Mexique : quelques jours avant que tout ou rien ne change

Dans quelques jours, le 1er juillet, auront lieu les élections présidentielles mexicaines et jamais le fameux adage mexicain « en Mexico nunca pasa nada, pero todo puede pasar[i] » ne s’est autant illustré.

Dans quelques jours, le 1er juillet, auront lieu les élections présidentielles mexicaines et jamais le fameux adage mexicain « en Mexico nunca pasa nada, pero todo puede pasar[i] » ne s’est autant illustré.

Se font face trois, voire quatre candidats principaux : Josefina Valdez, candidate désignée du Parti d’Action Nationale, le PAN, au pouvoir depuis la présidence de Vicente Fox, en 2000 ; Enrique Peña Nieto, ancien gouverneur de l’état du Mexique, candidat de l’autoritaire Parti Révolutionnaire Institutionnel[ii] qui a gouverné le pays pendant soixante-dix ans avant la « transition démocratique » de 2000 ; Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO), représentant de la gauche, se rattachant au Parti Révolutionnaire Démocratique (PRD), candidat malheureux de l’élection de 2006, à la suite de laquelle une occupation de plusieurs mois du centre de la capitale a été organisée par ses partisans afin de dénoncer une élection qu’ils estimaient frauduleuse ; et Gabriel Quadri (Nouvelle Alliance), inconnu jusqu’à présent qui serait en réalité « le candidat des indécis ». Sa candidature résulte d’un montage stratégique du PRI, il est censé regrouper les nombreux indécis de l’élection et diriger son report de voix vers Enrique Peña Nieto.

A première vue, rien de nouveau sous le soleil, « nunca pasa nada » : Nous avons à faire à une élection qui semble pratiquement jouée d’avance, où Enrique Peña Nieto est largement donné gagnant dans les sondages qu’il a commandés et qui sont diffusés en boucle par les deux principaux groupes audiovisuels (le géant Televisa et TV Azteca), qui ont encaissé de fortes sommes d’argent au passage[iii] - ceci est observé et attesté par plusieurs observateurs étrangers. Il n’est d’ailleurs pas rare de croiser de temps à autre des employés de Televisa diffuser des tracts du PRI,  qui mène également de son côté une campagne importante dans les zones rurales isolées et touchées par un fort taux d’illettrisme en distribuant des petits lots contenant certes des tracts, mais aussi un faux bulletin de vote coché sur la case du PRI afin de montrer aux électeurs comment il faudra voter le 1er juillet. Tout ceci accompagné de stylos, cahiers, un peu de nourriture et très souvent d’un billet de 500 pesos (le salaire minimum au Mexique est d’environ 1200 pesos).  On ne change pas une méthode qui gagne, le PRI a pendant des décennies fonctionné de la sorte et la soi-disant « transition démocratique » qui s’est opérée en 2000 n’a pas pour autant effacé le savoir-faire légendaire du parti révolutionnaire en matière de propagande et d’achat des votes d’électeurs des classes rurales et populaires.

Tout cela aurait pu fonctionner comme sur du papier à musique mais « en México, todo puede pasar ». A l’instar du mouvement de contestation iranien en 2010, puis des révolutions arabes, encore une fois les réseaux sociaux, quoiqu’on en dise, jouent un rôle de trouble-fêtes dans l’orchestration de la campagne telle que souhaitent la mener les partis omniprésents (PRI et PAN). Depuis plusieurs mois, sans relâche, il ne se passe pas un jour sans que le candidat du PRI, Enrique Peña Nieto ne soit attaqué pour ses exactions commises en tant que gouverneur de l’état du Mexique (répression d’Atenco[iv], actions homophobes, répressions étudiantes), sur ses liens de proximité avec Carlos Salinas, ancien président mexicain en fuite, sur les mensonges et la corruption endémiques qui ont gangréné son parti durant les dernières années, et pour ne rien gâcher, sur son manque de culture (les réseaux sociaux se sont déchainés lors d’une interview de Peña Nieto à la féria internationale du livre de Guadalajara, où, venant présenter son propre livre, il se trouva incapable de citer trois livres ou trois auteurs qui l’auraient marqué) et, n’ayons pas peur des mots, sa limitation intellectuelle.

