Billet de blog 26 nov. 2009

Ensemble, résister pour construire

L'époque est clairement à la résistance, une résistance attentive, déterminée, qui cherche à construire, en sachant d'emblée que notre société change, le monde alentour aussi, et qu'il ne s'agit pas de reconstruire à l'identique ce qui a été dévasté,

guy Baillon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'époque est clairement à la résistance, une résistance attentive, déterminée, qui cherche à construire, en sachant d'emblée que notre société change, le monde alentour aussi, et qu'il ne s'agit pas de reconstruire à l'identique ce qui a été dévasté, mais de profiter des leçons du passé aussi pour construire vraiment du neuf, dans la perspective d'une société nouvelle qu'en même temps nous voulons meilleure.


La psychiatrie française en effet a construit ses lettres de noblesse sur la "psychiatrie dite de secteur", c'est-à-dire "dans la Cité" et la psychothérapie institutionnelle en se fondant sur la résistance à l'oppresseur, et sur la découverte que l'on pouvait alors prétendre reconstruire en s'appuyant sur l'expérience vécue de la Résistance, habitée d'une foi en l'homme et des liens de fraternité auxquels avait ouvert cette résistance.

La première lumière qui nous éclaire aujourd'hui c'est la possibilité que nous avons de nous appuyer, comme en 1940-1950 sur la citoyenneté, selon les principes ouverts avec la psychiatrie de secteur, et sur l'abord de la complexité des liens entre les hommes consolidant la connaissance de l'homme selon la psychothérapie institutionnelle.
A partir de là, il nous appartient à tous de prendre acte de cette fulgurance qu'est depuis 1992, et surtout 2001 (date du premier Livre Blanc de la Santé Mentale) la montée sur la scène politique des malades eux-mêmes, choisissant de se nommer "usagers" pour revendiquer la connaissance qu'ils sont seuls à avoir à la fois de la souffrance psychique profonde, mais aussi du purgatoire que sont beaucoup de trajectoires de soins, quels que soient les efforts que nous ayons réalisés dans le soin avec eux.

Là, il ne faudrait pas se tromper, cette montée en scène des "usagers" n'est pas le signe d'une agression ni d'une méfiance à l'égard de la psychiatrie, c'est d'abord le témoignage du vécu de la souffrance psychique, c'est le témoignage du vécu de la folie, c'est l'expérience rapportée que, quoique nous fassions, nous les professionnels de la psychiatrie, la traversée d'un parcours thérapeutique est toujours accompagnée d'une douleur, car elle s'associe à une blessure de l'âme, ce qui donne à la psychiatrie une place à part dans le champ de la médecine.

Cette découverte certes est la répétition de la découverte initiale de Pussin, Marguerite puis Pinel vers 1800 affirmant scandaleusement pour l'époque que «chez toute personne dite folle, persiste une part de raison gardée. Ainsi la folie totale n'existe pas. Il n'y a pas deux races d'humains». Elle s'accompagne aujourd'hui d'une autre découverte, du fait de la mobilisation des usagers et des familles qui a abouti en 2005 à la promulgation de la loi dite de l'Egalité des droits et des chances et de l'accès à la citoyenneté, la découverte que les personnes qui souffrent de difficultés psychiques ont besoin, en plus de leurs soins, d'un accompagnement social, fait de fraternité, éclairé non plus par des théories thérapeutiques, mais là par la citoyenneté.


La dernière découverte est que ces deux réponses à la souffrance que sont la psychiatrie et l'action sociale, l'une et l'autre au service des patients-usagers, doivent se réaliser dans la continuité l'une de l'autre, alors que pendant 30 ans elles sont restées cloisonnées. Les professionnels des deux champs comprenant qu'ils accompagnent les mêmes personnes ayant à la fois ces deux types de besoins, de ce fait ils peuvent tisser ensemble des liens et travailler dans l'estime mutuelle.

Au total la vraie découverte, déjà énoncée prophétiquement au lendemain de la guerre par des anciens comme Bonnafé, Gentis et tant d'autres, c'est d'accepter chacun que le projet d'une psychiatrie et d'une action sociale associées dans un grand ensemble, ne peut s'élaborer qu'en rassemblant tous les acteurs, et d'abord les usagers, et aussi les familles, comme premier chainon social, puis les soignants et les acteurs sociaux, ainsi que les élus représentant l'ensemble de la société, seul moyen permettant de faire face à la stigmatisation que la société fabrique contre tout ce qui est "psy".

