Billet de blog 15 janv. 2022

Pourquoi je ne me suis (toujours) pas fait vacciner (2/2)

Il semblerait que, sans vaccin, je ne sois pas près de voir la fin de mes emmerdes. Il semblerait que j'aie, par mon refus obstiné, beaucoup à perdre et très peu à gagner. Ma façon d'habiter ce monde s'en trouve bouleversée, c'est vrai ; mais si c'était justement ce dont notre monde a besoin ? Et je me surprends à voir, au plus sombre de la tourmente, l'orée d'une lumière nouvelle...

Zaëlle Noyoub
Poétesse voyageuse
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alors, à ce qu'il paraît, je ne serais qu'une « emmerdeuse », une irresponsable au point de mériter que l'on me retire mon droit même à la citoyenneté. Pourquoi ? Parce que je ne me suis (toujours) pas fait vacciner.

Alors, à ce qu'il paraît, la sentence qu'appelle de tout son courroux le chef de notre État malade, serait de me refuser désormais – à moi et à la minorité de dissidents de mon espèce – la liberté autrefois banale et naïvement apolitique d'aller au restau, de prendre un canon, d'aller boire un café, d'aller au théâtre et au ciné... Peut-être devrais-je tout de même m'estimer (encore) heureuse de ne pas subir la menace d'être vaccinée de force (sauf bien entendu, si je tiens à continuer de recevoir mon salaire mensuel) ou jetée en prison (sauf évidemment, si je pousse la dissidence jusqu'à risquer de me procurer un faux pass sanitaire) ; bref : sauf si j'essaie tant bien que mal, et surtout coûte que coûte, de continuer à vivre ma vie « comme avant », quels que soient mes choix.

Alors, à ce qu'il paraît, j'appartiendrais à cette minorité « réfractaire » que le Président de notre République tient à « emmerder », et cela jusqu'au bout.

« Réfractaire » – me souffle le Larousse, à moi qui aime bien les mots – signifie : ce qui « résiste à quelque chose, qui refuse d'obéir ou de se soumettre », ou ce qui « est incapable de comprendre, de connaître certains sentiments, certains actes ». On peut également remplacer cet adjectif par ses synonymes, qui sont nombreux : rétif.ve, étranger.ère, fermé.e, imperméable, inaccessible, insensible, rebelle, sourd.e. Et tout cela me questionne. Je me demande : Suis-je en train de résister bêtement et farouchement à une injonction pourtant nécessaire au bien-être – à la survie même – de notre société ? Suis-je en train de me montrer inutilement et stupidement rétive et rebelle à un changement de mode de vie pourtant inévitable ? Suis-je en train d'agir de manière contre-productive en restant imperméable, insensible et sourde aux transformations sociétales pourtant indispensables que réclame cette crise par laquelle notre humanité est si durement éprouvée ?

Le changement m'est difficile à accueillir, je l'admets. Surtout lorsqu'il demande à avoir lieu de manière si brutale, de façon si rapide et inattendue. J'ai envie de dire : « Attendez, je n'ai pas eu le temps de me préparer à ça, j'ai encore besoin d'y réfléchir, où est la touche pause ? » En réalité pourtant, mon argument ne tient pas : le temps de réfléchir, j'en ai même trop eu. J'ai eu trente-deux ans pour me frotter à tout ce qui, dans ce monde, m'indiquait qu'on en arriverait là : les villes bétonnées du trottoir au gratte-ciel, la pollution aux particules fines, la surproduction de déchets en tout genre, les soldes d'été et d'hiver, la consommation à outrance, les low-cost sans modération et les vacances au soleil, le tourisme de masse, le rasage des forêts primaires et les steaks au soja, le green-washing du McDo bio et du Starbucks fair trade, du chocolat pour Noël et un nouvel i-Phone, des litres de glyphosate jusque dans mes tampons périodiques, des mines de coltan, des puits de pétrole, la fonte des glaces et le réchauffement climatique, j'en passe et des pires et très peu de meilleures ; en tout cas je ne peux pas dire que je ne l'avais pas vu venir.

