Lettre ouverte à mon agresseur

L’inceste, je crois que c’est la première fois que je parviens à écrire ce mot, tout comme j’imagine les agressions sexuelles, physiques et verbales ont un impact énorme sur les victimes, souvent méconnu de l’agresseur ou même de l’entourage de la victime. Mes mots ne sont pas beaux, ce n’est pas l’objectif...

          Je sais que la justice a failli à reconnaître les faits tels qu’ils étaient.

          Je sais que tu ne reconnaîtras jamais tes crimes car tu te crois tout puissant.

J’écris aujourd’hui ces mots qui me trottent dans la tête depuis un moment, peut-être même des années. L’année 2012 a été un tournant pour moi. Autant dire que je ne le savais pas encore. Toujours est-il que ce « tournant » a changé de nombreuses choses dans ma vie.

L’inceste, je crois que c’est la première fois que je parviens à écrire ce mot, tout comme j’imagine les agressions sexuelles, physiques et verbales ont un impact énorme sur les victimes, souvent méconnu de l’agresseur ou même de l’entourage de la victime.

Mes mots ne sont pas beaux, ce n’est pas l’objectif. Ici je cherche avant tout à me libérer, si ces mots résonnent en votre conscience, tant mieux. La suite risque d’être brouillon, mais fini les excuses, je me lance.

          La peur. Une peur constante qui se caractérise de différentes manières. Pour moi, étant mineure à l’époque, ma plus grande peur fut de devoir retourner aux cotés de mon agresseur, que tu obtiennes la garde. Je ne compte plus le nombre de cauchemars dans lesquels je me retrouvais coincée dans ton appartement à sans cesse tenter de m’échapper. Aujourd’hui encore même si cette peur n’est plus omniprésente, elle réapparaît quelques fois au milieu de la nuit. Pendant un peu plus d’un an après ma fuite, j’ai dormi la porte ouverte de peur du noir et d’être seule. Aussi, pendant plusieurs années à chaque fois qu’après avoir éteint une lumière les ombres apparaissaient, je ne pouvais m’empêcher de t’y imaginer tels les enfants imaginent les monstres sous leur lit. Fermer la porte d’entrée à clef, vérifier toutes les pièces pour être sûr qu’aucun intrus n’est présent, et ce même à des kilomètres de ma maison. J’allais oublier de mentionner cette peur viscérale qui ne me quittait pas. Cette peur de te croiser dans ces lieux qui m’étaient auparavant si familier. Le sang qui se glace, une paralysie soudaine, voilà ce que j’ai ressenti quand je t’ai revu au détour d’une rue pour la première fois. J’ai fui les lieux et fut si soulagée que tu ne m’aies pas remarqué. Et cette sensation recommençait à chaque fois que je voyais un homme de la même carrure, du même âge que toi. Ainsi, j’ai vécu pendant des années dans un état d’angoisse permanent que même les médicaments ne parvenaient pas à apaiser. Agoraphobie, être incapable à 14 ans d’acheter une baguette chez le boulanger sans ma mère à mes côtés. Rejeter, consciemment ou non tous les gens autour de moi. Avant de changer de point il me faut préciser ceci : non tu ne m’as pas violé. Les attouchements et l’attitude incestueuse de mon « père » ont suffi. J’ai cet autre cauchemar, le plus violent de tous. Je suis enceinte, prise de crampes abominables, je me réveille. Fausse-couche. Je pense que dans mon inconscient j’ai eu peur qu’un jour tu franchisse cette limite et que je sois la victime d’un viol. C’est surement de là que vient le signal d’alerte qui m’a poussé à fuir en 2012. 