Nous assistons alors à un mouvement  sans précédent de sursaut démocratique. Sans précédent par la quantité de personnes qu’il touche et les changements de comportements qu’il entraine. Au Mexique, tout peut arriver. #YoSoy132 est le mouvement de la jeunesse mexicaine[v], similaire en plusieurs point au mouvement des indignés, né pendant cette campagne à la fois en réponse à l’échec d’une politique inefficace de lutte contre le trafic de drogue qui a engendré une violence quotidienne devenue insupportable, c’est aussi le mouvement de dénonciation des soutiens des grands médias privés à Enrique Peña Nieto, et enfin c’est le mouvement de soutien à AMLO qui représente alors pour eux la seule alternative viable. Son nom fait référence aux 132 étudiants qui ont contesté la visite d’Enrique Peña Nieto le chassant de la conservatrice et élitiste université Iberoamericana, fuite largement relayée sur les réseaux sociaux.  #YoSoy132, porté par la jeunesse mexicaine qui souhaite croire en un possible changement, a entrainé dans sa protestation des millions de mexicains qui se sont mobilisés à des marches immenses contre le PRI et le PAN dans plusieurs endroits de la république, a fait pression sur les médias afin qu’ils organisent un débat télévisé où les quatre principaux candidats ont été interrogés par des représentants du mouvement (Enrique Peña Nieto n’y a pas assisté). Le mouvement tente également de monter des stratégies de contrôle des urnes par les citoyens pour limiter la fraude électorale, explique le contenu des bulletins de vote particulièrement complexes[vi] et par conséquent sensibilise une grande partie de la population à l’exercice de la citoyenneté. Nombreux sont ceux, désabusés et sans aucune confiance en la politique de leur pays, qui portés par le mouvement se sont insurgés contre le refus de Televisa et TV Azteca de diffuser le débat officiel national entre les quatre candidats[vii], tout aussi nombreux sont ceux qui n’ayant pratiquement jamais eu la volonté de voter lors d’une élection où tout était joué d’avance,  iront voter ce dimanche.

"Veuillez nous excuser pour le derrangement, nous sommes en train de changer le Mexique" "Veuillez nous excuser pour le derrangement, nous sommes en train de changer le Mexique"

Il est clair que les énormes problèmes que connaît le Mexique ne se résoudront pas avec l’arrivée d’AMLO et il est encore plus clair que la corruption, le cancer du Mexique, n’est pas une exclusivité « priista », cela se saurait. Mais si le candidat de la gauche mexicaine est élu – ce qui est possible, au regard des tendances des sondages indépendants étrangers, il serait légèrement en tête devant Enrique Peña Nieto – cela donnerait sûrement un nouveau souffle à un pays étranglé par une violence quotidienne, renforcerait un petit peu la confiance des mexicains en leurs institutions et confirmerait une fois de plus l’importance et la force d’un média qui semble indispensable maintenant à toute transition politique de grande ampleur, les réseaux sociaux. 

 


[i] « Au Mexique il ne se passe jamais rien mais tout peut arriver »

[ii] Dont toutes les contradictions résident dans son appellation: l’équation insoluble d’une « révolution institutionnalisée »

[iii] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2012/jun/12/televisa-mexicans-tv-bias-pena-nieto

[iv] http://cybersolidaires.typepad.com/ameriques/2008/10/siege-atenco.html

[v] http://www.youtube.com/watch?v=RwnfZloHZZ4&feature=youtu.be

[vi] Différents partis sont représentés sur les bulletins de vote mais souvent il s’agit d’un même candidat pour plusieurs partis ; les électeurs ont aussi possibilité de faire plusieurs choix mais l’IFE – Institut Fédéral Electoral – pourra « au choix » invalider le vote ou choisir le parti qui lui plait le plus, etc.

[vii] Parce qu’officiellement il y avait un match de football, mais aussi parce que leur candidat Enrique Peña Nieto risquait fort d’être déstabilisé, voire ridiculisé pendant la rencontre. Ce qui fut le cas. Donc le PRI transforma ce débat en un grand moment de surréalisme en envoyant sur le plateau, au moment d’une intervention mettant à mal son candidat, une actrice de charme la poitrine à demi-dénudée, ce qui eut pour effet de détourner l’attention des candidats et de tourner en ridicule le principe même de l’expression démocratique dans le cadre d’un débat télévisé.

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