Parenthèse

J’ouvre cette parenthèse sur le passé, pour ajouter ma pierre à l’édifice de tous les témoignages qui m’ont sortie de ma torpeur. J’ai été éduquée à la soumission et c’est un travail de tous les jours de déconstruire toutes ces habitudes. Par la parole que je dépose, je reprends ma liberté, le silence n’est plus une option.

La violence me poursuit depuis mon enfance, comme un chewing-gum collé à ma basket.


J’ai 4 ans quand ma mère, fuit mon père. On est en 1982, il n’est pas question de porter plainte. 

Quelque temps après, elle épousera celui qui deviendra mon beau-père, un homme généreux, aimant et fiable.

Avec lui, nous jouions à « jeux de mains, jeux de vilains », rien de glauque, c’était une sorte de jeu de bagarre, dont j’étais fréquemment l’instigatrice et qui m’a fait comprendre très vite que je ne pouvais pas lutter contre la force physique des hommes. Je finissais régulièrement en pleurs, mais étrangement, je recommençais. Je crois qu’au fond de moi, du haut de mes 7 ans, j’espérais pouvoir le battre et je ne renonçais jamais.

En grandissant, notre petit jeu s’est arrêté, mais il lui arrivait alors d’utiliser la force pour faire plier mon arrogance adolescente.
Les coups étaient rares, mais terrifiants, et je ne savais jamais quand ils risquaient de tomber.

Je crois qu’il m’a enseigné, que prendre position était dangereux, que les mots pouvaient déclencher des séismes.

Mes résultats scolaires ont chuté en première, pour me punir et me recadrer mes parents m’inscrivirent dans un lycée catholique à 100 km de chez moi. J’ai tenu trois mois où je passais mon temps à me balader en ville et à sécher les cours.
J’ai aussi eu mon premier rapport sexuel, un truc un peu glauque, sans paroles, sans émotions, vite expédié dans le noir, une bonne chose de faite...

Quelque temps plus tard, je suis allée rendre visite à un ami qui m’appréciait tout particulièrement. J’ai dormi chez lui, cette nuit-là. Je n’avais pas envie de coucher avec lui, mais à 17 ans, je pensais que je n’avais pas le choix, que s’il me désirait, si j’étais là, alors il fallait le faire. La question de mon désir ne se posait pas, celui de l’homme était tout-puissant, il fallait s’y soumettre, j’en étais la cause, il fallait en assumer les conséquences.
Il m’a tourné et retourné comme une poupée de chiffon, aucune de mes attitudes ne pouvaient lui laisser croire que j’avais du plaisir à être là, j’ai dit non, un non trop timide pour être entendu, un non qui ne croyait pas en lui-même.

À la suite de tout cela, j’ai perdu 17 kilos, je faisais ainsi 33 kg et je pensais que ce poids me rendrait forte, invisible, intouchable.

Je ne vous parlerai pas de Dr L, il a eu son procès, dix victimes, des photos, 5 ans de prison ferme et une interdiction d’exercer la médecine.
Je ne vous parlerai pas du procès, de la difficulté de se porter partie civile, de se dire victime, des années qui passent entre la plainte et le verdict, à répéter l’histoire encore et encore, à tel point que tout fini par paraître absurde.
Bien sûr je n’évoquerai pas non plus ce moment ou il a fallu parler de pénétration - parce que techniquement, juridiquement, c’est ça un viol - dans un salle d’audience pleine à craquer, devant son agresseur, 7 ans après.
Je ne vous dirai pas que je ne me suis sentie moins coupable quand j’ai été reconnu victime.

J’ai juste décidé de continuer de vivre.

J’ai passé les années qui ont suivi, à vivre librement parfois en couple parfois seule, un fond de rage et de douleur en moi. Je pensais que j’avais vécu le pire, que tout ça était derrière, et pourtant contre toute attente, je n’avais pas encore réellement intégré mon droit à la parole, mon droit absolu à dire non, lorsque je ne souhaitais pas un rapport sexuel. Je voulais éviter le conflit et les heures de discussions qui suivent le fameux « ce soir, je n'ai pas envie », alors je me disais que c’était un moment à passer et qu’après je pourrais dormir.

Je suis ensuite sortie avec un homme que j’admirais, un artiste super doué, mais un homme jaloux.
Un soir, alors que j’étais sortie avec une amie, il a imaginé que je le trompais. Quand je suis rentrée, il était nu, dans le noir, il m’a forcé à lui faire une fellation, il voulait me soumettre totalement. Je ne l’ai pas quitté parce que je ne voulais pas le blesser, parce que je pensais que sa souffrance justifiait ses actes, parce que finalement ça n’avait pas été si horrible...

Il y en a eu d’autres, moins spectaculaires, des abus ordinaires...

J'en étais même arrivée à être fière de mon silence, je me sentais comme une combattante qui serre les dents et qui avance, malgré tout, la tête haute, drapée dans une dignité en carton pâte. Force est de constater que ça ne marche pas, les années passent et rien ne s'apaise, ma colère est intacte, mon sentiment d'impuissance aussi. Alors je tente la parole anonyme mais bien mienne, en espérant que peut être, ce que je dépose ici, libère mon esprit.

Aujourd’hui la parole se délie, les femmes parlent, non seulement des violences, des viols, on veut faire évoluer les choses, on ne veut plus avoir honte, on ne veut plus se taire.

Depuis quelque temps, je n’ai plus de rapports sexuels, parce que je ne suis encore pas sûre d’être capable de dire stop si quelque chose ne me convient pas, j’ai encore honte de ne pas être conforme à ce que l’on peut attendre de moi. Je travaille à oser affirmer mes propres désirs et non à répondre par facilité à ceux des autres.

J’ai été éduquée à la soumission et c’est un travail de tous les jours de déconstruire toutes ces habitudes.

Parfois, selon le contexte, je suis gênée, de prendre position sur ces questions, qui pourtant m'animent tant. Si je suis avec mes amis hommes, je n’ai pas envie de parler de ce que vivent les femmes, pas envie de prendre de la place, parce que j’ai peur de passer pour une chieuse et parce que je ne veux surtout pas qu’ils se sentent personnellement attaqués. Je ne veux pas qu’ils imaginent que j’en veux aux hommes, que je les mets tous dans le même panier. Parce que je sais que parfois la frontière est floue, parce qu’ils ne sont pas coupables de tous nos silences - même si je pense qu'il est temps qu'ils apprennent à les écouter - parce que comme nous ils ont tout à réapprendre et que c’est loin d’être simple.

Je voudrais rajouter une phrase tirée de "la Honte", un texte de mon ami François Hien : 

...Le silence n'est pas une solution....
...On dit parfois qu'il est impossible de se remettre d'un viol. Mais est-ce qu'en disant ça, on ne nous condamne pas à ne jamais s'en remettre ?
Moi j'aimerais guérir complètement – guérir même du sentiment qu'il y a quelque chose à guérir. Gagner une liberté qui ne doive rien à ça.

 

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