          La honte. Le sentiment que notre corps ne nous appartient plus, qu’on y est étranger. Sans vraiment m’en rendre compte au début, je me suis sentie salie. Mon corps n’était plus qu’un objet mécanique luttant pour ma survie. J’étais un zombie ambulant. Je ne prenais aucunement soin de moi, ne me lavais plus, par honte, parce que je me sentais coupable, responsable de ma situation. Encore aujourd’hui j’ai beaucoup de mal à me faire face devant le miroir. J’ai aussi peur du contact humain. Je sursaute presque toujours quand quelqu’un, hors ma famille, me prend dans ses bras. Tout ça par ce que pendant longtemps été envahi par la honte et la peur, jusqu’à me sentir dépossédée de mon propre corps. Comment aller de l’avant, avoir confiance en soi, lorsque l’on se demande sans cesse : était-ce ma faute ? L’ai-je encouragé par mon attitude, mes paroles ? A l’époque des faits j’avais entre 10 et 12 ans environ, et tu étais mon père. Il m’aura fallu 5 ans pour me dégager de cette honte et comprendre que la victime n’est en rien responsables des actes de son agresseur et ce même si elle portait une jupe jugée par autrui comme trop courte. Parvenir à cette conclusion demande de l’aide et d’être entouré.

          Accepter et comprendre les faits. Une longue route qui pour moi a commencé lorsqu’un jour j’ai enfin réussi à me souvenir et verbaliser les faits. Reconstituer les pièces de souvenirs n’a pas été facile, j’avais préféré oublier pour me protéger. Mais un jour l’oubli ne suffit plus à survivre. Il faut se souvenir. Que ma mère ait toute suite compris et m’ait soutenu c’était la première étape. J’ai vu beaucoup, beaucoup de psys. Certains m’ont aidé, d’autres non, ou alors je n’étais pas prête à briser la carapace que je m’étais construite. Bref, pour moi la seconde étape, c’est lorsque pour la première fois je me suis réellement dit : Ce que tu as fait n’est pas normal, c’est un délit. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’étais allée voir l’infirmière scolaire mais de fil en aiguille, je lui raconte mon histoire. Je me souviendrais toujours de son regard et de ses paroles lorsque je lui ai dit que je n’étais pas capable de porter une robe ou un maillot de bain. Après avoir entendu toute mon histoire, une étrangère pour moi, m’a pour la première fois conseillée de porte plainte. Qu’une inconnue reconnaisse que j’étais une victime et responsable de rien a été un déclencheur. Cependant, une fois les faits compris et sa responsabilité dégagée, reste le même problème : comment avancer avec ça ?

          Les autres. Les autres ont un impact important. Que ce soit les juges qui t’ont trouvé non-coupable ou ton avocat qui t’a défendu bec et ongles, prétendant que mes dires n’étaient qu’affabulations, je m’en suis pris plein la tête. Qu’on se le dise, le tribunal, tout ce qui s’y passe, la procédure avant le procès, répéter sans cesse son histoire à des inconnus, c’est bien traumatisant. Je suis sortie de la salle d’audience les paumes en sang à force de contenir ma colère. Oui, parce que la colère est un sentiment puissant que je ressens toujours quelque part au fond de moi, même après 7ans, colère contre toi de m’avoir volé tant d’années et d’en sortir impuni. Cela étant dit, le tribunal était traumatisant, tout comme l’examen gynécologique très violent que j’avais dû subir plus tôt, mais le pire fut la réaction de mes proches.

          La solitude. Presque 2 ans après le procès, certains membres de ma famille ne savent toujours pas que j’ai porté plainte. Ce que l’on ne sait pas et que l’on ne dit pas c’est qu’une fois la honte et l’acceptation passées, ce n’est pas pour autant facile d’en parler. Même si on est prêt, souvent ce sont les autres qui ne le sont pas. Je peux le comprendre, j’ai mis des années à comprendre les horreurs qui me sont arrivées. Mais si même ma famille ne peut pas entendre ce que j’ai à dire, comment mes amis ou les autres le pourraient-ils ? De quel droit puis-je décharger mon fardeau et le leur partager ? Aucun de mes amis n’est au courant. Je me suis donc sentie seule, très seule. Parfois, je ressentais le besoin de lire, entendre les témoignages d’autres victimes, pour me rassurer, me rendre compte que finalement je n’étais pas si seule. Si ces événements et le statut de victime ne me définissent pas, je suis obligée de reconnaître que je me suis construite en conséquence, et que cela fait partie de la femme que je suis aujourd’hui. Se sentir seule, avoir 20 ans, rêver d’avoir des amis qui en connaissent un peu plus sur soi, avoir un petit-ami, être intime avec quelqu’un, aimer et être aimée, répondre à la question « et ton père alors ? »

