Prenons le relais du combat de Pierre Delion « Pour une psychiatrie humaine ».

Ce livre de P. Delion et P. Coupechoux transmet un témoignage magistral sur les avancées de la psychiatrie et centré sur l’Autisme, la psychose ce trouble parmi les plus graves. Hélas nous apprenons, navrés, que la sous-ministre de la Santé l’a accusé et d’autres collègues, de ‘maltraitants’ car utilisant le ‘packing’ !

 

Cette condamnation ignorante, attitude officielle et navrante de bêtise dont la sous-Ministre semble vouloir s’auréoler (A-t-elle comme seul souci celui de ridiculiser le parti au pouvoir à l’approche des élections ?)

En effet le packing est un enveloppement humide froid que Pierre Delion a repris de ses collègues américains pour permettre d’établir un dialogue avec les enfants autistes les plus graves, mutiques et surtout ceux qui se mutilent. Beaucoup d’entre nous ont utilisé cette méthode dès les années 65. Pierre Delion l’a remise à l’honneur dès le début de sa carrière. Hélas plus tard quelques familles, aveuglées par leurs souffrances, ont pris pour cible Pierre Delion, brutalement il y a une dizaine d’années, influencés par certains des leurs voulant faire parler d’eux et monter une campagne de dénigrement d’une rare violence dans un but purement idéologique. Evoqué dans le Libé les 14-15 juin 2016 avec le professeur Cohen.

Nous ne pouvons être que navrés de voir une sous-Ministre par démagogie pure les soutenir, allant jusqu’à interdire ce ‘packing’ à l’aide d’une Circulaire officielle, entrainant même la docte ( ?) HAS (dite haute autorité de la santé) dans une attitude digne de l’Inquisition ! Une honte.

Pourquoi, avant et à la place de ces condamnations ignorantes, ne pas simplement, comme les étudiants au Moyen Age, comme actuellement les jeunes moines devant leur Dalai-Lama (je l’ai vu à Dharamsala en Inde il y a peu), disputer de la valeur d’un texte ? Pourquoi ne pas ainsi disputer de la valeur de ce traitement et en plus peut-être de façon un tantinet scientifique ? Remettons à l’honneur « l’art de la dispute », au lieu de telles prises de positions idéologiques, non fondées sur la science.

Eh bien ! justement je vais avec culot (désinvolte diront certains) de prendre pour appui le Dalai-Lama lui-même ! Il a, sans le savoir lors de son enseignement public à Strasbourg ce samedi 17 septembre, pris parti pour le packing ! Cet homme exceptionnel (que nos politiques sans couilles ne sont pas même venus saluer, même « YouTube » a refusé de transmettre, comme ‘Le Monde’ ne couvrant même pas partiellement l’événement ! Tous, semble-t-il, soumis aux menaces de la Chine !!! tout cela donne à réfléchir), a pendant 2 jours enseigné une douzaine d’heures devant plus de 8000 personnes. Très vite, après une heure, du haut de ses 82 ans, il a senti le feu de sa pression rougir son visage. Il a fait signe, un aide lui apporte un petit linge blanc froid extrait d’une thermos. Il en a profité à la fois pour rire de son aspect, il est vrai un peu comique, tout en disant que peu importe la couleur rouge ou rouge des chapeaux sacrés habituels, ainsi désacralisés ! Plus important est ce petit linge blanc qui grâce au contact froid le repose et l’aide à penser ! Fidèle aussi à son souci de se montrer simple, proche de chacun dans cette attitude et son propos ! (Vous pouvez le voir vous-mêmes sur les vidéos Dailymotion du site, non interdit lui).

Belle leçon scientifique (l’effet du froid sur le corps rejoignant le geste si tortionnaire dont P Delion a été accusé) et de modestie -pour la ‘sacrée’ HAS et la sous-Ministre ! Honte à elle !

Mais mon propos ici, après avoir tenté de vous traduire hier la force de tout ce texte et sa fécondité pour l’avenir de la psychiatrie en mettant à portée de tous la clinique si complexe de la psychiatrie, est de témoigner que ce livre (258 p., chez Albin Michel, septembre 2016) invite aussi en raison de son ouverture à « disputer » entre nous et avec les auteurs, avec vous aussi, de ses diverses propositions et à se mettre ainsi tous à l’épreuve de l’effort de notre compréhension et de remise en question de nos pratiques comme de nos théories, et ceci enfin d’une façon saine et stimulante, au lieu de vouloir les uns ou les autres « camper » sur des pseudo certitudes et nous y agripper, ce dont les malades toujours font les frais.

