L'homme de la Sablière

Comme bien d'autres, j'ai été saisie par l'entretien d'Adèle Haenel avec Marine Turchi et Edwy Plenel. Comme bien d'autres, j'ai eu envie de leur rendre hommage et de les remercier. Au fil des jours, il m'est apparu que la façon la plus juste de le faire était de partager ce texte qui a mis plus de soixante années à s'écrire. Ma façon de relier l'intime et le social.

Plus de 60 ans pour tenter de mettre des mots sur l'indicible

Pour tenter de faire entendre l'inaudible

Pour bricoler avec l'insupportable tension entre se taire et parler.  Visqueuses solitude et dépréciation de soi.

Entre soi et les autres, une cloison de verre derrière laquelle il n'est que de se rendre invisible.

Jusqu'au jour où se dessine un chemin de traverse qui prend la forme d'une nouvelle.

 

 

Quand bien même le cran j’aurais eu,

les mots je n’avais pas

Christiane Rochefort La porte du fond

 

Une fois encore elle repense à ce qui s’est passé. Il y a si longtemps. Jamais elle n'a oublié, jamais elle n’a voulu oublier, jamais elle n'a su quelle place donner à ce moment, jamais elle n'a voulu lui donner de place. Quelque chose est resté là, en suspens. Un impensable, un impensé, une scène de quelques minutes ou plus, silencieuse ou presque, des gestes lents, très lents, irrépressibles, sa reddition, son corps devenu étranger. Au fil des ans l'obstination des retours sur images, impromptus, importuns, plus ou moins vite repoussés, désaffectivés.

Agnès avait entendu parler de ces inconnus qui, avec des bonbons, attiraient les petites filles. Pour leur malheur. Appris qu'elle devait refuser et passer son chemin. Décidé de le faire si cela lui arrivait. Peine perdue. Un homme drapé dans un imperméable sombre, surgi de nulle part, se tenait tout près d’elle dans la sablière où elle gardait son petit frère. Insecte géant aux yeux globuleux, acérés, menaçants. Depuis combien de temps les observait-il, dissimulé dans les buissons et puis là maintenant sans un bruit, sans un mouvement, la touchant presque, guettant le moment de se saisir de sa proie ? Le danger était là, elle ne savait pas. Se pourrait-il que le danger soit invisible, imprévisible, imparable ?

Une fois encore elle repense à ce jour, il faudrait en finir, tordre le cou aux fantômes, son attitude est insensée, mais la petite fille en elle ne s’en va pas.

X X

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La matinée s'étire et le repas dominical est loin d'être prêt, au grand dam de la mère. Imperturbable, Damien tente de marcher, s'accroche à sa jupe, tombe et recommence. De plus en plus agacée la maîtresse de maison lance d'inefficaces : tu vois bien que je suis occupée. Tout aussi vainement s'époumone l'aïeule en fond sonore : tu vois bien que ta mère est occupée, laisse-la donc. Cette dernière finit par appeler la grande soeur née une dizaine d’années plus tôt et les envoie tous les deux faire un tour au jardin public éloigné de quelques centaines de mètres. Agnès aime ce parc qu'elle traverse chaque jour pour aller à l'école, elle est heureuse d'y emmener dans sa poussette ce presque encore bébé, elle espère que les passants croiront que c'est elle la maman ; elle est sûre, et y pense beaucoup en ce moment, qu'elle aura des bébés plus tard. Elle devra ramener son petit frère à la maison dans une heure. Elle ne sait pas comment elle va faire puisqu'elle n'a pas de montre, craint comme à chaque fois de rentrer trop vite, ou trop tard ; elle déteste lire la déception ou l'exaspération sur le visage de sa mère, redoute leurs survenues, s'efforce toujours de ne pas en être cause. Elle comptera le nombre de promeneurs et au trentième ils pourront rentrer ou bien elle attendra d'avoir reconnu le chant de trois oiseaux -à l'exclusion des perroquets. Cela devrait être possible maintenant que, si elle en croit sa voisine de classe, le coucou est de retour, que les paons répètent lé-ooon à l'envi et que les mésanges zinzibulent ( ce mot, elle ne le connaît pas depuis longtemps mais elle aime le répéter, le ponctuer de zinzins). Il arrive que de tels rites soient efficaces.

