Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux                      jeudi 26 janvier 2012

 

« Le plan psychiatrie Santé Mentale » du 18 janvier. Se soumettre ?

 

 Ce plan, paru le 18 janvier, était prévu depuis longtemps, avec l’idée qu’il prendrait la place de toute loi en psychiatrie : il avait été espéré par tous les acteurs de la psychiatrie et de la Santé Mentale dès 2000, et surtout après 2005 pour compléter la loi sur l’Action Sociale. Il a été, avec une extrême brutalité, remis aux calendes grecques par le discours meurtrier à l’égard de certains malades du Président de la République le 2-12-2008. Il a été escamoté par le rapport Couty de janvier 2009 émiettant le secteur, puis oublié dans la loi de HPST définissant les territoires en médecine et chirurgie, enfin rejeté dans l’ombre par la violence de la loi du 5-7-2011 installant la répression contre les malades mentaux ! (rappelons que cette loi a réduit le soin psychique à l’enfermement et au traitement chimique obligatoire, considérant que tout malade mental qui refusait son traitement devait être  jugé comme un délinquant). Cette affirmation est absurde car elle ne tient pas compte du fait que les personnes présentant des troubles psychiques graves sont souvent non conscientes de leurs troubles.

En raison de la vive opposition provoquée par cette loi l’Etat a jugé urgent de chercher à reprendre bonne figure, d’où ce plan.

Plein de bonnes intentions ce plan se veut serein, rassembleur, ne mettant plus ‘en avant’ les aspects inhumains de la loi.

Cependant à aucun moment il n’en adoucit les termes ni le but. Au contraire, en filigrane, il le soutient de bout en bout.

Avec calme certes, mais clairement tout au long du texte, le secteur est accusé de la crise que vit la psychiatrie, alors que les professionnels savent fort bien que l’Etat est seul gravement responsable de la distribution inégale des moyens d’un bout à l’autre de la France dès le début de cette politique et de l’absence de planification, puis de l’abandon du suivi de son application par la fermeture en 1990 du Bureau de la Psychiatrie qui l’assurait, la laissant à l’anarchie des directeurs hospitaliers non sensibilisés à sa spécificité ni à sa relocalisation en ville (non remplacement des psychiatres dans les secteurs, indifférence au statut des infirmiers, … tout cela se continue dans ce plan).

Par contre, mais sans le dire explicitement, le texte reconnait ce qui pourrait prolonger l’effet bénéfique de cette politique de secteur sur les soins du à la coordination que les membres des équipes de secteur ont établi entre eux patiemment dans tout leur travail (ainsi ce qu’ils ont fait est estimé, mais pas les acteurs).

En réalité la lacune la plus grave de ce texte est la préférence donnée aux mesures administratives pour définir le soin psychique et la psychiatrie au lieu de prendre d’abord pour base de réflexion le « respect de la dignité humaine ». Ainsi il parle ‘secteur’, il évoque les équipes, mais évite soigneusement le terme d’« équipe de secteur », c’est-à-dire l’humain, alors que ce sont celles-ci qui ont été et restent la cheville ouvrière de tout le soin ; ce sont les outils que les équipes de secteur se sont patiemment forgés autour du travail sur les groupes, le ‘collectif’, les réunions, la psychanalyse (terme aussi totalement évité), le refus d’utiliser la ‘hiérarchie’ dans le soin, et le respect de la responsabilité globale du chef de secteur, qui ont donné sa pertinence à son travail. Le soin étant reconnu par elles comme une démarche personnalisée pour chaque patient en lien constant avec son environnement relationnel (certes l’environnement est évoqué dans le plan, mais lui aussi comme une donnée mécanique, désincarnée). Au total le facteur ‘humain’ échappe constamment à ce plan, bien que son propos s’efforce de se teinter d’humanisme.

Le plan ne veut en aucune façon renforcer les équipes de secteur mais au contraire cherche à les mettre en miettes de deux façons :

-d’une part remet sur scène les propositions morcelantes du Rapport Couty (en le masquant car son nom est effacé) avec ses trois niveaux de fonctionnement (nous l’avions décrit comme les trois étages de la Tour Eiffel, le secteur en bas, auxquels ce plan ajoute une plate forme plus élevée perdue dans les AiRS !), ce qui met un terme à la continuité des soins (ce fleuron de la psychiatrie de secteur qui en a fait toute la force et la pertinence). Il installe à la place suivi morcelé, hiérarchies différentes, donc l’impossibilité de construire le soin sur la confiance (celle-ci, indispensable au soin psychique ne s’établit que si les liens thérapeutiques sont durables et non en ruptures répétées comme l’impose ce plan)