Mais quel rapport avec la vaccination ? me demanderez-vous. Je digresse peut-être, pardonnez-moi, c'est qu'il me semble que l'équation doit prendre en compte tout cela. C'est que j'ai envie de demander à quoi on m'accuse d'être rétive, à quoi on me reproche de résister. Antivax ? S'agit-il seulement de cette injection que je refuse de laisser pénétrer mon corps ? S'agit-il seulement pour moi de refuser que l'on m'injecte ce vaccin-là, alors que des millions de personnes rêvent d'y avoir accès et en sont jusqu'à aujourd'hui privées ? Est-ce qu'il s'agit d'un caprice d'occidentale privilégiée blanche et riche qui a accès à tout, aux soins, à l'éducation, à l'information, à la culture, au loisir, à la consommation, à qui le passeport ouvre les portes du monde entier ou presque, et qui pinaille encore devant une petite piqûre qu'on lui offre gracieusement et qu'elle s'estime en droit de refuser ? Oui, il y a de ça, c'est évident. Ma position de privilégiée me permet aussi d'avoir le temps de me poser des questions, m'offre le loisir de choisir, m'octroie le droit d'exprimer mon refus.

Mais alors, je me dis : peut-être que ce privilège-là implique aussi des devoirs. Peut-être que refuser est parfois un devoir, peut-être que parfois ne rien dire est plus dangereux que d'oser dire « non », quitte à se tromper. Je ne suis pas certaine d'avoir raison, loin de là, je doute en permanence : parce que je crois intimement que le doute est le terreau de la diversité des points de vue et de la multiplicité des voix, le lit des idées nouvelles et des propositions inédites, l'antidote à la monoculture de la pensée unique. Je résiste, me dit-on, je suis réfractaire, et pourtant j'ai l'impression que ce refus-là m'invite à accueillir des changements qui bouleversent ma vie comme jamais auparavant. Et qui, j'espère, bouleverseront le monde.

Je ne vais plus au ciné ni au restau, ni boire de canons, ni de cafés, je ne vais plus au théâtre ni au musée, je ne prends plus l'avion ni le train, je ne pénètre plus dans les magasins, avec la même insouciance qu'avant. Maintenant, toutes ces activités qui autrefois me semblaient naturelles et sans enjeux, sont devenues autant d'opportunités de repenser ma manière d'habiter ce monde. Je ne suis pas vaccinée, et il y a désormais tant de choses auxquelles je n'ai plus accès, ou dont l'accès m'est rendu cher et compliqué ; je réfléchis donc à deux fois avant de me faire tester à mes propres frais : Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? Est-ce que j'ai besoin de ça ? Est-ce qu'on pourrait faire autrement ? Bien sûr, je peux choisir de continuer à acheter en ligne, frénétiquement, tout un tas de choses dont je n'ai pas plus besoin qu'avant, je peux faire des apéro-zoom, regarder sur mon écran des spectacles qu'on disait, il y a peu encore, « vivants » ; en somme essayer de me faire croire que rien n'a vraiment changé.

Je peux aussi réfléchir à tout ce que cela implique que de vivre ensemble au sein de cette écosystème que nous co-créons. Demander à quelqu'un : « Comment ça va ? » et écouter vraiment sa réponse ; me demander à moi aussi comment je vais, m'observer et me comprendre, car il apparait évident que de ma bonne santé dépend celle des autres, et inversement. Me demander pourquoi ce besoin de sortir, d'aller boire des coups, de me changer les idées, de me distraire d'une vie qui pourtant palpite à l'intérieur et tout autour de moi et que je laisse flétrir au lieu de l'honorer. Me demander si mon travail me nourrit, s'il me fait me sentir utile, s'il ne finit pas par me dévorer l'esprit et la santé. Me préparer, peut-être, à ne plus prendre l'avion, à ne plus voyager comme avant. Passer les frontières, geste pour moi jusqu'à présent dépourvu de sens, ne semble plus tout à coup si simple ni si innocent : Est-ce que je remplis les critères d'entrée dans ce pays ? Est-ce que l'absence de passeport vaccinal me condamne à rester en dehors ? Je ne m'étais jamais posé avec autant de sérieux ce genre de questions, ou plutôt je n'avais jamais cru qu'elles me concerneraient, ces questions pourtant si familières à la majorité des êtres humains qui peuplent cette terre.