Les allées sont presque désertes ce matin. De jeunes garçons les frôlent en dévalant à la trottinette la rude pente qu'elle peine à gravir. Ils crient, Damien tend la main vers eux, et rit. Viennent ensuite quatre dames vêtues de noir, chaussures, bas, gants, chapeau, tout est noir, et une voilette assortie masque leur visage comme parfois celui de leur grand-mère. L'une d'elles a une canne d’ébène au pommeau argenté, comme madame D. qui en est si fière. Les femmes parlent à voix basse, marchent à petits pas, cherchant où poser le pied et passent silencieusement sans un regard pour les deux enfants. Le sourire d’Agnès s’efface, le petit suit des yeux un oiseau, noir lui aussi, qui croasse joliment avant d'aller se poser sur un grand cèdre. Les voici maintenant en terrain plat, l'allée a cessé de tourner et de s'élancer vers le ciel, l'espace qui les entoure s'élargit, se colore du rose des tulipiers et des camélias, s'anime. Ils entendent palabrer de plus en plus fort à mesure qu'ils s'approchent de la volière où des perroquets, des perruches sifflent, piaillent à qui mieux mieux en s'envolant de leurs perchoirs. Le petit bat des mains tandis que la plus grande se met à chanter et rêve de devenir trapéziste. À une centaine de mètres, se trouve le but de leur promenade, une sablière toute ronde nichée bien à l'abri dans son bosquet de fusains et de rhododendrons. Il leur faut peu de temps pour y accéder, pour que l'occupant de la poussette se retrouve sur le sable et tienne dans les mains la pelle de bois bleu abandonnée là on ne sait pourquoi ni depuis quand. Agnès s'amuse à parcourir le bac à sable à grandes enjambées, elle en compte huit de part en part s'efforçant à chaque fois de passer en son centre. Elle ne sait pas encore calculer les circonférences mais avec son compas, elle aime tracer des cercles sur son cahier de brouillon et y dessiner des étoiles. Ici, elle n'en a pas besoin, le cercle est déjà représenté par sa bordure en béton ciselé. Tout à l'heure, Damien à quatre pattes en suivra les contours, de plus en plus vite, il pourrait tourner des heures. Pas plus qu’Agnès en train de chanter Gentil coquelicot et de s’amuser avec la poussette il n'aura vu arriver l’homme à l’imperméable, pas plus qu’il ne se sera aperçu de la disparition de sa soeur, pas plus qu’il ne remarquera tout à l’heure la teinte livide de sa peau et les tressaillements de son corps raidi. En une seconde il se retrouvera dans sa poussette, en dépit de trépignements auxquels sa soeur ne prêtera aucune attention. Et la pelle bleue, témoin muet, une nouvelle fois abandonnée, restera seule, gardienne d’un nouveau secret.

Agnès a froid, puis chaud, puis très froid et dans sa bouche s'installe pour longtemps la sensation glacée d'une coulée de serpent, celle de sa lente progression. La langue de l'homme est une langue de reptile pleine de venin qui s'avance à petits coups. Inexorablement. Agnès ne repense pas à la main qui s'est glissée sous ses vêtements, son indolente exploration, ses tâtonnements, ses immobilisations, les commentaires de la voix sirupeuse, fluette, aux accents métalliques affûtés comme une lame de couteau, devenue égrillarde en atteignant les jeunes bourgeons dont auparavant la fillette guettait clandestinement l'éclosion. L'interminable descente de la main, sa minutieuse exploration d'un lieu inaccessible tenu secret et dont elle ignorait l’existence. Après, elle ne sait plus, non, non, elle ne sait plus, juste qu’il a disparu comme il est venu et que son petit frère n’a pas bougé. Du sable s'est collé sur ses mains, il les regarde, les tourne en tous sens, captivé par le miroitement des grains de mica dans soleil. Agnès ne voit rien, seulement que son petit frère est là, sain et sauf.

