Un pays malade de Jean Lauxerois

 

 

Un pays malade

 

 

 

 

Dans l’affaire récente et inédite qui secoue la France, ce qui, au-delà des faits eux-mêmes, a de quoi sidérer, ce sont les idioties navrantes et les lâchetés honteuses auxquelles ils ont donné lieu : elles révèlent le degré de confusion intellectuelle et d’abaissement moral auquel ont atteint aujourd’hui une grande partie de nos élites politiques et médiatiques, pour le malheur de ce pays.

Laissons à sa bassesse effarante, bien dans son style, celui qui a pu affirmer qu’après tout « il n’y avait pas mort d’homme ». Laissons à leurs contradictions éloquentes ces présumés défenseurs du peuple s’empressant de voler au secours de leur caste sans un seul mot pour une femme de chambre, à laquelle il refuse même le nom de victime présumée. Ce qui ici nous étonnera davantage, c’est d’avoir entendu un homme politique, qui n’est pas des plus sots, affirmer tout de go que cette affaire n’est somme toute qu’une affaire privée, et qu’elle ne regarde que l’homme concerné. Est-il possible d’ignorer, à ce point, la dimension symbolique des choses, la puissance d’exemplarité des faits et gestes de toute figure d’un certain rang ? Est-il possible aussi d’ignorer que les conduites individuelles ne sont jamais le fait du seul particulier, car jusque dans leurs dérèglements voire leur folie, elles sont liées, fût-ce invisiblement, à l’esprit du temps et aux idéologies qui le traduisent ? Comment ne pas voir enfin qu’il y va là de la question de la responsabilité, une et indivisible, aujourd’hui lettre morte, alors qu’elle devrait être affirmée et vécue comme un impératif catégorique ?

Pareil aveuglement, largement partagé, n’est pas seulement « faiblesse de la cervelle », dirait Rimbaud. Le mal est plus grave. La France est un pays politiquement, moralement et spirituellement malade, en mal de repères et de destination, parce que ses élites lui ont fait perdre le sens de sa dignité et de sa substance. Au lieu de se regarder le nombril en donnant des leçons au reste du monde, notre pays serait bien inspiré de se regarder en face, et de commencer sa cure ou sa rédemption, avec l’intelligence de l’humilité.

 

Oui, ce pays est malade. De sa représentation politique. On le sait, on l’écrit, une caste autoproclamée, vivant pour elle et en vase clos, a fait main basse sur le pouvoir, qui est devenu une fin en soi : les partis se le disputent, le conquièrent par alternance, au prix de luttes sans merci et souvent fratricides, mais en partageant la même démagogie, le même mensonge, en attendant les mêmes forfaitures. Être un homme politique est devenu un métier, qui vous donne d’abord des droits et des prébendes. Il faut alors garder le pouvoir à tout prix, parce que le perdre, c’est tout perdre. Et c’est perdre aussi, comme le dit si bien Pascal, ce rempart du « divertissement » qui vous protège de la solitude et de l’ennui, sans lequel les rois déchus ont encore la vie plus dure que tous les autres, parce qu’ils sont condamnés à une infinie mélancolie. Aussi bien celui qui perd sa place va aussitôt à la chasse : il doit être immédiatement recasé, protégé par sa caste et son clan ; il doit bénéficier d’un rente ou d’une sinécure, si possible à vie ; même éloigné, il doit pouvoir rester dans l’orbe de ce pouvoir sans lequel il ne serait plus, horreur, qu’un citoyen ordinaire.

