La chausse-trappe de Nicolas Sarkozy

 

 

(Voici un article que j’avais écrit en avril 2007, au cours de la campagne présidentielle, et qui fut rapidement englouti par le taciturne Silence de la presse de l’époque — exception faite de Marianne, où, malheureusement, il atterrit lorsqu'on était déjà en train de boucler le numéro. Ce texte me paraissant encore d’une assez brûlante actualité, je le poste en toute aise dans l'espace des « Contes de la folie ordinaire ».)

 

 

Dans quelle surprenante chausse–trappe, bourrée d’épines, est allé se fourrer – et par deux fois de suite – Nicolas Sarkozy ? La première fois – au cours de son « dialogue » avec Michel Onfray (Philosophie Magazine, n° 8), la deuxième, répondant à des questions de journalistes de Libération (13 avril 2007) ? Et cela, toujours en se dressant (comme on a coutume de le dire), droit dans ses bottes, afin de nous parler, mieux, de nous expliquer ce que sont « la transgression » et son inéluctable traîne : sa Nécessité dans son existence. (Oui. Cette histoire de « transgression » – tout au moins, sortant de la bouche de Nicolas Sarkozy – pourra paraître à bien des égards étrange, et résonner étrangement à l’oreille de beaucoup d’entre nous. Mais, il faut l’admettre. Il s’agit bien de ça.)

 

Car, après avoir reconnu – tout à fait humblement – que : « Oui, il y a une plus grande puissance à obliger la foule à réfléchir plutôt qu’à réagir », après s’être empressé d’ajouter, comme pensant à haute voix : « Mais il m’a fallu du temps pour arriver à comprendre ça … », et de poursuivre, sans honte aucune et – surtout – sans aucun rire : « Comme dit Jules Ferry : « Ce n’est pas l’œuvre d’un jour que de former une âme libre », tout à coup, dévoilant, sous nos yeux ébahis, son jardin secret, se cabrant, il éclate : « Cela dit, je pense qu’on se construit en transgressant, que l’on crée toujours en transgressant », car « je crois en la transgression ».

 

Ce n’est peut-être pas la transgression qui lui a permis de « créer » de toutes pièces ce que lui-même, sans trembler, nomme son « personnage », se jetant – tête baissée – envers et contre, toute pensée unique ? Puisque « la liberté, c’est de transgresser ». Certes … Or, pour qu’il y ait, pour qu’il puisse y avoir de la transgression, il faut qu’il y ait, qu’il subsiste règles et lois à transgresser, contrairement à ce que peuvent en penser ces innocents libertaires. (…Michel Onfray, y compris ?)

 

Puis, répondant aux questions que lui posent les journalistes de Libération au sujet de l’ « acquis », à savoir au sujet de l’un des majeurs « méfaits » qui auraient jaillis, à ses yeux, de l’idéologie soixante-huitarde, d’en rajouter. Car – nous éclaircit-il –, ce qu’on n’a pas du tout compris, en 68, c’est que « la transgression de la règle amène à la création ». ( – L’imagination au pouvoir ! Mais d’où s’insurge-t-il, ce cri si ridicule, et quasi blasphématoire ?) C’est la raison pour laquelle il est absolument licite, et il est même souhaitable, de transgresser règles et autorité et lois mais, naturellement, sans, pour autant, jamais les supprimer. (À qui le tour ?)

 

Tout cela ne peut ne pas laisser quelque peu rêveurs. Que ferait-il d’autre, en effet, celui que Sarkozy n’hésite pas à taxer de criminalité, si ce n’est de jeter bas, de transgresser justement règles et lois, pour « créer » (dirions-nous avec Nicolas Sarkozy ), des rapports de force tels qu’il (ce « criminel », on entend par là) les conçoit ? Mieux, tels qui lui conviennent ? Y aurait-il alors de bons et de mauvais transgresseurs ? De bons et de mauvais « voyous », comme l’on dirait en langage fleuri ?

 

Mais n‘affirmera-t-il pas, ailleurs (toujours Nicolas Sarkozy), que « l’être humain peut être dangereux », et qu’il « n’y a pas d’un côté des individus dangereux et de l’autre des innocents, […] chaque homme [étant] en lui-même porteur de beaucoup d’innocence et de dangers » ? (Ce qui, ne fut-ce que l’espace d’un instant, nous rassure, nous laissant souffler.)

 

On peut alors se questionner, et questionner l’ancien ministre de l’intérieur, afin de savoir s’il juge être lui-même habité de semblables horreurs, d’une semblable innocence. Puisque, au beau milieu d’une aussi lumineuse Vision de ce Monde, de notre Société, avant de l’élire à la Présidence de la République, on aimerait tout de même mieux connaître la nature de ce qu’il aime appeler son « inné », ou tout au moins, la nature des gènes-modèles qui indubitablement séjournent en lui. (Etant énormément question, dans sa parole, de mauvais gènes, de gènes scélérats qui se nichent chez certains êtres.) Ou alors, faudrait-il – sans trop questionner – s’incliner, face à la dissemblance de taille qui l’éloigne à jamais, le distinguant existentiellement de ces 1 200, 1 300 jeunes qui, chaque année, se donnent la mort en France, parce que porteurs, à ses dires, d’une « fragilité, [d’] une douleur préalable » d’ascendance génétique ?

 

Oui, assurément, il faut reconnaître que notre candidat-président appartient à une « race » absolument différente : Autre, pour ainsi dire. Qu’il est autrement bâti. Sa formidable ardeur, son inentamable soif de labeur, son aussi riche culture humaniste, étant tissées d’autres fils, d’autres matériaux. Luisants plus que l’acier ! Et nous pensons ne pas nous tromper, en affirmant que, bien sûr, toujours il en fut ainsi, pour Nicolas Sarkozy. Qu’il a sans aucun doute été (pour ainsi dire) aussi … exubérant, aussi animé, dès sa plus petite enfance. C’est assurément la raison pour laquelle il a pu aussi exactement viser les problèmes de cette même petite enfance qui, trop remuante, trop gazouilleuse, trop vive, jouant trop bruyamment à monter ou à descendre inlassablement, tout le long des toboggans de crèches et jardins, ne peut dévoiler, en son comportement trouble, qu’une jeunesse et un âge adulte à venir, fatalement, désespérément, voués à la délinquance. (Voire à la pire criminalité.)

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