Elle rentre, court presque, et peu lui importe l'heure. Plus elle approche de la maison plus elle se demande ce qu'elle va dire. Finalement, elle ne dira rien, et d’ailleurs personne ne lui demandera rien.

À peine arrivés, elle court dans la salle de bains. Elle prend de l'eau dans ses mains, l'aspire, la crache et recommence, elle voudrait le refaire sans fin mais on l'appelle, on lui dit de se presser, qu’elle aurait pu enlever le gilet du petit, mais que fait-elle donc, il est grand temps de passer à table. Le repas se déroule comme d'habitude, quelques accrochages rituels entre la mère et la grand-mère, les échos de la dernière réunion du père… bref, des choses sérieuses de grandes personnes. Elle, elle craint qu'on s'aperçoive qu'elle a changé, qu'on entende les battements de son coeur, leur accélération quand elle regarde Damien. Elle, elle voudrait que quelqu'un devine qu'un malheur lui est arrivé. Elle s'efforce de se tenir droite sur sa chaise, ne cesse de reposer sa fourchette, puis de serrer les poings. On s'agace qu'elle ne mange pas, elle répond qu'elle a un peu envie de vomir, qu'elle n'a pas très faim. On lui répond qu'elle pourrait quand même se forcer un peu, qu'il y en a tant qui aimerait bien avoir ce qu'elle a dans son assiette puis on lui demande de débarrasser le couvert.

La journée s'achève sur son silence, elle s'endort dans le ressassement et la suspension d’une question : parler -mais dire quoi, se taire -et se sentir perdue ? Avec la sensation confuse et angoissante que son corps n'est plus vraiment le sien. Avant, elle et lui ne faisaient qu'un, à présent tout se brouille et elle ne le reconnaît plus, et elle ne se reconnaît plus, est-elle encore vraiment vivante ? Comment est-ce possible que ses parents n’aient rien vu, qu’ils n’aient pas vu qu’une cloison invisible venait de les séparer. Elle cherche encore des mots pour leur parler, tous se dérobent. Existent-ils d'ailleurs ? Elle a peur de ce qu'ils pourraient lui dire, qu'après ce soit pire encore. Et s'ils ne la comprenaient pas, ne comprenaient pas ce qu'elle-même ne comprend pas. Elle a peur qu'on la regarde avec dégoût, qu'on s'éloigne d'elle maintenant qu’elle porte à jamais l’empreinte du diable, qu'on lui dise qu'elle aurait dû faire ci ou ça ou que sa mère lui dise que ça la rend malade ou que son père veuille se lancer dans… bref, qu'ils l'oublient dans un problème devenu le leur, et de sa faute qui plus est. Elle se sent seule comme si elle avait été jetée dans un autre monde. Inconnu et hostile.

Les jours passent et sa question se fige, s'enkyste, estompe l'homme à l'imperméable, elle s’efforce de supporter ce corps qui n'est plus tout à fait le sien. Demeure intacte l’épouvante, celle qui l'a saisie dès que l'inconnu l'a entraînée dans les arbres, cette frayeur qu'il se venge sur son petit frère en cas de résistance de sa part. Elle n'a pensé qu'à Damien quand l'homme… , qu'à cette seule chose : ne pas bouger, faire la morte, le protéger. Des personnes méchantes enlèvent des enfants, il arrive qu'elles les tuent. Pourvu qu'il continue à jouer dans le sable, pourvu qu'il ne s'aperçoive de rien, pourvu qu'il ne sorte pas de la sablière, pourvu qu'il ne pleure pas, pourvu que… Mais qu'aurait elle pu faire si l'homme... avec son corps de statue ? Elle n'a pas été capable de veiller correctement sur son petit frère. Elle jure qu'elle sera une veilleuse de tous les instants ; plus besoin qu'on le lui dise, elle ne le quittera pas des yeux et quand elle aura des enfants ce sera pareil.