Mais si le pouvoir suscite pareille convoitise, c’est surtout par la puissance qu’il accorde au narcissisme et à la jouissance qu’il autorise. S’il donne tous les avantages et permet même toutes les corruptions – financière ou morale, ou les deux –, il permet surtout l’expansion ahurissante des ego en tous genres, et les délices de tous les hédonismes. « À nous les lambris et les soirées folles, » comme le disait un jour le fax d’un petit fonctionnaire de la culture enfin promu par ses amis à un poste qui allait lui permettre, enfin, de jouir… Oui, chez nous, le pouvoir, c’est l’assurance de la jouissance illimitée. C’est là le vœu secret de tous ces enfants des présidents de la République successifs, pères jouisseurs et putatifs de trop d’hommes politiques d’aujourd’hui. Ces pères ont donné l’exemple et ouvert la voie, en une version roturière de l’ancien pouvoir monarchique français. La République est en réalité fascinée par le mode d’existence du Roi, entouré de maîtresses et de bâtards : la vieille envie s’est combinée avec l’impératif de la jouissance née des années 68, au nom de la liberté sexuelle. Mais de quelle liberté s’agit-il au juste ? Lorsque la folie de la puissance se conjugue avec le dérèglement des mœurs, lorsque la coucherie fait partie de la feuille de route de l’homme politique, qu’il soit en meeting ou au service de la France, alors nous sommes plus près de la décadence de l’empire Romain que des utopies fouriéristes. C’est l’extase néronienne à la portée du premier venu, le triomphe d’un hédonisme de fin de race, de fin de siècle, ou de fin d’un monde. Dans l’ivresse consumériste, favorisée par le vertige de l’argent, coulant à flot, comme jamais, dans les mains des nantis, l’homme de pouvoir veut jouir sans entraves, avec le sentiment d’impunité infinie. Si l’exemple vient ainsi d’en haut, faut-il s’étonner des «tournantes » de banlieues et de l’extension addictive, quasi schizophrénique, des perversions de tout poil ? L’hédonisme illimité, cynique, improbe, qui tient lieu de philosophie d’existence et de conviction politique, est le symptôme d’une vraie « décivilisation ».

 

Oui, ce pays est malade. Malade aussi du jeu de ses petits arrangements et de ses grands secrets. Parce qu’il faut aussi que cet hédonisme de grand luxe et de basse fosse soit protégé de la rumeur et des réactions possibles du bon peuple. Les clans se sont organisés pour se protéger, et pour protéger les puissants qui leur donnent leur pain quotidien. L’omerta, le secret, la « censure blanche » sont d’abord au service des hommes politiques, qui entretiennent avec les journalistes et les intellectuels patentés des rapports qui tiennent de la complicité sectaire. Tout ce beau monde forme en effet « une secte », un cercle étroit, essentiellement parisien, qui tient en main tous les pouvoirs et tous les leviers : gageons que ce sont là trois cents personnes tout au plus, qui s’assurent mutuellement de leur protection tacite, qui se font valoir les unes les autres, parce que tous vivent ensemble de la même pâture, tous complices sous les mêmes lambris, amis et adversaires – oui, parce qu’il faut bien tout de même quelques contradicteurs officialisés, pour donner le change et l’illusion de la transparence « démocratique ». Tout le monde sait, mais personne ne dira rien. Il y a, comme on dit, des pressions, mais il y a surtout le respect de la loi du silence, dans le jeu de l’autocensure qui s’invente des vertus au nom de la protection de la vie privée.

Beaucoup de prétendus intellectuels ne sont évidemment pas en reste, parce qu’ils ont eux aussi le désir secret d’en être et d’en croquer, d’entrer eux aussi dans la sphère des élus et de participer de ce monde fascinant qui vous donnent enfin le sentiment d’exister. Pour eux, c’est en être ou ne pas être. Et des livres aux médias, des « livres pour médias » aux dîners mondains jusqu’aux cabinets ministériels, la voie est enfin ouverte. Les philosophes autoproclamés vont faire les paons, deviennent bouffons et se rêvent conseillers du Prince. Certains même deviennent ministres. Au nom de la culture et de l’intelligence, ils abusent de leur fonction et trahissent leur vocation, donnant dans le cynisme et la rusepour cautionner cette lie. Oui, pire qu’une société secrète : une secte en effet. Si, comme le disait récemment l’un d’entre eux, « mon ami n’est pas un homme de Néandertal », alors c’est encore plus grave. Qu’un Occidental civilisé, qu’un Français rationnel, qu’un socialiste policé puisse se conduire en homo erectus – contentons-nous de parler de sa pathologie, sans préjuger du fond de cette affaire –, oui, là est bien la « décivilisation », la « barbarie à visage humain » – détournons le titre, pour l’occasion prémonitoire, du livre qui fit entrer cet intellectuel au BHV des idées contemporaines.