Il nous appartient donc de rassembler patients-usagers, familles, professionnels de la psychiatrie, professionnels de l'action sociale, sans se focaliser sur des luttes individuelles. La dernière information reçue justifie encore plus cette mobilisation collective: la presse du 9 novembre (Le Monde) nous annonce que la loi de l'Egalité des Chances ne peut continuer à s'appliquer dans le champ social dans plusieurs départements car son application avec les Maisons de l'Egalité et des Chances se heurte au même refus de l'Etat que la psychiatrie: la limitation brutale des financements prévus.

Nous voudrions ici commencer à débattre, à éveiller les esprits, en partant de ces découvertes, en travaillant sur la façon dont peuvent s'associer les différentes luttes en cours, celles des usagers, celle des familles, celle des professionnels du service public de psychiatrie si violemment écrasée depuis 1990 mais résistant toujours, celle de l'action sociale certes dispersée mais dont le nombre de militants est considérable, plus important qu'en psychiatrie. Les alliances sont donc indispensables, l'apprentissage de la connaissance mutuelle permettra la confiance et l'estime qui sont le creuset de toute résistance. Nous avons à apprendre la "modestie" de vouloir porter notre première attention sur les "témoignages" des usagers, et aussi des familles.

Commençons le débat... et rapidement élargissons-le. La folie est le propre de l'homme. Elle a, comme la raison, place dans la société.

Docteur Guy Baillon
Psychiatre des Hôpitaux

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le documentaire « Media Crash » de retour sur Mediapart
Après quelque 150 projections-débats dans des cinémas partout en France, « Media Crash » est désormais disponible sur Mediapart, avec des bonus. Le film a suscité l’inquiétude des dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont déjà vu, face à la mainmise sur l’information de quelques propriétaires milliardaires, aux censures qu’il révèle et à la fin annoncée de la redevance.
par Valentine Oberti et Luc Hermann (Premières lignes)
Journal — Exécutif
Macron, la gauche Majax
Pour la majorité présidentielle et certains commentateurs zélés, Emmanuel Macron a adressé un « signal à la gauche » en nommant Élisabeth Borne à Matignon. Un tour de passe-passe qui prêterait à sourire s’il ne révélait pas la décomposition du champ politique orchestrée par le chef de l’État.
par Ellen Salvi
Journal
Élisabeth Borne à Matignon : le président choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani
Journal
Orange, nouvel exemple de la gouvernance à la française
L’assemblée générale du groupe de télécommunications doit approuver le 19 mai la nomination de Jacques Aschenbroich comme président d’Orange. Choisi par l’Élysée, le président de Valeo ne connaît pas le monde des télécoms. Tout cela au moment où cette industrie est en pleine révolution.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
La Méditerranée pour tombeau, pièce journalistique n°1
Changer la compréhension du monde par le partage d’enquêtes sur le terrain. À La Commune CDN d'Aubervilliers, la pièce d'actualité n°17 est aussi la pièce journalistique n°1. Etienne Huver et Jean-Baptiste Renaud ont enquêté sur la route migratoire la plus dangereuse du monde. À l’heure de la solidarité ukrainienne, la Méditerranée n’en finit pas de tuer et nous regardons ailleurs.
par guillaume lasserre
Billet de blog
« Grand remplacement » : un fantasme raciste qui vient de loin
La peur d’un « grand remplacement » des « Blancs chrétiens » est très ancienne en France. Elle a connu une véritable explosion à l’ère coloniale, face à la présence, pourtant quantitavement faible, des travailleurs africains en métropole. Alain Ruscio montre ici que ce fantasme raciste fut un filon politique et un calcul abondamment exploités du XIXe siècle à nos jours.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
Le radeau de la Méduse ou le naufrage du vieux monde
[Rediffusion] Les connivences du pouvoir politique et financier aux affaires du vieux monde témoignent chaque jour de leur mépris pour les populations et la démocratie. Partout la nostalgie impérialiste de la domination s'impose comme sauvetage de la mondialisation sauvage. Ne laissons pas le saccage et la peur nous plonger en eaux troubles et relisons plutôt Le radeau de la Méduse du génial Géricault.
par jean noviel
Billet de blog
L'UE a dépensé plus de 340 millions d’I.A. pour le contrôle des frontières
Comme l'écrit Statewatch depuis 2007 l'UE a dépensé plus de 340 millions pour la recherche sur les technologies de l’Intelligence Artificielle (I.A.) destinée au contrôle des frontières, des demandeurs d’asile, de l’immigration, alors que la proposition de loi en la matière actuellement en discussion ne fournit pas les sauvegardes contre les emplois dommageables de ces technologies.
par salvatore palidda