Les jours et les années passent ramenant par intermittence sa question sur fond d’images fugitives. Sa terreur que l’inconnu s’en prenne à Damien. Cette impression de pétrification, de désertion d’elle-même qui la fait suivre, telle une automate, l’homme qui l’entraîne dans les buissons, avec des serres agrippées à sa manche. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. Elle laisse faire. Totalement. Un effondrement en elle. Radical.

Les gens disent que si vraiment elles (il y a aussi des « ils » mais on n’en parle pas) n’avaient pas voulu elles ne se seraient pas laissé faire. Elle-même se détestera de sa passivité.

Agnès a eu 15 ans, vingt , trente, quarante, cinquante et plus encore. Des hommes ont pris place dans sa vie. Des enfants sont venus, ils ont eu des enfants qui ont rejoint la ronde des générations désertée petit à petit par les précédentes. Elle a eu de grands bonheurs, de grands chagrins aussi. Tenté de faire au mieux, sans éviter les fourvoiements. Et retrouvé au détour des chemins l'ombre efflanquée de l'homme à l'imperméable. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Avec toujours cette idée qu'elle devrait en parler, sans trouver de mots pour le faire, sans assurance que ce serait mieux après. Finalement ce qui lui était arrivé n'était pas dramatique, le malaise laissé en elle était démesuré. Immanquablement lui revenait cette rengaine : oui, d'accord mais cela n'est pas arrivé qu'à toi et pour d'autres ça a été tellement pire. Et pourtant, elle l’a toujours senti confusément, quelque chose en elle a été endommagé. À jamais.

Il serait faux de croire qu'elle n'a pas essayé de parler. Elle l'a tenté à deux reprises, un peu comme on se jette à l'eau, avec deux hommes dont elle se sentait proche. Ni l’un ni l’autre ne lui ont dit que c’était sans importance ou sans intérêt. Ils l'ont même laissé parler, poliment, sans l'interrompre. Elle a reposé avec insistance sa question à celui qui connaissait particulièrement bien son père et sa mère : crois-tu que j'ai bien fait de ne pas leur en parler ? Comme elle était gênée, ne voulait pas les ennuyer, elle n'a pas planté ses yeux dans les leurs, elle leur a juste furtivement jeté un regard de biais, guettant une émotion, un petit geste vers elle. Elle n'a pas eu besoin de tendre l'oreille pour saisir leurs mots. Ils sont restés aussi impassibles que silencieux. Elle a fait comme eux. Elle ne se souvient plus qui a recommencé à parler, d'autre chose, du drôle de temps pour la saison, des courses à faire. Il se peut que l'un d'eux ait trouvé qu'il commençait à se faire tard, que ne n'était pas le tout et qu'il fallait y aller. Agnès se persuade sans peine que ce n'est pas grave, que leur silence peut avoir mille raisons, qu'elle aurait pu ou dû… et elle continue à traîner comme un boulet, cette étrange chose qui l’accompagne . Un secret ? Assurément un intrus à côté d’elle, en elle, un petit gnome rabougri.

Mais un jour, elle en eut assez de cette vaine rengaine, assez de cette insistance à retourner sur les lieux pour s’enfuir aussitôt. Les mots adéquats lui manquaient mais elle en trouverait d’autres et ils pourraient l’aider à s’en approcher. Elle s’est décidée. Un tâtonnement de mots.

Parler mais pour dire quoi : j’ai été agressée, il y a eu des attouchements, un viol puisqu’un doigt sacrilège…, pour répondre qu’elle ne s’est pas défendue si on lui demande : qu’as-tu fait et bafouiller : la main, la langue, le doigt de l’homme… si de façon insistante on lui demande : que t’a-t-il fait ? Parler alors qu’au fond elle n’en a pas envie, pas envie que son interlocuteur se représente le cheminement de l’agression, de se sentir dénudée, brûlée par son regard. Parler et avoir pour réponse un air gêné, choqué, effaré, compassé, peut-être suspicieux, un peu dégoûté aussi, un geste de recul… Parler et entendre l’autre fabriquer sa petite histoire et de ce fait être exclue de la sienne. 

