Les nouvelles solidarités

Si je dis «moi aussi» aujourd’hui, il est bien différent de celui d’Adèle H. D’abord parce que je suis un homme. Mon histoire est plus strictement sur la domination des hommes sur des enfants. Si j'écris aujourd'hui, c’est pour toutes les victimes de pédophilie, pour combattre mon ressentiment et tenter de refaire société avec les bourreaux.

Si j'écris aujourd’hui c’est pour réagir à l'enquête sur Adèle Haenel. 

Comme elle, j’ai subi des attouchements d’un pédophile alors que j’étais âgé de 11 ans. J’en ai maintenant 28.

Ce court témoignage résonne avec l’histoire d’Adèle H., celle de tant de victimes, mais aussi d’autres sujets comme l’extrême droite et ma tentative de me construire une masculinité alternative. 

Bien sûr, si je dis « moi aussi » aujourd’hui il est bien différent de celui d’Adèle H. 

D’abord parce que je suis un homme et ensuite puisqu’il y a déjà eu un procès et une condamnation - mais la justice ne permet pas entièrement de pardonner, sûrement parce que j’ai trop été transformé par cette histoire, aussi parce que tous les fautifs n’ont pas été condamnés.

Si le « moi aussi » d’Adèle H. ouvre des questions politiques profondes à propos de la domination masculine sur les femmes. Mon histoire est plus strictement sur la domination des hommes sur des enfants. Les autres victimes de l’affaire (tous des hommes) et moi-même étions d’abord choisis et flattés (tout comme l’a été Adèle H. par Christophe R.). Puis la capacité de notre agresseur a exercé une emprise sur nous était liée à une promesse qu’il nous faisait : si on consentait à ses volontés, nous allions devenir des hommes accomplis, des petits chefs et des baiseurs nés, bref, on avait droit à des poncifs du fantasme hétérosexuel mâle. Tel devait être selon lui notre éducation sexuelle - mais dites-moi d’ailleurs qui aujourd’hui prend en charge cette éducation auprès des jeunes garçons ?! Bizarrement, c'est presque comme s’il justifiait sa domination sur nous par la promesse d’une prédation à exercer ensuite par chacun de nous sur d'autres. Comment est-ce possible ?!

Ensuite en grandissant j’ai tenté de me construire pour moi même une masculinité alternative, mes amies me le témoignent de plus en plus, par la capacité d'écoute que je leur donne notamment. Mais ma façon de vivre mon genre reste bien sûr inachevée (nous manquons tant de modèles et de reconnaissance). Avec le temps, les filles et les femmes sont devenues des alliées, je dis ceci car je pense que je suis en train de tenter de transformer la manière dont je vis mon genre masculin, ce qui fait d’ailleurs que j’apparais parfois non-reconnaissable auprès de certains (les hommes parce que je ne supporte plus leur camaraderie bouffonne ou les femmes parce que j'essaie avant toute chose de devenir leur ami, et certaines fois tous deux ne savent plus où me caser ah ah).

Bien que très tôt j'ai pu me dire que j’étais une victime - notamment en allant chez un pédopsychiatre entre mes 12 et 14 ans, puis en écrivant une nouvelle de fiction qui transfigurait mon histoire - malgré tout comme Adèle H., un silence a bien eu lieu dans ma famille (mais il a été bien moins sourd que le sien), et un autre encore plus lourd m’a empêché de raconter cette histoire. D’ailleurs, je n’ai réussi à parler de ce qui m’était arrivé uniquement à des filles (mes petites copines de l’époque, et mes meilleures amies ensuite) et jamais à des hommes. Comme si je n’avais jamais pu depuis faire confiance aux hommes et comme si les filles et femmes étaient devenues pour moi un refuge secret, inavoué. Maintenant je me dis "elles seules pouvaient comprendre !". Voilà les nouvelles solidarités dont parlait Adèle H.

Après avoir regardé deux fois l’émission d’1h avec Adèle H, je n’ai pu m’empêcher de chercher sur internet ce qu’était devenu mon bourreau. J’ai d’abord été soulagé de voir que ressortait très vite dans les résultats de recherche Google, des articles qui racontaient l’affaire. Comme si Google opérait une sorte de vigie qui ici me rendait service. Mais les plateformes numériques nous réservent d’autres surprises bien moins sympathiques. En cherchant un peu plus, j’ai découvert qu’il apparaissait dans la fachosphère : sur un blog, on l’entend parler de son parcours politique, sur son Twitter on peut remarquer des signes d’appartenance à l’extrême droite, on le voit également cité sur un réseau social russe.  Avec tout ceci, il m’est alors réapparu des souvenirs de quand je l’avais connu, des propos racistes, mais à 11 ans, on ne comprend rien à la politique. Est-ce que des chercheurs ou journalistes  ont mis en relation les liens entre extrême-droite et pédophilie ? Bien sûr je cherchais des signes qui pourraient me confirmer qu’il se tient loin des enfants, mais comment savoir ? Et ce n’est sûrement pas à moi d’enquêter là-dessus. En voyant tout ceci, je me suis dit que cela racontait une autre histoire de la domination et de la haine : mais qu’a-t-on fait à ces hommes pour qu’ils méprisent autant les autres, d’abord les enfants, les femmes, puis les étrangers ?

Je ne sais pas vraiment quoi faire de tout ce que je viens d'écrire, en tout cas cela m’aide. Si j'écris aujourd’hui c’est grâce à Adèle H., sa verve, son courage, sa clarté, si j'écris aujourd'hui, c’est pour toutes les victimes de pédophilie, pour combattre mon ressentiment et tenter de refaire société avec les bourreaux.

 

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