979, près des Bosquets, un premier cabinet avec une amie psychanalyste. Depuis, dispensaire d'hygiène mentale et centres de jour successifs, toujours entre Clichy-sous-bois et Montfermeil, il est plutôt ancré dans les lieux.

C'était simple, donc, mais lorsqu'il y a de l'humain, de la souffrance affleurante, des blagues, les oignons à éplucher et de temps à autre des paroles qui vont droit à un essentiel, sans polissage, des histoires lacunaires, des histoires comme foudroyées en route, c'est moins simple. C'est pourtant pour des lieux comme celui-ci, entre autres, que se battent les 39 psys du Collectif contre la nuit sécuritaire, qu'ils multiplient les réunions publiques. Avec le risque inhérent à la description d'un endroit qui marche bien: donner à penser que ça ne va pas si mal, finalement, alors que l'ensemble de la psychiatrie hospitalière régresse, en moyens comme en méthodes, revenant à cette antique conception: contenir la maladie, et basta. «Evidemment, ici, c'est un peu la vitrine... », dit Nawal Souissi, psychiatre, la recrue récente.

 

Donc en cette fin décembre, on tombe le manteau dans le hall, certains avec ce léger ralentissement du geste: les traitements. Passe Georges, haute silhouette, tombé impeccable de la veste, un rien ébouriffé, regard surplombant, qui s'enquiert de ce que je fais là. «Aucun intérêt, conclut-il, c'est plein de cinglés, ici . Pfff..» N'empêche, enseignant avant, suivi depuis longtemps, hospitalisé ces derniers mois après la mort de son père, Georges monte chaque jour dans la navette qui l'amène vers l'endroit sans intérêt, et lorsqu'il la rate, prend trois bus pour venir...

Dans un coin, Loulou s'inquiète, il est arrivé avec une heure d'avance, est-ce qu'il y aura de la place pour lui au théâtre? Oui. Il revient cinq minutes après: il y en aura, de la place, pour lui ? Oui.

Pas de courses collectives, aujourd'hui. C'est la dèche. Corinne et Louise, infirmières, ont écumé le supermarché à prix cassé, yaourts , pâtes, et Philippe, infirmier, lance un gratin de potiron géant. En effet, l'administration, qui depuis 2004, fournit des subsides pour un «atelier pâtisserie» de 12 personnes inexistant, n'a toujours pas réajusté les fonds, afin de nourrir quotidiennement 25 à 30 personnes. Alors, en dépit de mails d'alertes, la fin d'année est plus que fauchée.

On épluche, on épluche, c'est l'idée: que chacun, ici trouve à faire et à être. On s'arrange de tous: à Viviane qui arpente, aller, retour, la longue pièce, fermée aux mouvements divers, planquée dans sa doudoune, on colle les carafes d'eau, aller, retour, qu'elle dépose exactement où il faut, sans un regard, ni battement de cil. Louis met peut-être environ trois quart d'heure à achever sa pomme de terre, peu importe, Yves, lui, efficacité faite homme, achève déjà une montagne d'oignons en lamelles. Perturbé par un changement d'emploi soudain, puis une mise au rancard, Yves ne sortait plus de chez lui. Plus du tout, cloué là par une dépression muette. Son médecin a eu la riche idée de l'adresser au centre, où désormais, discret, attentif, bricolo, il veille, s'emploie... et peint. Sous deux de ses tableaux, ces phrases: «Enfermement ou l'illusion d'une certaine liberté.. Et vice-versa». Puis: «l'Idée de liberté est aléatoire selon le chemin emprunté ». «Ça y est», dit-il, et Sunya, femme royale, qui clame ce jour-là qu'«elle n'aime pas sa beauté» propose, non sans autorité : «Un poème?» Sunya ne les écrit pas, ses poèmes, elle les dit, les module. Les reprend, avec variantes.

« ... cette poupée je lui lavais les cheveux avec du papier, je lui mettais des chaussures noires.

Elle était si jolie que je ne pouvais la voir ; elle était tout contre moi. »

.. Les trois potes frères des pauvres m'achetaient des religieuses, des chocolats, j'allais au patronage, j'apprenais le crochet. J'étais heureuse de ne pas vous plaire ».

 

Ce matin, dit Sunya en passant, le dieu des chrétiens et le dieu des arabes lui sont apparus dans le ciel. Juste en sortant de l'hosto.

Tout au long de la matinée, on déboule. Jules, ce n'est pas «son» jour, mais voilà, son frère vient de mourir, il se sent mal. Il a téléphoné, on lui a dit de passer. Louise, l'après-midi, à l'heure calme qui suit le déjeuner, lui pose quelques questions. Devant le scrabble, il murmure à voix très basse.

Mo entre, coupe saisissante, un quart du crâne soigneusement rasé. On rigole. Lui aussi. On réunionne à propos de la fête de Noël, débat autour du sapin le moins cher. On vouvoie, on tutoie, c'est selon. Importante précision, car dans les plaintes contre l'hôpital de Ville Evrard, le tutoiement imposé et à sens unique revient souvent.

Au théâtre, ailleurs, pendant ce temps, on construit le spectacle à venir avec la troupe du GITHEC (*). On y parle d'hôpital, justement.

On parle aussi de Ville Evrard sous l'auvent fumeur, devant la neige du jardin. La contention, l'isolement du type qui s'est pissé dessus, l'homme incapable de se relever seul qu'on laisse à terre, les moqueries, les humiliations. Et les Renforts, les fameux Renforts, équipe musclée et volante dont un membre, semble-t-il a le coup facile, et aime à poser son pied sur les jugulaires. «Un de ces jours, il tuera quelqu'un», dit Georges. Autour, on acquiesce dans un nuage de fumée.