Alors oui, à ce qu'il paraît, une injection (ou deux, ou trois...) et mes « emmerdes » seraient terminées. Un coup de scan de mon code QR et la vie pourrait reprendre « comme avant ». Seulement, en ai-je vraiment envie ? Cette « vie d'avant » était-elle vraiment viable ? Combien de temps pourrais-je encore continuer à prétendre que boire un café en scrollant sur mon smartphone, commander un steak ou partir en vacances sont des gestes sans incidences, que mon « niveau de vie » ou mon « pouvoir d'achat » n'ont aucun impact sur l'état du monde et sur la santé des autres humains qui l'habitent aussi ? Peut-être qu'au fond, ce petit geste de rébellion, ce petit refus qui prend pour moi et pour moins de 10% de la population française des proportions inattendues, relève plus de l'acceptation que de la résistance. Accepter que les choses ne peuvent plus continuer ainsi, car aucun QR ni aucun vaccin ne nous sauvera des prochains virus, des prochaines épidémies et des nombreuses catastrophes qui dévasteront ce monde tant que nous ne changerons pas radicalement nos façons de l'habiter. Accepter que rien ne sera plus jamais « comme avant ». Accepter la merveilleuse opportunité que nous offre cette crise de réinventer notre humanité.

Alors, peut-être qu'au lieu de tenir à tout prix à gagner cette « guerre », on pourrait maintenant s'atteler à cultiver la paix.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Maltraitance en Ehpad : une indignation feinte et insuffisante
Les pouvoirs publics font mine de découvrir que le puissant groupe Orpea se joue des règles dans ses Ehpad. Mais la maltraitance, les conditions de travail dégradées et la répression syndicale sont sur la table depuis des années,  sans que jamais le système de financement ne soit remis en cause.
par Mathilde Goanec et Leïla Miñano
Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange
Journal
Gérald Darmanin, le ministre qui dissout plus vite que son ombre
Après une manifestation antifasciste à Nantes, le ministre de l’intérieur a annoncé son intention de dissoudre le collectif « Nantes révoltée », animateur d’un média alternatif local. Outil administratif conçu contre les groupes factieux, la dissolution est avant tout utilisée comme une arme de communication et de neutralisation politique. 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica
Billet de blog
Un système pénal à abolir : perspectives féministes
Dans son essai Pour elles toutes. Femmes contre la prison, Gwenola Ricordeau propose une réflexion sur l'abolition du système pénal (police, justice, prison) d'un point de vue féministe, à contre-courant des courants dominants du féminisme qui prônent un recours toujours plus accru au pénal.
par Guillaume_Jacquemart
Billet de blog
Contrôleuse des lieux de privation de liberté : l’année Covid en prison
Mis en garde par la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) pour les risques de cluster dans les prisons, le gouvernement a brillé par sa passivité. Rien d'étonnant, tant ses alertes et préconisations restent systématiquement lettre morte.
par lien-social
Billet de blog
Le bracelet électronique, facteur et révélateur d'inégalités
Chercheur à l’École normale supérieure, Franck Ollivon propose une approche géographique du placement sous surveillance électronique. Il analyse notamment la façon dont, en reposant sur la restriction spaciale, le bracelet redessine les contours d’un espace carcéral, dans lequel les situations individuelles des placés sont inévitablement facteurs d’inégalités.
par Observatoire international des prisons - section française