Billet de blog 24 nov. 2019

Violences sexuelles: les étapes intimes de la parole

Ce texte raconte et réunit les récentes étapes d'écriture, de réflexion, de prise de parole, de l'une d'entre nous.

Margaux Guillemard
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 5 novembre 2019, je découvre le témoignage d'Adèle Haenel, ainsi que l'enquête réalisée par Marine Turchi sur Mediapart. Je suis suspendue à ces mots, écrits comme prononcés, le temps s'arrête, je sens qu'il se passe quelque chose d'important en moi. Je décide alors de tout interrompre pour reprendre un texte jusqu'ici inachevé. Je le retravaille, puis, je l'envoie à des membres de ma famille, ainsi qu'à mes amis les plus proches.

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Cinq jours plus tard, le 10 novembre, je décide de publier ce texte sur mon compte Facebook, permettant ainsi à tout mon entourage (amical, social, professionnel) d'en prendre connaissance aussi. Le voici:

"Aujourd’hui, je souhaite aller au bout de l’écriture de ce texte et le publier. Ce n’est évidemment pas évident, du tout.

Ce texte, j’ai commencé à le rédiger « pour moi », suite à une séance de thérapie où beaucoup de choses sont « remontées », ont été formulées, ont bougé en moi. Et aujourd’hui, précisément quelques jours après la découverte du témoignage puissamment précieux d’Adèle Haenel, le rendre public est ma manière à moi de tenter d’accepter l’existence de ces actes, et de les expulser, ou de les transformer - de me forcer à changer la honte de camp.

Le voici, brut :

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Si je t’avais en face de moi, j’aimerais te dire que tu n’aurais pas dû presser ma poitrine d’adolescente contre ton torse adulte. Ce message je l’adresse à J., le mari de ma tante. J’avais 13, 14, 15 ans, et tu n’aurais pas dû me caresser le bas du ventre quand on regardait des films sur le canapé, ou dans votre lit. Tu n’aurais pas dû poser ton regard sur mon corps comme si c’était un objet, me faire croire que c’était normal, et drôle, de me faire des blagues de cul ; tu n'aurais pas dû me faire culpabiliser de te dire « Non » certaines fois où je refusais de te masser les pieds.

A son fils, J., j’aimerais te dire que tu n’aurais pas dû attraper ma main pour malaxer tes testicules, un matin où, moi adolescente, et toi adulte, je suis venue te réveiller.

J’aimerais dire à un certain R. qu’il a volé ma virginité. J’avais 14 ans. La première et dernière fois où je suis allée chez toi, nous nous sommes embrassés, tu m’as déshabillée, tu voulais me masser, puis tu as voulu aller plus loin. Je t’ai dit ma limite, je t’ai dit « Non, je veux pas, je l’ai jamais fait » et tu m’as répondu « Ne t’inquiète pas, t’auras pas mal ». Quinze ans plus tard, j’ai encore mal.

A un certain I., un soi-disant ami qui a profité de mon sommeil pour se frotter à moi. On avait 18 ans. Souviens-toi de ce moment où je me suis réveillée, et tu avais tes mains sur mes seins, et ton pénis en érection contre mon corps. J’ai appris par la suite que tu avais fait des choses similaires à d'autres personnes de notre entourage. Combien ? Tu es le seul à le savoir.

A un certain T., la première personne avec qui j’ai eu un rapport sexuel après ma première grande histoire d’amour, j’avais 24 ans. Tu m’as « amenée » à te faire une fellation, et après la chose, tu ne voulais plus qu’on s’embrasse. « J’embrasse pas les nanas une fois qu’elles m’ont sucé ». Et tu as continué ton affaire, à l’intérieur de mon être absent et vidé. Puis je t’ai demandé d’arrêter, tu ne semblais pas comprendre pourquoi. J’ai dû t’expliquer. Tu as ri.

A cet homme dans un couloir de métro, qui m’a férocement attrapé le vagin avec sa grande main dégueulasse, un matin où je portais une jupe.

Plus tard, plus loin, aux trois hommes de la Place Jemaa El Fna qui ont profité d’un attroupement pour faire exactement la même chose, une nuit. Par derrière. Ce jour-là je portais un pantalon.

Et au plus récent, un collègue de travail, un certain N., qui, l’année dernière le soir de mon anniversaire, mes 28 ans, a profité de mon état d’ivresse pour me ramener dans son lit. J’avais pourtant décliné tes avances de jour comme de nuit, oralement et par message écrit. Mais à chaque soirée de tournage, tu rôdais, jusqu’à attraper la plus saoule d’entre nous pour la conduire dans ta chambre. C’était (c’est toujours?) ta stratégie d’attaque, qui semble t’amuser « Moi j’préfère quand elles sont en couple, haha ». Après le tournage, j’ai pris mon courage à deux mains, je t’ai écrit, pour te dire à quel point ton acte était grave, pour t’expliquer l’impact que cela avait sur mon corps, mon être, mon couple. J’ai passé les pires trois mois de ma vie à attendre de pouvoir enfin passer le test du VIH. A tout ça, tu m’as répondu que t’étais désolé, que toi aussi t’étais bourré.

Connards.

Le pire c’est que je suis sûre d’avoir oublié certains d’entre vous, ou de vos actes. Car, toutes ces choses me reviennent au compte-gouttes. Parce que jusqu’à présent, comme nous toutes et tous, j’ai préféré oublier chacune de ces saletés pour continuer à avancer. Fermer les yeux, rire plus fort, me forcer à croire que tous ces actes et ces mots n’étaient « pas si graves ».

