La nouvelle loi sur la psychiatrie met fin à ‘l’Egalité des droits et des chances’

Elle anéantit l'espoir de la loi de 2005 donnant compensation au handicap psychique. Pourtant cette loi sur l'égalité des chances et l'accès à la citoyenneté a été une belle victoire des familles et des usagers. Elle était porteuse de grandes promesses. La voilà naufragée corps et bien dès que sera promulguée la nouvelle loi sur la psychiatrie.

Elle anéantit l'espoir de la loi de 2005 donnant compensation au handicap psychique. Pourtant cette loi sur l'égalité des chances et l'accès à la citoyenneté a été une belle victoire des familles et des usagers. Elle était porteuse de grandes promesses. La voilà naufragée corps et bien dès que sera promulguée la nouvelle loi sur la psychiatrie.

Au lieu d'aider à l'autonomie, la loi 2005 devient complice d'une surveillance des malades et acteur d'une stigmatisation sévère. Et ce n'est là que l'une de ses sinistres conséquences.

Personne n'a vu arriver ce désastre, ‘ils' sont tous terrorisés ceux qui croient discuter au ministère, pensant pouvoir ‘limiter les dégâts'. Plus l'Etat dévoile ses batteries, plus la gravité se confirme. Tout ce que touche cette loi se pervertit, ainsi l'échange préalable à tout soin lors d'un accueil, comme les soins à domicile, font partie des outils classiques, inventés depuis 50 et 30 ans, et se sont montrés efficaces. S'ils se déroulent sous la menace de ‘l'obligation', par contre leurs effets s'inversent ; ils avilissent les hommes à qui sont retirés confiance et liberté, puisqu'identifiés a priori comme ‘dangereux'.

La totalité du programme de la loi est contenu dans la phrase prononcée le sinistre 2 décembre 2008 ‘le malade mental grave est un futur criminel, cela justifie de l'enfermer et de le soigner de gré ou de force' ; et par voie de conséquence, puisque la psychiatrie pendant les 50 années précédentes n'a pas été exercée sous cette impulsion, elle a été inutile et peut être oubliée.

Que s'est il passé en effet depuis 50 ans et quelles sont les conséquences d'une telle condamnation? Résumons : en 1950 après les 45.000 morts de faim dans les asiles, devant la démonstration que la promesse de protection des malades dans ces lieux était tromperie, le pari a été fait de soigner hors hôpital en s'appuyant sur l'environnement social des patients. L'amélioration générale a été remarquable grâce à la cohésion et la continuité réalisées par les équipes de secteur. Malheureusement la souffrance sociale de ces personnes dans leur Cité en dehors des soins s'est montrée grande parce que la société est restée rejetante et n'a pas su acquérir l'attitude humaine d'accueil envers des personnes qui sont simplement différentes.

Nous avons vu alors depuis 10 ans une formidable mobilisation des familles et des usagers, faire d'abord comprendre à Chirac et au Parlement la nécessité de reconnaître la nécessité d'apporter des compensations sociales adaptées pour les personnes ayant des troubles psychiques graves sans déficit intellectuel aux côtés des autres handicaps, et ensuite obtenir qu'ils soient inclus dans la loi de 2005 sur l'égalité des droits et des chances.

Le défi était considérable car les autres partenaires n'étaient pas demandeurs :

-au départ les acteurs du champ social avaient peur ‘d'une seule' chose : des malades mentaux, ils les écartaient et ne voulaient recevoir que des personnes dites ‘stabilisées'

- de son côté la psychiatrie était persuadée que le reste de la société est incapable de supporter des personnes ayant des troubles psychiques, l'histoire montre que ce n'est pas toujours faux

-les commissions de la loi de 1975 gérant les handicaps ne connaissaient pas bien ces troubles

Malgré cela depuis 2005 un travail magnifique a commencé à se déployer dans toute la France, certes d'abord critiqué du fait de l'impossibilité de répondre à tout d'emblée.

Cependant les nouvelles Maisons du handicap s'installent, se forment, rattrapent le retard, soutiennent la création de tout ce qui est promu par la loi : services d'accompagnement, foyers, aidants à domicile. ...

Un tel espoir comblé a fait des militants de tous ces acteurs, aux côtés des familles et des usagers si actifs, même si dans le même temps la majorité des psychiatres restent dubitatifs.