          Le « bien endommagé ». Depuis peu j’ai compris pourquoi j’avais cette tendance extrême à repousser les personnes qui se rapprocheraient un peu trop de moi. De part cette honte, cette salissure que je croyais porter en moi, mais aussi à force de réaliser le poids du fardeau que je porte, je cherchais certainement à épargner les gens autour de moi, et notamment les potentiels « petit-ami » ayant tenté d’en savoir un peu plus sur moi. Ce sentiment était amplifié du fait que je décharge mes pensées et émotions quotidiennes uniquement sur les épaules de ma mère. Son impuissance, légitime, à parfois ne pas savoir quelles solutions m’apporter ou que dire pour me réconforter, la tristesse et l’inquiétude lisible sur son visage lorsque je vais mal, font croitre un sentiment de colère envers moi-même. Je m’en veux de tant décharger sur elle et ne m’imagine donc pas pouvoir parler de mon passé à quiconque de peur des conséquences. Avec une confiance en moi qui a du mal à décoller et le sentiment d’être une marchandise endommagée, je ne me sentais pas à la hauteur de quiconque. Du moins jusqu’aujourd’hui.

La vie. La mort. Je me dois d’aborder ce point car il me semble important de faire face à la réalité. Oui, à une période j’ai souhaité mourir. Traverser la route à l’aveugle, et se dire « tant pis » si une voiture passe, l’espérer. Ressasser dans son esprit toutes les façons de mourir jusqu’au bout de la nuit. Se scarifier, avoir besoin de souffrir physiquement pour s’apaiser intérieurement, extérioriser cette douleur atroce. Encore une fois, certains pensent que comme les attouchements ne sont pas des viols, ils ont moins de répercussions. Entre 2012 et aujourd’hui il m’est arrivée de vraiment toucher le fond et parfois atterrir aux tréfonds des enfers. Dépression, déscolarisation, hospitalisation. Si l’on ne pense pas toujours à se donner la mort, quand on est en dépression, l’on tend souvent à se laisser mourir à petit feu. Comme je l’ai dit plutôt, c’est se laisser complètement aller, perdre le goût de tout, s’isoler. Et puis un jour, avec le bon accompagnement, grâce à des rencontres fortuites, et lorsque l’on parvient à rassembler les forces intérieures nécessaires, on se relève, on choisit de vivre et on aperçoit le premier rayon de soleil.

          La construction de soi. J’emploie ici le terme de construction car c’est bien ce qu’il en est. Il faut parvenir à comprendre qui l’on est en prenant en compte ce que l’on a vécu et comment on a sorti la tête de l’eau, quelles sont nos forces. Un jour, un prof m’a dit que mon courage était ma plus grande force. Déclic. Je me suis longtemps battue avec moi-même car je voulais me construire le plus en opposition possible avec toi, mon agresseur et père. Ne partager aucuns points communs, ne pas aimer la musique classique, ne pas aimer les romans d’Agatha Christie, ne pas boire. La différenciation avec les parents est une étape que tout enfant franchi. Mais ici, il fallait aussi que je me différencie de tes crimes. J’ai, à ce jour, la chance d’avoir 5 neveux et nièces. Cependant il m’a fallu du temps pour comprendre que je n’étais pas mon père, que je n’allais pas reproduire ce dont j’avais été victime. Je ne suis pas toi.

Je suis reconnaissante d’avoir en ma mère et mon beau-père un soutien infaillible, d’avoir des proches qui m’aiment et que j’aime malgré tout. Le chemin pour remonter vers la vie et le moment présent est long. Je me construis chaque jour, et chaque jour je savoure un peu plus le fait d’être en vie. Je suis fière d’avoir pu, à la sortie du tribunal, passer devant toi la tête haute, hurlant à l’intérieur que malgré tout, tu n’avais pas réussi à me détruire, tu n’as pas gagné. Je suis fière d’être devenue une femme forte et empathique et non pas un pervers narcissique qui vit de la domination et de la peine qu’il inflige à autrui. Je suis fière d’avoir survécu. Je suis fière de profiter de chaque jour.

Je suis fière de vivre.

Lison Barberye

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