Aujourd’hui, grâce aux cris et au courage de certaines et certains, je comprends, et je vois à quel point vous êtes tordus, dégueulasses, profondément tordus, absolument dégueulasses. Vous avez laissé des traces indélébiles dans mon corps et mon être, et continuer à les ignorer, à les enfouir plus profond, c’est vous laisser continuer de dévorer ce qu’il reste d’aimant en moi.

Je refuse que vous continuiez de pervertir l’amour que mon corps et moi avons à donner et à recevoir.

--

Fin de ce texte-ci, « à vif » donc. Je ne parlerai pas en leur nom, mais ce type d’événements est malheureusement arrivé à tant de personnes autour de moi. Ces choses arrivent, se répètent, et nous n’osons pas en parler. Et une fois la parole ouverte, les récits abondent – parfois, ils sont très violents. Mais là plupart du temps, ils restent entre nous. Chuchotés, dans l’ombre.

Alors aujourd’hui je rajoute mon témoignage aux nombreux précédents. Pour un peu moins de silence.

Si j’anonymise le nom de ces agresseurs-là, ce n’est pas pour les protéger, mais parce qu’il ne me semble pas utile de les mentionner ici pour faire avancer les choses. Je réfléchirai, une fois ce premier cri digéré, aux manières complémentaires d’agir. Avec ce post aujourd’hui, ce que je souhaite est oser dire, vomir ce qui est à vomir, oser enfin ressentir et crier la violence.

Adele Haenel, elle, a plus de recul dans son témoignage - il y a de l’espoir dans sa vibration, de la sagesse dans ses mots. Sûrement que je n’en suis encore pas là, parce qu’aujourd’hui c’est la colère qui parle, parce que putain de merde c’est fou le temps que ça prend, et le mal que ça fait, d’ouvrir les yeux sur ça. Et une fois que c’est là, c’est là, là aussi, là et là.

Surtout, c’est fou le temps que ça prend de se « soigner ». Toujours cette question en moi : comment est-ce qu’on sort de ça une fois qu’on a commencé, et accepté, de regarder tout ce qui a été abimé en nous ?

Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est qu’il m’est aujourd’hui impossible de garder les yeux fermés, et que je vois un petit peu mieux.

Et ce que j’espère, c’est qu’on va toutes et tous progressivement aller mieux.

Ici, j’appelle au respect, à l’intégrité, et à la dignité."

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Sept jours plus tard, le 17 novembre, je décide d'écrire à Mediapart pour les remercier, leur dire que leur travail, couplé au courage et à l'engagement d'Adèle Haenel, avait un impact concret sur nos vies - que dans mon cas, la parole s'est ouverte depuis dans ma famille, dans mon cercle d'amis, que les choses bougent, que c'est "l'effet boule de neige".

"Je peux vous dire en mon nom que ces mots, écrits, et dits, en plus de faire du bien, font bouger les choses, ont un impact direct sur nos vies. Sur la mienne en tout cas. Mon travail personnel de réparation avait déjà été amorcé, mais ce témoignage est arrivé à un moment important, qui m'a donné la force d'aller plus loin."

De là est né un échange avec des membres de l'équipe, qui m'ont invitée à partager mon texte ici-même, sur le blog de Mediapart. La première fois je n'ai pas répondu à cette invitation, j'étais pour moi allée au bout de ce que je pouvais faire à ce moment-là. Puis la seconde fois que l'on me l'a proposé, j'ai répondu présente, je comptais le faire, j'avais calé un créneau dans mon agenda pour cela. Au moment de passer à l'acte, j'ai paniqué, j'ai reculé. J'ai fait part à Mediapart de mes doutes, mes peurs.

"C'est triste me direz-vous, mais en réfléchissant à l'avenir de ce post, j'ai eu "peur" qu'en le publiant sur Mediapart (et donc publiquement, pour l'éternité :) ça puisse devenir quelque chose qui à l'avenir me "freinera" professionnellement (contrairement au post Facebook que je peux rendre privé à n'importe quel moment, même si aujourd'hui ce n'est pas mon intention). Evidemment, j'aimerais ne pas avoir à me poser cette question, ne pas penser à "l'étiquette qui colle à la peau", pouvoir assumer cette prise de parole publique pour toujours, ne pas avoir peur que les choses un jour évoluent dans le "mauvais sens". Aujourd'hui, ces prises de parole de l'intime sont encouragées, soutenues, mais qu'en sera-t-il dans 2 ans, dans 20 ans? Je ne me trouve pas courageuse de penser comme ça, j'aimerais pouvoir témoigner de manière totalement assumée, mais j'ai ces doutes et ce ressenti et je souhaitais vous en faire part avant de publier."

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Hier, nous étions le 23 novembre. Nous étions plusieurs dizaines de milliers partout en France à répondre présents à la marche contre les violences sexistes et sexuelles. C'était bouleversant. Plus tard dans la journée, j'ai vu des membres de ma famille, nous avons parlé soigneusement de ces thèmes au sein-même de notre famille. C'était tout aussi bouleversant.

Alors aujourd'hui, je mets ces mots ici pour raconter cette valse à mille temps, entre des pas en avant, d'autres en arrière, la confusion des émotions, la colère, l'immense colère, la honte, l'apaisement, le cri, le calme, la peur, la confiance, les nuances, la radicalité, le doute, l'espoir, la force, la faiblesse, l'amour de la vie. Pour dire que malgré tout, chacun de nos pas, dans leur mouvement comme dans leur immobilité, a de la valeur, et doit avoir a le droit d'exister.

Il y a des jours où l'on est pas prêts à avancer, et d'autres où on l'est. Et sentir qu'on est ensemble, liés, se le montrer, c'est ce qui prépare le terrain pour nous permettre d'avancer.

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