Une petite (petite car son coût est minuscule) merveille est mise en place aussi : les 330 GEM, ces groupes d'entraide mutuelle où des ‘patients-usagers' gèrent eux-mêmes une association 1901 et « retrouvent là leur souffle social » et une pleine capacité de citoyen. C'est un cadeau

Hélas, la nouvelle loi sur la psychiatrie, quels qu'en soient les détails, va ‘casser' l'état d'esprit dans lequel se sont développées la Psychiatrie de secteur pendant 50 ans, et l'Action Sociale depuis 2005 : brusquement elle annule toute efficacité aux traitements psychothérapiques, le fou est et restera quelqu'un à enfermer, à surveiller et à traiter de gré ou de force. Pour amadouer, la loi commence par l'obligation de soin, seulement pour temporiser l'enfermement. A partir de là on montre bien que rien n'est fiable : ils sont tous ‘à surveiller'.

Ainsi sera mise en garde à vue toute personne ‘susceptible' d'être malade mentale (il n'y a aucun tri possible au préalable), à laquelle sera demandé un accord à être traitée. Tout refus (le déni sera pris pour un refus) sera suivi soit d'un enfermement, soit d'un soin obligatoire à domicile avec menace d'enfermement. Nous ne détaillons pas, mais les motifs des entrées en garde à vue seront divers, venant de très nombreux acteurs, pendant que l'on peut prévoir que de plus en plus de malades vont chercher à se cacher. Un vent de délation se lèvera, alors que familles et patients se sentiront couverts de honte, d'être ainsi menacés, puisque l'obligation porte atteinte à cette valeur humaine capitale, la liberté, flétrissure profonde.

Les conséquences sur la loi de l'égalité des chances sont inouïes, imprévisibles, dures, ...

-la rupture entre le sanitaire et le social sera consommée : les psychiatres ne voudront pas donner un diagnostic de trouble psychique grave, donc la compensation ne sera pas accordée, ils savent que s'ils le font ils vont monnayer un maigre bénéfice au prix d'une menace durable

-les Maisons, comme les services de l'Action Sociale, ne pourront prendre le moindre risque de garder une personne qui présente de troubles psychiques, ils trouveront sans hésiter le moyen faisant reprendre à la personne troublée ‘le cycle de l'obligation de soin à respecter'.

La très grande difficulté qui va ‘persécuter' tous les acteurs sociaux, c'est qu'ils n'auront jamais la certitude que le ‘traitement' sera suffisant et efficace, leur responsabilité est accrue.

Principe de précaution oblige, les MDPH ne pourront plus établir un lien de confiance avec les équipes de secteur puisque seule la garde à vue intersectorielle sera crédible.

Un système général va se répandre séparant deux types de malades : -ceux qui vont tenter d'échapper à tout, tant à la psychiatrie qu'aux compensations, et -ceux qui acceptent, mais qui vont mettre leur entourage en constante difficulté, car comment s'assurer du traitement ?

Chacun pensera que moins on a de contact avec une personne ayant ‘peut-être' des troubles psychiques graves, mieux on se porte, tout en conservant la crainte d'en rencontrer pourtant.

Les psychiatres défendront leur pouvoir social dans ce débat, ils ne peuvent démissionner ; au moins peut-on espérer qu'ils refuseront d'être ‘experts', le poste-clé de tout le système.

Mais comment familles et usagers vont survivre à ce naufrage ? Les familles ayant la honte, et les usagers la peur. Ne faut-il pas tout faire pour informer les citoyens? Vont-ils accepter pareille mise à mort de la folie devant leurs yeux ? La stigmatisation n'aura plus de limite.

Le 2 décembre 2008 au sortir de la sentence condamnant à mort la folie, une patiente-usager, pétrifiée, mais hyper-lucide, se regarde, bizarrement inquiète, et me dit « Tu sais, Guy, je me regarde. Eh bien, j'ai peur de moi maintenant. C'est vrai ! Tu sais. Je peux faire une connerie, moi aussi. Il n'y a donc plus d'espoir ? » Elle pressentait en un instant ce qui allait se passer...

Docteur Guy Baillon, Psychiatre des Hôpitaux

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