A la recherche de la vérité et en toute liberté ! D’abord.

J’avertis le lecteur de mon modeste propos que de ce fait les exemples que je vais prendre en me lançant dans une timide dispute risquent de n’être pas clairs pour un non-soignant, même si sur ce terrain il restera modeste.

Je vais choisir 3 questions qui m’intéressent, abordées par Coupechoux et Delion, qu’ils m’ont donné envie de continuer à discuter, et en débattre de façon un peu divergente :

-la question des « clubs », et sa version ‘laïque’ les GEM,

-celle de l’Accueil, qui est aussi un des piliers de la psychothérapie Institutionnelle,

-celle de la notion d’’équipe’ centre de la psychiatrie de secteur, et aussi de ce concept central et si pertinent de « constellation transférentielle » de Pierre Delion, complémentaire ici avec la notion de transfert individuel. …entre autre.

-Les « clubs » et les GEM (l’ancien et le nouveau, ils ne s’opposent certainement pas, comme certains ont tenu à le faire, ce qui n’est pas le parti de Pierre, ils sont complémentaires car bien différents)

Les CLUBS comme nous le décrit de façon si vivante Delion ont été la pierre philosophale de la concrétisation de la Psychothérapie Institutionnelle. Lors de cet exploit réalisé en pleine guerre (1942) hors d’un hôpital psychiatrique asilaire banal, Tosquelles et Bonnafé ont accompagné dans la campagne environnante les grands malades enfermés depuis longtemps en quête de survie devant la menace de famine, tout en laissant de côté la hiérarchie des services ! Et leur stupéfaction de constater que fermiers et patients ont peu à peu cohabité, se rendant des services mutuels, en particulier se sauvant de la famine (qui allait tuer 45.000 patients dans le reste de la France !!) Je ne reviens pas sur la suite fort bien décrite et qui a véritablement ‘armé’ la Psychothérapie Institutionnelle, celle-ci continue à y puiser de nouvelles sources de réflexions. C’est dire leur attachement !

L’histoire des GEM est fort différente, tout aussi belle, car menée de bout en bout par les patients eux-mêmes depuis peu (2005, avec la loi sur les handicaps qui les a créés).

Le but des GEM est de défendre les capacités sociales de personnes qui souffrant de troubles psychiques, ne veulent pas être devant la société « porteurs d’un diagnostic psy », étiquette qui participe à leur rejet hors de la société. Ce rejet est un réflexe qui continue à jouer un rôle violent encore aujourd’hui, pour ne pas dire que souvent il enfle de façon inadmissible. Les personnes soignées se reconnaissent d’abord comme ‘citoyens’. Elles aiment aussi se retrouver entre ‘pairs’, témoins d’une même expérience de troubles et de vécus de soins dont certains ont été durs, voire violents, ils se font confiance et continuent à échanger entre eux leurs réflexions et … leurs recettes de vie, depuis les simples déboires quotidiens d’un logement, jusqu’au choix de leurs distractions sociales, en passant d’abord par les choses les plus simples. Ils n’ont aucun désir là à « produire de leurs mains des objets stéréotypés », comme si souvent cela leur est imposé dans de pseudo-ateliers dits de réhabilitation. Pour cela, grâce à la loi 2005, ils fondent une petite association 1901 « locale » donc pour leurs ‘pairs’ habitant dans une même proximité (ce détail essentiel : alors qu’ils sont perdus si ‘regroupés’ dans une Région). Là, entre eux, avec une très modeste subvention de l’Etat (grâce à cette loi de 2005 pour les personnes présentant un handicap psychique, mais aussi certains troubles physiques) ils choisissent ‘entre eux’ et avec leur soutien ‘mutuel’ les activités qui leur conviennent à ce moment. Ainsi ils sont pour la gestion de l’ensemble, loyer et frais, éclairés par un ou deux ‘animateurs’ rémunérés par la subvention minime. Le tout étant, nous le percevons, d’un équilibre très fragile car nombre d’entre eux affrontent encore des moments de difficulté psychique. Mais cette fragilité même ils la revendiquent comme l’un de leurs aspects propres. Les officiels qui ont conçu le cadre ‘social’ de ces GEM et hors psychiatrie ont demandé que les grandes associations FNAPSY, UNAFAM, CROIX MARINE les ‘parrainent’ et soutenir cet équilibre (mais sans les étouffer).

