Décryptage du verbatim ou comment sauver le soldat Blanc

La réunion du 8 novembre 2010 à la FFF, publiée par Mediapart et commentée depuis par tous les médias, doit être analysée avec beaucoup de précision : en tenant compte de la discussion et non seulement de phrases isolées, et en tenant compte de l'évolution de cette discussion.

La réunion du 8 novembre 2010 à la FFF, publiée par Mediapart et commentée depuis par tous les médias, doit être analysée avec beaucoup de précision : en tenant compte de la discussion et non seulement de phrases isolées, et en tenant compte de l'évolution de cette discussion. En opérant ainsi, il apparaît que les propos du sélectionneur Laurent Blanc se distinguent quelque peu de ceux des autres protagonistes que sont Blaquart et Mombaerts. Lorsque Mombaerts entame la discussion, il utilise des chiffres. On le sait, on fait dire aux chiffres ce que l’on veut. En disant : « Tu [Blaquart] as évoqué les statistiques sur les derniers résultats de l'Institut national du football (à Clairefontaine, NDLR): 4 internationaux A français (sélectionnés en équipe de France, NDLR), 26 internationaux étrangers. », il met en balance les 4 internationaux français contre les 26 internationaux étrangers. Or ce chiffre signifie que des jeunes formés à l’INF, seuls 4 eurent la possibilité de jouer en Equipe de France, les autres sélectionnés n’ayant pas été formés à Clairefontaine. Pourquoi présenter les choses ainsi ? visiblement pour provoquer une réaction. Blanc est le premier à réagir en se disant choqué. D’ailleurs, c’est lui que Mombaerts interpelle : « Qu’est-ce que tu en penses ? »Ensuite, Blanc développe son propos concernant le football moderne et le fait qu’un joueur puisse décider de porter un autre maillot national après avoir porté celui de la France dans les équipes de jeunes. Mais il prend ses précautions en précisant qu’il n’y a aucune connotation raciste dans ses propos. Blanc a à peine fini que Mombaerts et Blaquart entérinent aussitôt : « Donc il faut 30% ? » ; « Même pas » ; « Même pas ? » ; « Même pas ». Il semblerait que les deux protagonistes aient déjà pensé, voire discuté, de la question des quotas et qu’ils aient souhaité l’assentiment de Blanc. A partir du moment où ce dernier se disait être choqué par le rapport 4/26, ils pouvaient l’avoir de leur côté.Plus loin, les choses sont claires pour Blaquart, il faut faire un projet. Il dit d’ailleurs en avoir parlé au directeur de l’INF pour « mieux » sélectionner. Les quotas, pour lui, cela semble clair, voire incontournable. Mais lorsqu’il prend comme critère l’origine, Blanc résiste encore en disant qu’il peut y avoir d’autres critères : sélectionner d’autres types de joueurs. Autrement dit, Blaquart se base sur l’origine ethnique, Blanc sur des qualités physiques. Mais Blaquart ne tient pas compte de ce qu’il dit, il revient sur sa question de quota en affirmant qu’il faut le faire discrètement. Mombaerts poursuit en disant qu’à 13 ans on ne peut pas savoir : « ils vont te dire qu’ils se sentent français ». Blanc rétorque qu’il faut les aider à s’identifier et Blaquart conclut en disant : « il faut identifier ». Il y a là deux logiques contraires, une qui est, si l’on veut, éducatrice, l’autre qui vise à sélectionner sur des critères non sportifs.Tout le long de cette première partie de discussion, il semble donc y avoir un décalage entre les propos de Blaquart et Mombaerts d’un côté et ceux de Blanc de l’autre. Si l’un estime qu’il y a un problème d’identification au maillot national, les deux autres sont déjà sur l’idée d’une identification des futurs « traitres ». Il semble clair à ce moment de la discussion que Blanc est en dehors de toute volonté de sélection discriminante, contrairement aux deux autres intervenants.La suite de la discussion est différente car Mombaerts et Blaquart ont Blanc de leur côté, ils l’ont gagné à leurs idées, au besoin en utilisant des arguments fallacieux. Par exemple, Mombaerts dit que les clubs de Lyon et de Marseille pratiquent déjà une sélection ethnique, mais après l’intervention de Smerecki, s’opposant à ce projet discriminatoire, Mombaerts dit que les recalés de l’INF seront pris par les clubs professionnels, en distinguant donc cette fois les structures fédérales des clubs… La réaction de Smerecki est intéressante d’un point de vue éthique mais aussi du point de vue du football : il le dit bien, cette politique serait désastreuse, appauvrirait considérablement les équipes. Mais Blanc n’est peut-être déjà plus assez lucide pour répondre à la critique, il rétorque à Smerecki qu’il retourne l’argument – alors que lui-même a été retourné par les arguments des deux pro-quotas.La suite, on la connaît, Blanc va se mettre à défendre le projet des autres en y mélangeant ses propres conceptions sur le physique des joueurs, ce qui donnera l’équation « grands, costauds, puissants = blacks ». A la fin Mombaerts conclut sur son projet, ramassant les idées de Blanc sur d’autres types de joueurs qui auraient l’intelligence du jeu et en disant que « tout est lié »… Telle que la discussion a été publiée, on a l’impression que deux personnes voulaient faire dire au sélectionneur ce qu’il n’avait peut-être pas pensé dire au départ. Pour cela, ils se sont appuyés sur des chiffres qu’on peut lire de différentes manières et, probablement, sur la bonne foi d’un « contradicteur » qui frise la naïveté. Si ces deux hommes avaient voulu poser le débat de manière plus honnête, ils auraient mis en cause le nouveau règlement de la FIFA, non l’origine des joueurs. C’est vraisemblablement ce nouveau règlement qui choque Blanc, qui fait qu’un joueur choisit une équipe nationale comme il choisit un club. Mais il a dérapé et on lui a bien savonné la planche.

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