Redouter de ne pas être entendue, pressentir qu’on ne le sera pas, en retenir d’autant plus ses mots et tituber sur leur dérobade, se mettre en exil de soi et des autres.

Comment dire l’homme à l’imperméable, la tenaille de l’effroi, le vague frémissement d’énigmatiques sensations. La découverte d’espaces inconnus, de l’effrayante fragilité de ses frontières intérieures. On contraint parfois des enfants qui ne veulent pas manger à ouvrir la bouche en y fourrant de force une cuillère. Sait-on alors ce que l’on fait ? Et son coeur qui n’est plus à sa place, ne sait plus où se mettre, fait un bruit d’enfer, risque d’éclater, de sombrer. Ses pensées se sont enfuies, mortes peut-être, un désert dans sa tête. Tous ces espaces vides, combien sont-ils, quelle taille ont-ils, se rejoignent-ils ? N’être plus qu’un pays de caves, de galeries souterraines, une sorte de gruyère proche de l’éboulement. Savoir confusément que ces gestes sont des gestes d’adultes qui disent l’amour et en avoir la nausée. Les refuser à jamais.

Comment dire l’étonnement de son corps, la perception confuse que des sensations pourraient être agréables, la porte entrouverte sur un monde interdit, celui des grandes personnes. Est-ce cela la prostitution ? Corps, objet de plaisir pour l’autre qui pourrait l’être aussi pour soi ? Découverte prématurée. Inassimilable.

Le corps est assailli par l ‘autre et par soi-même trahi. Au moment où cela advenait, plus rien ne bordait son monde, plus rien ne bordait le monde. Étrange focalisation des années durant sur l’impossibilité à parler et sur l’impulsion à le faire. La même intensité pour la force qui pousse et celle qui retient. Exténuante tension sans issue mais qui a l’avantage de laisser de côté le trouble et l’effritement intérieur.

À l’origine peut-être, une question informulée et sans doute informulable, embusquée dans les parages de la conscience : M’aimez-vous assez pour m’aimer encore telle que je suis devenue. M’aimez-vous assez pour ne pas abîmer davantage celle que je suis devenue et qui m’est inconnue et que je ne peux aimer. Avant cet incident, cet accident, ce drame, cette agression, cette souillure, cette brisure, de cet amour elle n’était pas très sûre ( mais en est-il beaucoup qui le soient ? ). Dilemme sans issue, prendre un risque trop grand pour soi, se priver d’un secours peut-être vital.

Agnès s’allège de ce qu’elle vient d’écrire et a soudain envie de marcher. Dehors l’air est doux, une brise légère berce les grands arbres du jardin d’à côté, on dirait qu’ils l’appellent : viens vite, le ciel est en train de se couvrir. J’arrive voudrait-elle dire mais les mots continuent à bégayer. Trop tard pour les faire patienter. Trop risqué aussi. Elle reprend son stylo.

Énigme insoluble, sidérante : s’être prêtée au bon vouloir d’un autre, avoir laissé faire, se faire l’objet de celui qui réduit à l’état d’objet. Le moindre mal, peut-être, sans doute, du moins entre deux maux (se laisser agresser, mettre en danger son petit frère), choisir le moindre mal mais il n’empêche : choisir. Insoluble mystère de ce choix. Et si, dans ce renoncement radical à soi-même advenait une expérience troublante, et si à se démettre entièrement de soi pour le vouloir de l’autre il y avait une sorte de confort -pas toujours simple de s’accepter, de se vouloir l’auteur de ses actes-, et si la petite fille l’avait pressenti sans pouvoir le reconnaître et si elle était devenue de ce fait incapable de contrer le : en fait, tu l’as bien voulu pas très éloigné du : tu n’es qu’une moins que rien, tu me fais honte, tu me déshonores. Coupable de son malheur et source d’infamie.

Au fil des ans le silence et le radotage, prescription dit la loi, fallacieuse et ridicule reconstruction, sornettes disent les gens sensés ou sensés l’être. Ridicule de parler de cette vieille histoire aujourd’hui. Et de s’étonner : comment, tu en es encore là, tu n’es pas encore passée à autre chose. Me too ont dit des femmes parfois bien des années après ce qui leur est arrivé, la parole se libère ont dit les amateurs de formules toutes faites, c’est bien, parlons d’autre chose maintenant. Et ce ne sont pas les sujets sérieux et graves qui manquent, ils occupent tour à tour le devant de la scène dans une ronde effrénée.

