La colère d'Adèle Haenel habite toutes les victimes.

Comme Adèle, je ne rêve pas de vengeance. Je souhaite que ce qui arrive aux prédateurs médiatisés puisse protéger les générations à venir. J'espérais un jour pouvoir raconter ce qu'ont été ma vie, ma vie professionnelle, marquées par de mauvaises rencontres.

La colère d’Adèle Haenel, je l’ai partagée, ressentie un grand nombre de fois dans ma vie.

Grâce à son courage, à celui d’autres victimes ayant décidé de sortir du silence, la parole s’est libérée mais je constate que c'est surtout la parole des femmes. Lors d’un repas, une des convives nous avait confié qu’elle avait été abusée par son père et une amie comment elle avait été violée à 18 ans. Elles appartiennent à la même génération que moi, celle des enfants du baby-boom.

Il faut préciser qu’à la période où les agissements se produisaient, j’étais toujours habillée et maquillée avec discrétion. Le style des vêtements était beaucoup plus strict qu’aujourd’hui.

Depuis ces faits anciens, j’ai appris grâce aux décrets et aux lois récentes à nommer les actes car dans les années 70-80 où ils se sont produits, il manquait aux enfants, aux adolescent(e)s, aux femmes et aux hommes victimes les mots leur permettant de surmonter la honte ressentie mais surtout les autorisant à se défendre et à dénoncer les prédateurs.

Il a fallu apprendre que le viol est un crime et que les autres comportements sont des agressions sexuelles ou du harcèlement lorsque celles-ci se répètent, relevant d’une condamnation au pénal. Il a fallu comprendre aussi le silence des victimes car dès l’enfance, celles-ci sont menacées de mort par leur bourreau, manipulées affectivement ou sous emprise.

Mes parents ont élevé 5 enfants, nous n’avions pas beaucoup d’échanges, pas le droit à la parole. Nous étions dressés à obéir, à subir des petites humiliations et gifles en l’absence d’une éducation impliquant une véritable communication, des conseils pour apprendre à nous défendre, à refuser ce qui était inacceptable et à se méfier des manipulateurs. Nous étions dociles et soumis, les filles étant dressées à servir, les garçons libres de leurs mouvements.

Agression sexuelle dans la famille : A 18 ans, lors de la soirée d’un mariage, le beau-frère de la mariée s’était caché avec un complice derrière un grand rideau en velours. Ils avaient attendu que je m’en approche pour me pincer très fort le postérieur. Je me suis écartée du rideau mais n’ai pas eu le réflexe de le contourner pour les confronter et leur dire ce que je pensais d’eux. Je me sentais humiliée et en colère.

Agression sexuelle dans les transports publics : A 20 ans dans le métro aux heures de pointe, un exhibitionniste s’est placé devant moi alors que j’étais assise sur un strapontin. J’ai dû attendre la station suivante pour sortir. Pendant les mois qui suivirent, j’observais les hommes entrant dans le wagon en me préparant à en sortir vite fait s’ils portaient des lunettes fumées comme l’agresseur. Je n’ai pas pensé à noter l’heure, la station et à le signaler au personnel des guichets. Je n’ai trouvé personne à qui en parler.

Harcèlement sexuel de 19 à 35 ans : Dans Paris plusieurs fois par semaine, des hommes m’arrêtaient dans la rue avec des prétextes qui parfois m’amusaient mais la plupart du temps c’était lourd. Certains me proposaient carrément de monter chez eux.  Une étudiante de Bordeaux venant étudier à Paris en 2012 m’avait raconté qu’à présent dans la capitale c’était 50 fois par jour.

Harcèlement sexuel, durée 3 mois : A 21 ans, je marchais dans le quartier latin pour rejoindre un cours. Alors que je longeais la terrasse extérieure d’un café, un homme dans la quarantaine assis à une table m’a attrapée par la main. Il m’avait invitée à m’asseoir en face de lui et à prendre un café. Comme j’étais en avance, j’ai accepté. Au moment de partir, il m’a rejointe car je voulais payer au comptoir. Insistant pour me revoir je lui ai dit que ce n’était pas possible. Il est venu m’attendre plusieurs fois devant l’Université et me proposer de passer la soirée avec lui. J’avais appris plus tard qu’il était gynécologue et cherchait régulièrement de la compagnie pour ses nuits de garde à l’hôpital voisin.

Concernant les collèges cités ci-après, je précise qu’il s’agissait de faits anciens et que les auteurs des agressions ne sont plus en service actuellement.

Harcèlement sexuel, durée 7 mois : A 24-25 ans, nommée en remplacement au collège de G. (93) pour l’année scolaire, j’ai subi des avances de la part d’un collègue d’environ 38 ans qui a essayé de me manipuler en dénigrant mon compagnon. J’avais trouvé un portrait photographique d’une femme dans l’armoire que nous utilisions en commun. Il avait inscrit une question au dos. Croyant que j’en étais la destinataire, j’ai répondu par écrit. Quand il s’est amusé du fait que cela ne m’était pas destiné, j’ai compris que c’était un « chasseur » de femmes.