 

Mais ce pays est aussi malade de la gangrène idéologique qui le ronge. Que vient donc faire ici l’idéologie, dira-t-on ? Certes, mais comment ne pas être édifié de la dérive du « socialisme » français ? Héritier d’une philosophie du XIXe siècle et d’une tradition morale qui ont eu leur grandeur, ce socialisme moribond n’a toujours pas compris que l’expérience historique du communisme lui a définitivement donné son solde de tout compte. Sans doute n’y a-t-il là rien d’étonnant, puisque ce socialisme est désormais incapable de la moindre invention théorique, de la moindre réflexion sérieuse sur le devenir du monde et des sociétés humaines : il s’entretient d’un vieux fond d’utopie, dont la philosophie a montré qu’il n’était qu’un avatar d’une religion sécularisée, où les lendemains qui chantent sont la transposition musicale de la vieille promesse des paradis célestes ou terrestres. Un dirigeant socialiste aujourd’hui n’est rien d’autre que le fantôme de Bouvard et Pécuchet. Voilà pourquoi ce socialisme-là n’a plus d’horizon, sinon celui de la conquête du pouvoir, jouant démagogiquement sur le sentiment par ailleurs bien légitime de l’injustice sociale et du malheur universel. Voilà pourquoi ce parti n’a d’autre fin que lui-même, organisé en courants qui regroupent avant tout les hommes d’un chef de clan, collés à ses basques dans l’impatience de la distribution tant espérée des places et des portefeuilles.

Mais pire encore : où est à vrai dire le socius du socialisme aujourd’hui, quand on mesure combien il dissimule la puissance de l’individualisme le plus effréné ? Derrière la faiblesse de ses abstractions, le socialisme à la française flatte l’égalitarisme ravageur d’une société qui réclame avant tout le privilège et le droit à l’individualité. Comme l’avait si bien compris Baudelaire : « Ici chacun veut ressembler à tout le monde à condition que tout le monde lui ressemble. » Tel est aussi le fonds de psychologie sociale dans lequel puise ce parti, dont les plus hauts dirigeants ont montré le vrai visage : celui de cet individualisme exacerbé dont la règle et la loi sont le mensonge public et privé, le machiavélisme à usage personnel, le mépris du peuple manipulé et soumis dans des fêtes idolâtres, la corruption organisée au sommet de l’État, la jouissance très orientale comme mode d’exercice de la puissance… On comprend pourquoi la pose et l’artifice ont prévalu naguère dans la mise en scène d’une prétendue grandeur historique. Ce pays est malade de ces mensonges et de ces jeux de rôles.

 

Oui, ce pays est malade, enfin, de sa société qui pourrit sur pied, de la faillite financière qui guette l’État, des abstractions idéologiques qui le gouvernent et de cette ignorance de la réalité qui le caractérise. Ce pays est désormais sans colonne vertébrale, parce qu’il meurt de ce qui, jusqu’ici, l’a fait vivre, c’est-à-dire de trois (au moins) de ses héritages cumulés.

Le premier est celui du désir de parvenir, qui fonde son imaginaire social, depuis le XVIIe siècle, et qu’avaient si bien épinglé La Fontaine, Stendhal et bien d’autres encore.

 

Se croire un personnage est fort commun en France

On y fait l’homme d’importance,

Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.

C’est proprement le mal François.

La sotte vanité nous est particulière.

 

Ces vers forment le début de la fable Le Rat et l’éléphant. L’ennui est que la fable est aujourd’hui le conte bleu du démocratique ascenseur social.

Le second héritage est celui de cette propension congénitale à l’« abstraction » que Tocqueville et Baudelaire ont été les premiers à diagnostiquer comme la maladie infantile de la nouvelle société française. Tocqueville analyse la manière dont l’influence prédominante des « gens de lettres », que Rousseau pourtant déjà stigmatisait, a conduit la Révolution et le pays entier à tous les abus de l’abstraction politique et à l’ignorance du réel – Baudelaire notant, quant à la France, que « le caractère utopique, communiste, alchimique, de tous ses cerveaux ne lui permet qu’une passion exclusive, celle des formules sociales ». On se repaît donc d’abstractions, qui sont autant d’alibis et de faux-semblants, alors qu’aujourd’hui la réalité, c’est un État en faillite financière.