La respiration d’Agnès est moins désordonnée, elle occupe plus d’espace. Depuis combien de temps celle qui porte plusieurs âges à la fois est-elle assise à son bureau, à discourir à mi-voix, à noircir des pages de son écriture tour à tour dansante ou arcboutée, des pages souvent vite chiffonnées et que la corbeille atteinte d’indigestion rejette à présent ? Des mots lui trottent dans la tête : fils, ponts, relier, dissocier, tisser, refuser, accueillir, tout simplement accueillir, restaurer, remettre à une plus juste place… Des émotions de toutes couleurs se retrouvent côte à côte, la font pleurer, sourire, crier, s’apaiser. Des émotions qui réussissent à trouver droit de cité, rien de plus, rien de moins. Des émotions qui détachent d’elle l’homme à l’imperméable. Des émotions qui lui font comprendre qu’à n’avoir pu inscrire ce drame dans sa vie, elle l’a laissé s’enkyster en elle et qu’il y a pris ses aises. À ses dépens. Des émotions qui chassent des doutes, des accusations, des reproches. La petite fille n’a pas manqué de courage, l’homme à l’imperméable s’en est pris à une fillette que la présence d’un enfant rendait doublement vulnérable. Quel que soit son degré de conscience, de responsabilité et de perversité, cet homme a franchi une ligne aussi interdite qu’irréversible. Il lui a gravement porté atteinte, avec une violence d’autant plus grande qu’elle n’était pas très assurée avant, ni d’elle ni de ses proches. À l’heure où certains présupposent du consentement d’un enfant qui ne s’oppose, non, elle n’était pas « consentante » .

Demain on pourra lui dire que son histoire sent le renfermé, et qu’elle pourrait avoir des choses plus intéressantes à raconter ou bien se taire. Oui, on le pourra mais rien n’empêchera que le « moment » de chacun n’appartienne qu’à lui-même et qu’il advient parfois très vite, parfois très tard, parfois jamais.

Agnès comprend qu’il ne faut pas « forcer » la parole, même au nom de nobles intentions et que non seulement comme le dit André Gide « les bons sentiments ne font pas de la bonne littérature » mais que là, ils peuvent faire des dégâts. La gravité du « viol » tient peut-être moins aux gestes en eux-mêmes qu’à ce qu’ils éveillent, qu’à ce qu’ils réveillent, à la façon dont ils peuvent faire souche avec l’histoire antérieure, aux chemins qu’ils ouvrent ou ferment pour celle à venir. Ce qui fait désastre pour une personne restera sans gravité pour une autre et inversement.

Agnès comprend que dans ces expériences-limites les mots se dérobent pour tout le monde tant pour ceux qui les vivent que pour ceux à qui on tente d’en faire part. Qu’il y a un avant et un après et que personne ne peut remonter le temps. Que son corps est bien le sien et que ses stigmates ne lui viennent pas du diable mais des ans.

Agnès comprend qu’une part de tout ceci lui échappe et lui échappera toujours.

Agnès accepte de ne pouvoir tout dire ni tout comprendre.

Le printemps est en avance cette année, le soleil joue avec les nuages, les fleurs des camélias et des tulipiers recouvrent l’allée d’un tapis velouté, les boutons ventrus des rhododendrons sont prêts à éclater et piaffent d’impatience. Dans la sablière un petit garçon tente de savants échafaudages avec des morceaux de bois aux couleurs éclatantes, sa grand-mère le regarde en souriant, tout à l’heure elle fredonnait une très vieille chanson qui parlait d’un jardin et d’un rossignol. Elle tient dans sa main une pelle qui a dû être bleue autrefois et qu’ils viennent de trouver profondément enfouie sous le sable. Au loin s’efface une silhouette chancelante.

Mai 2018

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