Or il était marié et père de famille. Dans le courant de l’année, j’ai recueilli les confidences d’une collègue ayant subi aussi ses assauts. Elle m’avait informée qu’il était sorti avec une autre prof qui, apparemment, lorsqu’il se rapprochait d’une autre femme, passait des appels téléphoniques anonymes à son épouse. C’était apparemment ce qui venait de se passer : sa femme venait d’être hospitalisée pour un amaigrissement important, elle refusait de s’alimenter. J’ai pris peur. J’ai fait intervenir un collègue plus âgé pour lui demander d’intervenir afin qu’il cesse de m’importuner car en plus d’un travail à temps plein je préparais un concours. J’avais eu le bon réflexe d’en parler à cet homme car les agissements avaient cessé. Fort heureusement, je réussissais le concours et j’étais nommée à plus de 100 km de la ville.

Durant cet épisode de première expérience professionnelle, alors qu’un élu m’avait proposé d’exposer pour la première fois des tableaux et collages dans la bibliothèque de la ville, le collègue prédateur sexuel du collège de G. avait proposé de me faire rencontrer un galériste connu à Paris, Jean Camion. Il m’avait averti : « Pour exposer dans sa galerie, tu seras obligée de coucher avec lui ». Je n’ai évidemment pas donné suite à sa proposition.

Agression sexuelle par un chef de service : A 26 ans, lors d’une soirée dansante de fin d’année chez un collègue qui nous ouvrait sa maison, l’adjoint administratif du collège de M. (76) m’avait invitée à danser un slow. Après quelques tours de piste, il s’est mis à me caresser un sein. Je me suis raidie, mais n’ai pas osé réagir. J’ai attendu la fin du slow pour m’écarter et aller m’asseoir. Il est revenu m’inviter mais j’ai refusé. Sa femme était présente ! Il savait que j’avais obtenu ma mutation. En a-t-il profité ?

Agression sexuelle par un chef de service : A 27 ans, l’adjoint administratif du collège de C. (91) ayant la quarantaine m’a attrapée par un bras dans le couloir, je me suis dégagée mais il m’a coincée un peu plus loin dans un coin, a passé la main sur mon ventre en disant « Cela s’arrondi, hein… » en croyant que j’étais enceinte car je m’étais mariée quelques mois auparavant.

Agression sexuelle par un médecin : A 28 ans, lors d’une consultation chez un phlébologue, après avoir examiné mes jambes le médecin soixantenaire m’avait demandé d’enlever le pull. J’ai obéi car j’étais dans un cabinet médical, je n’imaginais pas qu’un médecin puisse me manquer de respect. Il a placé ses mains sur mes seins en disant « Ils vous font mal par moment, hein ?» Je n’ai pas su quoi répondre mais j’étais choquée. Je ne m’attendais pas du tout à cela. C’était un médecin réputé. A présent je me demande s’il ne filmait pas ses consultations vu son comportement.

Agression par un membre de la famille : A 39 ans, lors d’une baignade en famille dans l’océan, un beau-frère de 60 ans avait saisi mes chevilles pendant que je nageais allongée sur le dos. Il m’attirait avec une certaine force vers lui, comme pour plaquer mon entrejambe sur son bas-ventre car il avait pied. J’ai crié jusqu’à ce qu’il me lâche.

Comportement déplacé : A 40 ans, j’avais été convoquée chez le chef de service à M. (76). Je me tenais debout devant le bureau où il était assis. Ses yeux se sont promenés de haut en bas de l’ouverture de mon imperméable, comme s’ils me déshabillaient. Ma tenue était tout ce qui a de plus correcte. Je regrette de ne pas avoir réagi.

Agression sexuelle par un mineur suivie de propos déplacés d’un médecin : A 54 ans, je consultais mon médecin référent après une agression sexuelle par un adolescent. Il avait répondu : « Elle sont belles vos fesses Mme…., moi aussi j’aimerai bien y mettre les mains ! ».  Choquée, je n’ai pas su lui répondre. C’est comme si les mots se figeaient dans mon cerveau avec les mêmes effets de surprise et de douleur qu’une gifle.

De retour chez moi, j’ai appelé l’ordre des médecins pour signaler ses propos. Ils m’ont demandé de leur envoyer un écrit. Comme c’était dans la petite ville où je travaillais, je ne l’ai pas fait. J’ai changé de médecin.

Agression dans une association de loisirs : A 45 ans, Je m’apprêtais à partir de la soirée d’une association, j’avais enfilé mon manteau lorsqu’un homme que je connaissais à peine, avec qui j’avais juste dansé un rock and roll, s’est approché de moi tout en saisissant brutalement mes poignets pour me faire danser sans m’en demander la permission. Je me suis dégagée en lui retournant les bras vers l’extérieur, saisissant mon panier et me dirigeant vers la sortie.

Harcèlement dans la même association : Lors d’un voyage en Grande Bretagne, j’avais été harcelée verbalement par un père de famille. Profitant de l’absence de mon époux, il ne cessait de me faire des avances devant son épouse et ses enfants.

 

Autre témoignage :

Lors de l’agression sexuelle d’une élève de 12 ans par un adolescent de 14 ans, alors que je demandais au principal ce qu’il avait décidé au sujet de l’agresseur, il a répondu : « Ce sont des petites taquineries habituelles chez les adolescents ».

La rédaction de Télérama l’avait publié dans le courrier des lecteurs d’un numéro sur le harcèlement à l’école.

 

 

 

 

 

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