Foot: pourquoi le Cran porte plainte

Nous prenons en ce jour une décision grave: dans l'affaire de la Fédération française de football (FFF), nous portons plainte. Pour des raisons de forme, d'abord. A l'évidence, tout a été fait pour enterrer l'affaire.

Nous prenons en ce jour une décision grave: dans l'affaire de la Fédération française de football (FFF), nous portons plainte. Pour des raisons de forme, d'abord. A l'évidence, tout a été fait pour enterrer l'affaire. La ministre des sports avait promis une enquête indépendante dont les conclusions devaient être rendues ce 10 mai. Or, si elle a livré ses impressions, Chantal Jouanno a affirmé que le rapport serait «rendu public dans cinq à six semaines». Cette formulation est tout à fait étonnante. Pourquoi un tel délai? Qu'attend donc la ministre? Que la pression retombe?

Par ailleurs, nous avons demandé à Chantal Jouanno des informations sur les modalités de cette commission d'enquête. Qui allait être entendu? Comment, et par qui? Y aurait-il débat contradictoire? Les points de vue divers seraient-ils entendus? A ce jour, nous n'avons obtenu aucune réponse à ces questions, et personne ne sait comment Chantal Jouanno est arrivée à ces fameuses «conclusions». L'opacité la plus totale règne depuis plus d'une semaine. Tout cela n'est pas fait pour rassurer. La confiance que nous avions en Chantal Jouanno s'est quelque peu dégradée.

Mais, ces derniers jours, à notre grande surprise, la ministre des sports a apporté son soutien public à Laurent Blanc, alors même qu'il n'avait pas encore été auditionné! Manifestement, il fallait sauver le soldat Blanc, à tout prix, quoi qu'il puisse dire, quoi qu'il ait fait. Ce soutien intempestif a créé à nos yeux un malaise difficile à dissiper.

L'attitude de Chantal Jouanno a jeté le soupçon sur la mission, sur l'enquête et sur l'indépendance du processus. Est-ce une enquête véritable, ou un simulacre, un écran de fumée destiné à faire illusion ou à cacher la vérité? Ces interrogations légitimes suffisent à justifier à nos yeux un dépôt de plainte. Car nous voulons faire la lumière et, à ce jour, seule une enquête judiciaire nous permettrait d'y voir plus clair, quand tout est fait pour jeter un voile d'ombre sur l'affaire.

Mais l'affaire, parlons-en, car au-delà des formes douteuses de cette enquête, ce sont les faits qui nous inquiètent, le contenu même du verbatim, publié par Mediapart, dont personne, semble-t-il, ne conteste la véracité.

Or, selon le journal, les dirigeants de la Direction technique nationale (DTN) auraient «approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation de la fédération, les écoles de foot du pays». Au terme de son enquête, le journal conclut: «L'objectif avoué au sein de la DTN, mais inavouable au grand public, est de limiter, en les triant dès l'âge de 12-13 ans, le nombre de joueurs français de types africain et nord-africain. Une authentique ségrégation appliquée au football.»

Or, la défense avancée par la FFF et les personnes mises en cause est pour le moins paradoxale. Selon elles, il n'y a jamais eu de projet de quotas discriminatoires, d'ailleurs le projet en question aurait été rapidement abandonné. Les amateurs de psychanalyse reconnaîtront sans peine le fameux et cocasse argument du chaudron, tel qu'il fut rapporté par Freud («Je ne t'ai pas emprunté de chaudron, d'ailleurs je te l'ai déjà rendu, et il était déjà abîmé quand tu me l'as prêté.»)

En outre, les membres de la Fédération affirment qu'il n'était pas question de trier les joueurs selon leur couleur, mais selon leur nationalité. En d'autres termes, il ne s'agissait pas de discriminer sur la base de la race, mais sur la base de l'origine. La FFF serait donc xénophobe, mais elle ne serait pas raciste. Quel soulagement! Or cette distinction un peu subtile, mais intéressante, après tout, explose dès lors qu'on examine le verbatim. En effet, les personnes qui ont participé à cette réunion n'ont cessé de faire le va-et-vient entre ces deux concepts: origine et couleur. A l'évidence, s'il faut trier par nationalité, c'est bel et bien pour réduire le nombre de Noirs. Laurent Blanc, lui-même, aurait cité en exemple l'Espagne, qui a gagné la Coupe du monde: «Les Espagnols, ils disent "Nous, on n'a pas de problème. Des Blacks, on n'en a pas."»

Donc, si l'on en croit le verbatim, certes, le tri se fonde sur une base nationale, mais l'objectif, lui, a clairement une visée raciale. Le problème, c'est les «Blacks». Les Espagnols n'ont pas de Blacks, les Espagnols n'ont donc pas de problèmes. A ce stade, on le voit, si le verbatim est véridique, les personnes mises en cause seraient à la fois xénophobes et racistes.

Mais, nous dit-on, il y aurait tout de même un problème réel. Qu'on ne saurait ignorer. Celui des joueurs ayant une double nationalité. En effet, selon les dirigeants de la FFF, il y aurait un manque de retour sur investissement lorsque des joueurs, formés en France, finissent par opter pour une autre sélection nationale, dès lors qu'ils ont une double nationalité.

Or, cela a été plus d'une fois noté, les joueurs qui vont jouer à l'étranger, en Afrique notamment, sont en général ceux qui n'ont pas été sélectionnés dans l'équipe de France, qui offre des perspectives de carrière plus prestigieuses, à l'évidence. Donc, pour l'équipe de France, le «problème» ne se pose guère.

Enfin, nous sommes inquiets d'entendre dire, ici et là, que la double nationalité est un «problème» en France. Car c'est aussi ce que répète régulièrement Marine Le Pen. Nous ne croyons pas que les personnes qui ont exprimé ces idées soient forcément des membres du Front national. Nous croyons, chose plus grave, que les idées du Front national sont aujourd'hui si banalisées qu'elles se sont installées dans l'esprit de personnes, au plus haut niveau, que l'on aurait pu croire à l'opposé des valeurs de ce parti. Au fond, sans le savoir peut-être, la FFF était en train de mettre en place, dans le football français, une politique de préférence nationale.

En l'état actuel des choses, nous ne savons pas exactement ce qu'il en est de la discrimination institutionnelle au sein de la FFF. Ces quotas existent-ils vraiment? Selon le sélectionneur de l'équipe de France Espoirs (dans des propos rapportés par Mediapart), ils seraient déjà en place dans certains clubs, comme à Lyon. Ou alors, ont-ils seulement été envisagés? Qu'en est-il des graphiques, des listes ou des fichiers qui ont circulé? Tout cela est-il conforme à la loi? Y a-t-il eu discrimination, ou incitation à la discrimination raciale, deux chefs d'inculpation également possibles? Nous ne pouvons le dire, car, loin d'apporter de la clarté, l'attitude même de la ministre des sports, qui a diligenté cette mission d'enquête opaque, soulève de nouveaux problèmes. Dès lors, quand Chantal Jouanno affirme qu'«il n'y a pas lieu de saisir la justice», nous croyons, bien au contraire, qu'il y a lieu de le faire. Et de le faire sans délai.


Louis-Georges Tin, porte-parole du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran)

Paru initialement dans le Monde daté du 13 mai 2011.

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