-d’autre part de façon sournoise une orientation fondamentalement « antipsychiatrique » est instaurée officiellement pour la première fois avec la création de nouvelles professions ‘non-spécifiques’ appelées les « aidants ». On sait que ce mot établit un rapport hiérarchique entre l’aidant et l’aidé (ce qui n’est pas relevé ici bien sur) ; ces nouveaux ‘pro’ sont habillés dans ce texte de toutes les vertus, de tous les avantages, et corvéables ‘a merci’, ils se déclinent en ‘aidants-sociaux’ (tous les bénévoles que la société fournira, sans formation), en « aidants-familiaux » (les familles ainsi sont chargées de surveiller leurs proches et seront payées pour cela, c’est à dire payées pour leur amour, ou la réussite de leur propre désir contre celui fragile de leur enfant, manifeste conflit d’intérêt ; alors que la grandeur des familles est l’amour qu’elles portent à leurs enfants, et leurs efforts pour respecter leur désir), et le pire, en «  pairs-aidants », ce sont des ex-malades que l’Etat choisira (de façon arbitraire) pour en faire ses « bons-malades » capables de surveiller leurs ‘pairs’ (devenus inférieurs de ce fait) et capables de faire la leçon aux mauvais soignants qu’elles dépisteront dans les mauvais services où ils seront discrètement ‘envoyés’  pour y remettre de l’ordre!). Ce ne sont pas ici les soignants qui sont à plaindre, ils en ont vu d’autres (cependant ce sera un prétexte pour diminuer leur recrutement), mais les familles et les usagers dépouillés de leur amour et surchargés, culpabilisés par pareille surveillance.

L’ensemble de ce plan, au delà de son ton patelin, frappe par son désordre, fourmillant de propositions déshumanisées et de termes flous, par son absence de cohérence puisque la notion de maladie mentale n’est pas définie, et que la référence première n’est pas le respect de la personne, ni la reconnaissance de ses liens humains, le soin n’est pas enraciné sur ces deux données. L’essentiel du texte est administratif, centré sur l’hôpital, encore une fois (comme la loi 2011), alors que la politique de secteur se centrait sur le tissu de la ville, le soin est conduit par les seuls directeurs régnant sur de nombreuses équipes de secteur et de très nombreux services de médecine, chaque équipe de secteur perdant là son identité.

Les particularités de la psychiatrie infanto-juvénile ne sont pas prises en compte, celle-ci ayant été pourtant un acteur essentiel de l’application du secteur avec son appui sur les familles d’abord, puis sur les acteurs sociaux, école, justice, action sociale, pédiatrie, et non focalisée sur l’hôpital.

Les associations de familles (UNAFAM) et d’usagers (FNAPSY) ont perdu ici leur force de référence qu’elles ont eu avec la loi sur le Handicap psychique.

Cette loi est très insuffisamment expliquée et défendue, alors qu’elle est le complément social des soins, et que l’articulation entre les deux doit absolument être consolidée pour faciliter leur utilisation quotidienne par les patients-usagers.

Une chose positive parmi quelques autres : le refus qui y est opposé aux spécialisations, en effet elles sont injustifiées en psychiatrie, car elles détruisent le secteur et sa visée ‘généraliste’ ; et pourtant le plan fait l’inverse et propose des soins à part pour les personnes âgées alors que chaque équipe de secteur par sa pertinence et sa connaissance du tissu humain est prête à les assurer.

Certes aussi la formation est pointée comme enjeu majeur, mais elle est centrée sur la ‘gestion des risques’ et sur l’enseignement que va apporter le recueil des ‘incidents’ ! deux notions faites pour tout centrer sur la peur, alors que rien n’est dit sur l’importance de la psychothérapie, cœur de tout soin psychique, et la nécessité de la décliner à tous les niveaux des différentes professions composant l’équipe de secteur. Ces choix sont un désastre pour la psychiatrie à venir.

Pour conclure on voit que la critique espérée de la loi 2011 (il est vrai impossible dans un tel texte) n’est pas faite ici et que la leçon du Contrôleur Général des espaces de privation de liberté n’est pas tirée. Quand plusieurs logiques se croisent sur un même terrain c’est la plus visible, la plus facile à mettre en place, celle sanctionnant le plus qui domine l’autre : ainsi visitant les Hôpitaux psychiatriques et les prisons, il a constaté qu’étaient servies d’abord la logique de sécurité à la place de celle du soin, et celle de la surveillance à la place de celle de la formation. Nous savons tous que c’est la logique de contrainte de la loi 2011 qui va dominer l’ensemble de la Santé Mentale contre les quelques bonnes intentions de ce plan. Et c’est un désastre pour la psychiatrie, la faisant revenir 50 ans en arrière.

Enfin l’âme de la psychiatrie ne saurait être défendue, et élaborée par une administration régionale et des cénacles administratifs, comme le veut ce plan.

La notion d’un Comité de Sages, cliniciens divers, acteurs de la psychiatrie, témoins des données de tout bord concernant la psychiatrie, et ainsi à même de suivre son évolution et d’en informer chacun, cette notion, absente du plan, doit lui être opposée et défendue avec vigueur.

L’espoir est que ce texte si dangereux sous son allure pateline, invitant à dépecer la psychiatrie de secteur et à déshumaniser ce qui restera, soit l’occasion saisie par les acteurs du soin pour se mobiliser à la veille des élections et inviter les élus (tous, droite, gauche, centre) à un débat national autour de cette grande question de société : il est temps de reconnaître la richesse de réflexion sur l’homme qu’apportent folie et psychiatrie, et de les réintégrer dans la Cité.

Sont attendus des futurs élus :

-l’abrogation immédiate de la loi de contrainte du 5-7-2011,

-l’abandon de ce Plan psychiatrie et santé mentale qui la conforte,

-la proposition, après un large débat national, d’un programme de Psychiatrie et de Santé Mentale restaurant la place de l’homme, programme basé sur une définition ouverte des troubles psychiques, une cohérence des traitements autour de la parole et de l’écoute, et prenant en compte les apports de 50 ans de politique de secteur.

Allons-nous nous soumettre ou nous révolter ?

X ce texte de 33 pages peut être lu sur le site du ministère de la santé

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