L’évolution des GEM est de ce fait fragile, tout aussi passionnante que les CLUBS. Avec deux rôles différents : Le Club est ‘thérapeutique’, reste un soin, alors que « les GEM sont des clubs de pairs, de citoyens, de patients » fondant à chaque fois eux-mêmes une petite association locale, comme le précise Claude Finkelstein, présidente de la FNAPSY.

Ainsi nous comprenons que certains acteurs de la Psychothérapie Institutionnelle se sentent eux déstabilisés car ces espaces ne sont pas sous le ‘contrôle’ de soignants ! En réalité ils sont sur ce plan dans la même situation que les différents espaces créés par les lois destinées à accueillir dans la société les patients en plus de leurs soins. Leur évolution qui participe à leur guérison en est bien un témoin, et les soignants, tels la mère d’un enfant qui grandit, doivent bien les laisser ‘marcher tout seuls’.

Tout ceci est encore loin d’être acquis pour tous les acteurs tant du soin que du social !

Pourtant nous devons défendre ces acquis au même titre que les soins, et ainsi permettre à la Psychiatrie à venir de se sentir accompagnée dans son mouvement d’élaboration faite avec les patients eux-mêmes regroupés en Fédération Nationale (ou ‘usagers’ selon Bonnafé, l’un de nos grands anciens, co-fondateur de la Psychiatrie de secteur).

-La découverte de l’« Accueil » ensuite, que rappellent nos auteurs abondamment, m’a procuré bien des surprises au cours de ma carrière. Etant responsable du secteur de Bondy depuis 1971, nous avons avec notre équipe de secteur née à Ville-Evrard vite été effrayés, écrasés par les envois expéditifs à l’hôpital de patients, comme à interner, sans vraie justification, simplement ‘rejetés’ grâce à la légèreté de médecins certifiant peu intéressés par ces troubles. Nous avons, comme quelques autres telle Ginette Amado, décidé de fermer l’un de nos trois pavillons, déjà presque vide, et avec l’équipe libérée ainsi d’ouvrir dans un dispensaire un espace proposé à l’accueil de toute demande d’hospitalisation ouvert 24/24, y examinant attentivement là ces envois avant de décider une hospitalisation éventuelle ou plus souvent un soin dans la Cité. En quelques mois à peine nous avons vu nos entrées à l’hôpital diminuer d’un tiers ! Nous avons compris que cette attention et ce temps pris pour accueillir ‘d’abord’, nous permettait de créer une nouvelle stratégie des soins associant extra hospitalier et hôpital en cherchant à créer une continuité solide des soins.

Voulant pérenniser cette initiative et empêcher l’administration de reprendre nos infirmiers nous avons voulu faire connaître par divers colloques ce travail déjà partagé avec d’autres équipes. Le Ministère s’y est intéressé et a intégré l’Accueil et diverses de ses modalités dans sa circulaire de mars 1986 en tête de ses 12 catégories de soin, dont le service hospitalier. Avec notre regretté collègue Tony Lainé, initiateur de solides essais de mise au travail dans un restaurant maintenu par des enfants autistes, nous avons même voulu créer un mouvement, assez vif dit « La psychiatrie d’accueil ». Cette Association d’Accueil tiendra 10 ans.

Mais hélas ! vite je tombe alors sur un article très dur de mes amis de Laborde critiquant notre essai comme se voulant une entreprise de dévalorisation des soins hospitaliers qui aurait la prétention stupide de croire tout guérir par un seul Accueil. Ils ajoutaient que c’était la Psychothérapie Institutionnelle qui avait inventé le concept d’Accueil ! Diable !

Grâce au livre de Pierre Delion j’ai mieux compris leur méprise. La description qu’il nous fait là de « l’accueil » comme nouveau concept fondamental de la psychiatrie dès la naissance de ces idées pendant la guerre est tout à fait remarquable. Il est exact que ce regard a totalement changé l’évolution de la psychiatrie à partir du moment où les soignants ont compris qu’il permettait d’initier chaque rencontre avec un patient par une qualité de présence ‘vraie’, qu’illustre bien cette notion d’accueillir « l’autre », sans a priori, sans but préétabli. A poursuivre donc !