Dernier héritage enfin, celui de 68. Qui correspond à la faillite du système éducatif, dont tout le monde se fiche éperdument parce que sa destruction a été le fruit de décisions parfaitement consensuelles, dictées par l’ignorance, la lâcheté et le dogmatisme réunis. Cet héritage, c’est celui qui correspond aussi au règne de l’État culturel, c’est-à-dire à la pseudo–culture ou de la culture comme marchandise de consommation. Cet héritage, c’est celui de l’anéantissement de toute idée de valeur ; c’est celui d’une telle désorientation de la jeunesse qu’elle ne peut trouver aucune substance dans notre institution éducative. Notre sidérante affaire confirme, au passage, combien l’économisme n’est pas suffisant pour faire vivre ni un homme, ni une société, ni un monde. L’intelligence économique peut s’accompagner d’un désastre humain ; et la réussite financière peut être pire que tout, pour un homme, pour une société, pour un monde. Pourquoi mettre au ban les seuls footballeurs quand les hommes politiques deviennent eux aussi des contre-exemples pour la jeunesse ? Quand la réussite professionnelle s’accompagne d’un tel échec moral, d’une telle pathologie, d’un tel dérèglement psychique, il y a bien là, tout de même, le symptôme symbolique d’un naufrage collectif. Et d’un effondrement spirituel. L’individu qui n’a de compte à rendre à personne ne tourne plus qu’à l’intérieur de sa jouissance comme un fauve en cage. Certains jusqu’au crime. L’éducation, ce devrait être aussi – au sens profond, non mondain, du terme – le savoir-vivre.

 

Il est temps que tout cela cesse. Il est temps d’en appeler à une éthique de la responsabilité, qui ne soit pas réduite à ce vain mot qui traîne en permanence dans le creux discours des politiques contemporains. Hans Jonas a eu le mérite, face au Principe Espérance de Bloch, d’affirmer la nécessité du Principe responsabilité et d’en appeler à « une éthique de la responsabilité pour la civilisation technologique ». Il a eu raison de montrer que l’enjeu de la responsabilité n’était pas seulement le passé, mais l’avenir. Toutefois, il ne s’agit plus seulement aujourd’hui d’éthique technologique ni de principe de précaution. Il ne s’agit plus seulement de se préoccuper de la hausse de la température terrestre ni de la couche d’ozone. Tout cela est légitime et juste, mais ne doit pas occulter toute l’ampleur du champ de la responsabilité.

Cessons de faire de la mondialisation le facile bouc émissaire de toutes nos perversions, et prenons enfin la mesure de la réalité des choses. Le temps de la responsabilité n’est pas seulement celui du passé, ni seulement celui de l’avenir, mais toujours d’abord, celui du présent. Et le présent, c’est celui de la possibilité de la vie en commun. Dans nos sociétés atomisées, la question du lien de communauté devient primordiale. Donc la dimension symbolique de l’existence que mènent nos représentants politiques devient majeure. Il s’agit bien d’en finir avec le règne forcené de l’individualisme et de ses addictions en tous genres, de l’hédonisme forcené des egos ravagés par les libido folles et par les turpitudes. Il faut en finir avec la morgue, avec les machiavélismes au petit pied et avec les gros mensonges qui finissent par décourager les peuples. Il faut en finir avec ces petites mafias et ces sectes politiques qui décident du devenir de notre pays. Oui, nous sommes responsables. Responsables de nous-mêmes. Responsables de nos hommes politiques, même si eux fuient leur responsabilité devant les citoyens que nous sommes. Oui, responsables de la communauté que nous formons – pour combien de temps encore ?

 

 

 

Jean Lauxerois, philosophe.

Vient de publier La beauté des mortels

aux éditions Desclée de Brouwer

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