L'équipe est au courant, pas seulement par les malades, et commente peu. Etrange monde où dans la même journée on peut se voir infantilisé et brimé à un endroit, puis respecté, écouté, encouragé à créer à un autre, par des équipes censées travailler ensemble... Mais qui mettre en cause? Les infirmiers, mal formés, très jeunes, peu encadrés, effrayés par la folie? Les médecins qui tolèrent, ignorent ou induisent cette forme de «gestion» du malade? Discussions au long cours en vue.

Janvier. Au moins, il fait beau, ce qui n'est pas plus mal pour ceux qui doivent marcher: ces jours-ci les conducteurs de bus boycottent certains arrêts, suite à une agression. On rentre de Lidl. Samir, grand gars au beau visage, parle peu, très, très peu. Il sourit pas mal en revanche, et aime se faire chahuter, surtout par Véronique. Lui, mutique depuis son arrivée du Maroc –avant, on ne sait pas– passait ses journées sur une chaise. Pas négligé, aimé, mais voilà: Samir, retiré en lui-même, on ne lui demandait rien. La veille, il a vu plusieurs de ses magnifiques tableaux accrochés dans la mairie, pour l'expo du centre, avec un vernissage qui a laissé un peu hagarde l'équipe. Du coup, c'est une préparation de déjeuner assez silencieuse (l'argent de l'« atelier pâtisserie », une fois de plus, est arrivé). Marthe ne dit rien, elle non plus, elle mange, yeux baissés, débarrasse, yeux baissés. Mais, peinture à l'huile ou pastel, ses œuvres se reconnaissent immédiatement.

Elias –pas bien grand, mais du mouvement– tourne dans la pièce : «est-cequelesPTTvontmereprendre ? Pourquoijen'aiplusdebulletindesalaire ?» Elias parle en tout attaché, ça demande un peu d'entraînement. On lui dit qu'il a accepté de ne plus travailler, qu'il aura une allocation. «OuiouimaisestcequelesPTTvontmereprendre ?» Non, La Poste ne le reprendra pas, car dans notre monde performant, même les CAT doivent maintenant viser à la rentabilité, comme La Poste d'ailleurs, laquelle n'a pas renouvelé le contrat de tri postal, qui convenait si bien à Elias, que tout changement effraie profondément. «Etmaretait'etmaretrait'», dit Elias. Qui établit une nette différence entre allocation et salaire, si maigre soit-il: «Faudraitpasm'avoirfaudraitpasm'avoir,hein.»

L'atelier arts plastiques - déjà encombré de tableaux, de dessins - c'est le domaine de Marie, qui vient depuis des années. Marthe attend devant sa feuille, immobile, puis soudain concentrée, penchée. Elle n'avait pourtant pas l'air d'écouter tellement les conseils techniques. Pas plus que Valérie, couette en diagonale, 28 ans, fille de rom's sédentarisés, qui soupire qu'elle est fatiguée avant de travailler deux heures d'affilée, précise, inventive.

A l'expo, il y a d'immenses tortillons de couleur, et au centre, un grand rectangle noir, presque un gouffre, qu'elle a peint. «Représenté au centre en noir l'hôpital. La petite fille malheureuse car pleins de monde lui fait du mal. L'enfermement car ses parents ne la laisse pas sortir. Cette petite fille c'est moi. Cette petite fille est libre que pendant la journée et elle en est triste», a-t-elle écrit. A la fin de l'atelier, rieuse, elle suggère qu'on travaille sur un thème. Lequel? «L'amour...», dit Valérie, dansant dans ses baskets fluo. «Pas de cœurs partout, alors», marmonne Marie. Car, pas plus en théâtre qu'en arts plastique, il ne s'agit d' «occuper», mais de faire, pour de vrai. Et au demeurant, tout le monde s'y colle, soignés et soignants, ou visiteurs. Yves, un peu à l'écart, travaille avec acharnement. Puis chacun contemple ce qu'a fait l'autre. Encre de Chine, pastels et plumes. Valérie a détourné la technique, Yves a retravaillé jusqu'à trouver le résultat voulu, Marthe inventé un clair-obscur magique, Samir reproduit un de ses animaux amis-ennemis.

Georges est sous l'auvent. Légèrement mécontent, pfff, pfff, mais ravi quand même, fini l'hosto, il a un appartement en foyer, veut récupérer sa bibliothèque. «J'aurais préféré un truc au centre de Paris», «Ben voyons», s'entend-t'il répondre. Il a attendu, pour ce logement. Résidence, foyer, appartement thérapeutique –le tout avec un suivi quotidien, pour tous ceux qui ne sont pas en famille, ni hospitalisés, soit la majorité, il faut trouver la solution, bricolage social et humain qui assure cet énorme minimum, un lieu à soi.

Dans le bureau du fond, on ferme la porte. Réunion d'équipe, fin de journée, on s'écroule autant qu'on s'asseoit autour de la table surchargée de paperasse. Rincés, vidés, sept heures intenses d'attention, Viviane ne va pas si bien, qui n'a bu que l'eau de son casier, Jules vacille à cause de la mort de son frère, le vu, l'entendu, le remarqué: ils sont, au total, environ 70 à venir au centre, et connus un à un, depuis plus d'une décennie pour certains.

Samir renfile son blouson. S'en va en silence. A l'expo, il y a aussi des masques de lui, bouches ouvertes sur des plantations anarchiques de fortes dents, intitulés, La Peur. Depuis peu, on a appris que de temps à autre le garçon à la chaise partait maintenant seul dans Paris, à la découverte.

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Remerciements à l'équipe, pour tout. La plupart des noms ont été changés, pour les soignés comme pour les soignants.

(*) Githec : Groupe d'interventions théatrales et cinématographiques

 

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