«Mister T. et moi»: quand Elisa Rojas couple romance et politique

J’ai une pile de livres à lire longue comme le bras, beaucoup de retard dans tout, mais je n’ai pas résisté à lire dès sa sortie le livre d’Elisa Rojas paru à la Belle Etoile (Marabout). Je ne le regrette pas.

Il se lit facilement, comme une romance ou un polar, et c’est la force de ce livre qui vous plante des idées dans la tête sans en avoir l’air, ce qui en dit long sur la puissance des formes littéraires dites populaires qu’on gagnerait beaucoup à moins mépriser. D’abord parce qu’elles apportent souvent du plaisir, des émotions qui nous réconfortent et même, parfois, nous consolent et nous soignent. Ensuite parce qu’elles sont des véhicules essentiels de l’idéologie dominante, et permettent de comprendre une époque, voire, si on se pique d’en écrire ou d’en filmer, de la changer…

C’est exactement ce que voulait Elisa Rojas, me dit-elle un soir sur Skype, où j’ai fait semblant de l’interviewer alors que j’avais juste envie d’avoir une conversation privée avec elle. Elisa et moi, nous ne nous connaissons pas dans la vraie vie (mais qu’est-ce que la vraie vie en ce moment ?). Nous nous suivons sur les réseaux sociaux, fréquentons parfois les mêmes cercles et avons échangé quelques messages chaleureux en « DM », comme on dit. J’avais lu quelques articles sur son blog et écouté son formidable entretien sur le podcast La Poudre avec Lauren Bastide au Carreau du Temple sur la place des femmes dans l’espace public (un « must » que je vous conseille vivement), et j’aimais la suivre sur Twitter où ses saillies contre le gouvernement face à l’épidémie de Covid-19 faisaient mouche à tous les coups.

« J’ai d’abord eu la forme qui est venue en une nuit, explique-t-elle : celle de la romance, et même de la telenovela. Je suis chilienne, cette culture sud-américaine de l’amour me ressemble et j’avais envie de jouer avec. Cette forme me correspond. Je ne suis pas préoccupée par le fait « de faire de la littérature. » J’aime simplement écrire et je sais que j’ai des facilités pour faire des textes efficaces, drôles et très accessibles. »

Littérature ou pas, le livre est un tour de force, qui pulvérise les lois du genre – à plus d’un titre. Elisa, en fauteuil, y raconte son histoire d’amour avec Mister T., valide, et la façon dont elle fait de cette passion non partagée le début d’une aventure aux multiples facettes. Il y est moins question du handicap que du validisme, cette domination qu’exerce la société sur les personnes porteuses de handicap. Le vrai sujet, ce sont les stéréotypes, la façon dont ils nous façonnent, l’image de soi, le rapport que nous pouvons entretenir avec la norme. Qu’est-ce qui fait qu’on est désirable ou non ? Que l’on s’autorise à désirer ? Comment se construisent les fantasmes et la sexualité, et à quelles conditions suivant le corps dont on dispose ?

Elisa Rojas raconte comment les femmes handicapées subissent des injonctions particulières qui relèvent de la violence validiste : sommées de rester d’éternelles enfants, supposées renoncer à toute sexualité (sans parler de la maternité) puisqu’elles ne correspondent pas aux standards attendus, elles sont pourtant particulièrement exposées aux prédateurs qui prétendent leur « offrir » des prestations sexuelles pour satisfaire en réalité leurs propres fantasmes (elle raconte quelques expériences édifiantes à ce sujet sur les réseaux sociaux). Par ailleurs, toutes les statistiques le démontrent, elles sont plus souvent victimes de viols et violences sexuelles que les autres femmes. Et pour les personnes handicapées, se pose encore plus fortement la question de la réciprocité du désir : aimer une personne valide et être aimée d'elle y est perçu comme une transgression, et c'est pourquoi elle en a fait le coeur de son récit.

Racontant le chemin qui, pour elle, a mené de l’amour à la détestation de soi, puis à l’acceptation et à la reconnaissance, Elisa Rojas montre comment les différentes formes d’oppressions se croisent et parfois s’entrechoquent : celles qui s’imposent aux femmes, et celles qui s’imposent aux personnes handicapées dont les corps défient la norme. Militante contre le validisme, elle ne fait pas de sa condition « une leçon de vie », mais un combat pour la dignité des femmes handicapées. A partir de son expérience, elle s’autorise la complexité d’un vécu qui est loin de se limiter au handicap, et qui montre une humanité dans ses multiples contradictions.

Elisa Rojas a donc écrit un pamphlet politique et romantique comme certains marient la carpe et le lapin. Personnellement, je trouve que ça fait un très beau couple. 

 

     

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.