(Notre initiative de 1982 ne visait que l’organisation classique des soins pour rompre avec les rejets sans appel de la société. Les Centres d’Accueil n’ont plus été créés après 1990 et pire, la loi de 2011 a fait l’inverse en renforçant la violence des hospitalisations sous contrainte et alignant les autres soins sur elle ! Le débat doit donc se poursuivre pour défendre l’Accueil, ce que fait brillamment ce livre. Ma stratégie de soins préférée est ici bien secondaire.).

-Equipe et transfert. Pour la Psychiatrie de Secteur la notion d’Equipe a été au cœur de la révolution menée après-guerre. Elle en finissait avec la toute-puissance de la hiérarchie médicale classique (et actuelle) de l’organisation des services hospitaliers, pour démontrer comme le décrit Delion, la force et la pertinence d’une ‘hiérarchie subjective’, permettant toutes les alliances entre les divers acteurs les plus adaptés pour chaque patient, avec et au-delà de l’équipe. La notion d’équipe elle-même a été essentielle pour que la Psychiatrie de Secteur développe la capacité pour tous les soignants de toute catégorie et de tout grade de travailler d’abord en solidarité entre eux et élaborer ensemble les stratégies de soin les plus précises. Elle a permis en même temps qu’un formidable mouvement de formation des infirmiers et autres membres se constitue et façonne des phalanges de soignants nouveaux au lendemain de la guerre, en particulier avec les CEMEA, Daumezon et la femme de Le Guillant. Hélas comme le précise Pierre la grande ‘cassure’ de cette évolution est survenue avec la fin du diplôme d’infirmier psychiatrique vers 1990. Depuis … cette formation spécifique a disparu et laissé un vide très dangereux.

Mais parallèlement la Psychothérapie Institutionnelle, comme le raconte Pierre, a été plus loin, ouvrant la formation des membres des équipes à la constitution des « constellations transférentielles » qui s’appuient à la fois sur ‘l’institutionnel’ et le ‘transfert’. J’avais eu personnellement et bien que fortement impliqué dans la psychanalyse la stupide idée de penser que parler de transfert dans une équipe de service public risquait de provoquer une ségrégation méprisante avec les très nombreux soignants étrangers à l’analyse. Mais comment alors parler à chaque fois que l’on évoque continuité des soins, établissement d’un lien qui se veut soutenir et partager l’histoire d’un patient, faut-il user de périphrases pour les désigner ? D’autant qu’avec le champ de la psychose, comme le précise Pierre, c’est encore une autre dimension du transfert qui se développe et c’est sur lui que l’on va s’appuyer pour affiner et transférer la notion d’équipe aux acteurs du soin et même du social, lequel constitue la ressource fondamentale et inépuisable de tout patient, adulte ou enfant que l’on accompagne dans son périple thérapeutique. J’ai donc beaucoup apprécié dans ce livre la façon dont Pierre Delion développe cette création par la Psychothérapie Institutionnelle, de ce point de la pratique et de la théorie tout à fait remarquable, ainsi mis à la disposition de tout soignant et de toute équipe, mais aussi de tout groupe social.

En réalité ce débat est bien léger par rapport à tout le livre, et doit être replacé ici avec Pierre Delion et Coupechoux, dans toute son ampleur.

Surtout ce modeste commentaire et ces petites questions comme d’autres ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel : « L’invitation au combat pour une Psychiatrie humaine », que fait ici Pierre Delion, mais combat non violent, sans passion, et que nous devons avoir le courage de replacer dans son contexte : la nécessité d’une lutte simultanée pour une démocratie sans laquelle notre réalité n’a aucune valeur, et, ceci pour m’excuser d’avoir évoqué ici le Dalai Lama et les politiques, en tenant compte de la dure réalité économique de l’ensemble des pays, celle-ci doit nous faire réévaluer nos propres prétentions, et chercher à réaliser ce qu’il est possible de réaliser en tenant compte de l’évolution de tous les hommes.

Tous ces combats, il nous reste à les soutenir en parallèle, dans la modestie du banal quotidien. A nous tous d’en prendre le relais.

Un grand merci à Pierre Delion et Patrick Coupechoux de nous y inviter.

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