Mon fils, ce schizophrène...

Ce témoignage, mon témoignage, est un cri de colère et de désespoir, même s’il me faut extirper de la torpeur de ma main, de mon cerveau, et non sans douleur, les mots qui en traceraient les contours incertains, en décriraient l’obscurité épaisse et silencieuse.

 J’ai un fils, 35 ans, schizophrène et je suis une professionnelle de la « santé » mentale. Ecartelée d’un bord à l’autre. Je suis d’abord et avant tout une mère impuissante, parmi d’autres, face aux démissions successives d’une psychiatrie en faillite qui abandonne ses malades au seuil de leur détresse psychique et sociale et se contente d’assurer le maintien du délire dans une camisole chimique. À charge pour les familles dites « aidantes » de subvenir à leurs besoins et de « gérer » le quotidien, fait d’incurie, d’isolement social, d’apragmatisme, traversé par des crises aussi fulgurantes qu’imprévisibles, avec toujours cette angoisse permanente nouée dans la gorge, cette incertitude quant au lendemain, ce sentiment de vide et de solitude absolue qui ronge la vie, je dirais la survie, jusqu’aux joies les plus ténues, dérisoires. C'est dire ce que la maladie mentale d’un proche peut entamer ou ruiner les capacités d’une famille à se maintenir vivante et l’isoler dans une bulle autarcique, sans liens sociaux.

C’est dans un centre hospitalier du sud de la France, le CH MONTPERRIN, implanté dans une petite ville bourgeoise et cossue, le seul, hélas, de ce territoire géographique, que mon fils a été interné. Son traitement en ambulatoire se limite à une consultation médicale mensuelle et une injection retard. Pas de visite à domicile, aucun accompagnement social, malgré une situation sociale désastreuse (perte de ses papiers et de son logement insalubre, dont il ne réglait plus les loyers exorbitants depuis près de deux ans), pas de psychothérapie (« Il n’en relève pas », dixit le médecin).

Il a fallu attendre plus de trois ans au cours desquels je n’ai eu de cesse de tirer la sonnette d’alarme et une flambée délirante, pour qu’une hospitalisation sous contrainte puisse être envisagée. Mon fils, en rupture de soin, était claustré à son domicile, reclus, depuis près d’un an, dans son délire mystique et mégalomaniaque. Je n’insisterai pas sur la dimension éprouvante de telles hospitalisations : pompiers, SAMU, police et la culpabilité écrasante qui pèse sur la conscience de la famille d’avoir à signer une demande d’hospitalisation contre le gré et la volonté du patient. La mesure sous contrainte a été convertie en SDRE, en raison des menaces et du harcèlement continu de mon fils par téléphone pour que je lève le SDT.

L’unité où il se trouve est fermée, à de rares exceptions près. Pour entrer, il me faut sonner et attendre qu’une âme bienveillante veuille bien m’ouvrir la porte. Je suis presque toujours reçue d’un mouvement de menton et d’un sourire contraint. La salle commune est vide, désespérément vide : quelques patients déambulent de l’unité au jardin, certains avides d’un sourire, d’une parole. Mon fils est toujours reclus dans sa chambre. Seul. La préoccupation du service est l’entretien de sa chambre, son incurie persistante. De son délire, nous sommes les seuls témoins, pour peu qu’on y prête une oreille attentive, sa sœur et moi. Il a émis le désir de rencontrer la psychologue, mais elle décline, prétextant que sa « proximité professionnelle » avec la mère est un obstacle. Une faute déontologique impardonnable. Ce service se prévaut d’un dispositif de « thérapies familiales analytiques », vitrine qui abrite le néant de l’accueil des souffrances familiales : quelques familles reçues, alibi à un « travail auprès des familles », les autres se contentant d’un mur d’indifférence, d’informations parcimonieuses, d’entretiens perlés sans empathie, ni écoute, d’une extraordinaire indigence, voire d’une violence blessante.

Après trois hospitalisations successives, mon fils est sorti, sans avoir rencontré, en plus de trois mois pour la dernière, l’assistante sociale. Dans la foulée de la sortie, la mesure SDRE a été levée. Je dois veiller à ce qu’il honore ses consultations médicales mensuelles. Pour le reste, la charge de mon fils, incurique, incarcéré dans son monde interne, et ne réagissant pas aux propositions de CATTP, m’est déléguée. Comment investirait-il les « soins », alors même que ce qui l’agite n’intéresse personne, que sa réalité, en tant que sujet, n’est pas investie ? Or, les structures extra-hospitalières sont pensées pour des patients stabilisés et jouissant d’une autonomie relative : capacité à se lever, se déplacer, se mêler à d’autres patients. Les patients les plus carencés et démunis, ceux qui auraient le plus besoin de soins, demeurent livrés à eux-mêmes, quasi-abandonnés par le système de soin : la sectorisation a oublié l’hospitalisation à domicile, qui permettrait que des liens se tissent dans une considération globale et pluri-disciplinaire des problématiques subjectives et familiales. La défaillance d’une éthique professionnelle est flagrante, seule est retenue la responsabilité légale, celle qui engage le patient et le service dans l’obligation de soin… à minima.

La professionnelle que je suis aussi songe à prendre une retraite avancée : lasse de son métier, qu’une frontière aussi épaisse qu’une feuille de papier à cigarette sépare de sa vie privée, lasse de gérer l’ingérable, lasse des arguties stériles qui animent les débats, quand rien ne bouge et que tout porte à craindre un avenir psychiatrique encore plus sombre.

 

 

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