Trois femmes dans un bateau

La campagne électorale pour le renouvellement de la chambre des communes entrera lundi 20 avril dans sa quatrième semaine. L’originalité de cette élection ne réside pas dans les échanges, les débats, télévisés ou non, ou la présentation des programmes, mais dans la présence de trois femmes, chefs de parti,

Leanne Wood, Nicola Sturgeon et Natalie Bennett © The New Statesman Leanne Wood, Nicola Sturgeon et Natalie Bennett © The New Statesman
La campagne électorale pour le renouvellement de la chambre des communes entrera lundi 20 avril dans sa quatrième semaine. L’originalité de cette élection ne réside pas dans les échanges, les débats, télévisés ou non, ou la présentation des programmes, mais dans la présence de trois femmes, chefs de parti, qui ont en commun d’être jeunes, déterminées, d’avoir une expérience de militante non négligeable et d’éviter la traditionnelle langue de bois. S’il n’est pas vraiment prévu qu’elles descendent la Tamise, comme les trois personnages du roman de Jerome K(lapka) Jerome, Three Men in a Boat (To Say Nothing of the Dog), (1889) elles aimeraient bien accoster les rives de Westminster, ce qui signifierait qu’elles ont été élues dans leur circonscription respective. Si la tâche semble accessible pour la plus connue des trois, Nicola Sturgeon, Scottish National Party, pour les deux autres la mission paraît plus difficile.

 

Leanne Wood (à gauche sur la photo) est une authentique galloise, née en 1971 dans le petit village de Penygraig, dans la Rhonda Valley, où elle travaille comme contrôleur judiciaire. Depuis 2012, elle  est la première femme à diriger le parti indépendantiste gallois, Plaid Cymru (prononcez plʌɪd ˈkʌmri) auquel elle a adhéré à l’âge de vingt ans, en 1991. Elle siège au parlement gallois, the National Assembly for Wales, et y représente la circonscription de South Wales Central. Tout comme son parti, elle est socialiste, républicaine — elle ne reconnaît pas l’autorité de la reine — et veut l’indépendance totale du Pays de Galles. Elle n’a jamais été élue à la chambre des communes où Plaid Cymru avait quatre sièges dans l’assemblée sortante. Elle est fermement opposée aux choix de fiscalité et de dissuasion nucléaire des conservateurs et des travaillistes. Elle a d’ailleurs été arrêtée, en 2007, lors d’une manifestation près de la base écossaise de sous-marins (dotés de l'arme nucléaire) de Faslane. Comme les pouvoirs régionaux, promis par Harold Wilson puis Ted Heath à partir de 1974 et mis en place très timidement en 1997 par Tony Blair, dans le cadre de la décentralisation, devolution, sont assez restreints, l’action de Wood et de son parti se limite au domaine culturel et, notamment, à la défense et au développement de la langue galloise. Plusieurs de leurs préoccupations et préconisations rejoignent celles du Green Party, à la notable exception de l’exploitation du charbon dont Leanne Wood entend relancer une exploitation propre, initiative qui ne manque pas d’intriguer les verts britanniques.

 

Natalie Bennett (à droite sur la photo) fait un peu figure d’inattendue dans le tableau des sept chefs de parti.  En effet son pays d’origine est l’Australie où elle est née en 1966 et où elle est devenue journaliste, après de nombreux va-et-vient entre le Royaume-Uni et l’Australie pendant ses études secondaires et supérieures. Elle s’est installée définitivement au RU en 1999 et a commencé à travailler pour la sélection hebdomadaire du Guardian, ainsi que pour l’Independent et le Times. Elle a rejoint le Green Party of England and Wales en 2006 et s’est présentée aux législatives de 2010 dans la circonscription de Holborn and Saint-Pancras, au cœur de Londres, mais n’a obtenu qu’un score évajolyesque de 2,7%. En septembre 2012, elle prend la tête du Green Party en succédant à l’unique députée verte, Caroline Lucas, élue de la circonscription de Brighton Pavilion. Mardi 14 avril Bennett a lancé le manifeste politique des verts britanniques fondé notamment sur l’abandon immédiat de la politique d’austérité, bien évidemment, sur une politique énergétique cohérente et durable, sur l’adoption immédiate aussi de la taxe Tobin et sur des mesures transparentes et exclusives des antibiotiques dans le processus d’élevage des animaux destinés à la consommation. Il y a une grande convergence entre les idées du Plaid Cymru, du Green Party et du SNP, Scottish National Party.

 

Nicola Sturgeon (au centre de la photo) est, sans aucun doute possible, la vedette de cette campagne. Sa notoriété vient de plusieurs paramètres : tout d’abord, à l'automne 2014, dans la campagne pour le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, elle a déployé une incroyable énergie, mal récompensée hélas ; ensuite elle a succédé à Alex Salmond, après avoir été son adjointe,  comme First Minister of Scotland à la suite du dit référendum perdu — les cumulards français de sexe masculin sont invités, incidemment, à bien prendre note que, sitôt désavoué, Salmond a démissionné…— ; enfin son franc-parler a fait merveille lors des deux premiers débats télévisés. Née en 1970 à Ayrshire, Nicola Sturgeon est fille de salariés upper-middle-class, fière de ses origines. Elle a rejoint le SNP à seize ans (plus fort que Leanne Wood) et après ses études de droit à Glasgow elle est devenue avocate, ce qui explique probablement son aisance et son éloquence au cours des débats. Sturgeon et le SNP se sont engouffrés dans la brèche laissé vacante par le Labour, qui, comme le PS, court à perdre haleine derrière le libéralisme en y laissant son âme et ses électeurs, et a repris tous les thèmes wilsonniens abandonnés par les travaillistes, la lutte contre la pauvreté, l’amélioration de l’accession au logement, auquel s’ajoutent le désarmement nucléaire, le développement des énergies renouvelables, le mariage pour personnes de même sexe et le renforcement de l’appartenance européenne. 

 

Il restera, à partir de mardi, trois semaines de campagne, et les divers instituts de sondages donnent toujours Labour et Tories au coude-à-coude. Mais une chose est désormais certaine : Leanne Wood, Natalie Bennett et Nicola Sturgeon, qui a, une nouvelle fois crevé l’écran, ont apporté une sincérité et une fraîcheur d’expression assez étonnante qui va faire date dans cette campagne. La preuve avec le dernier débat télévisé du jeudi 16 avril, auquel David Cameron n’a pas voulu participer , ce qui lui a valu les foudres de Nicola Sturgeon. Nick Clegg, toujours aux ordres, n’y a pas pris part non plus, mais, depuis 2010, le leader des LibDems ne décide plus rien de lui-même, si ce n’est peut-être la couleur de ses cravates, et glisse lentement vers sa disparition parlementaire. Ed Miliband était là lui physiquement, mais politiquement et idéologiquement il était très en retard. Comme le montrent les images de ce deuxième débat organisé par la BBC, Leanne Wood, Natalie Bennett et Nicola Sturgeon, surtout, ont passé le plus clair de leur temps à inviter Miliband  à se joindre à elles pour chasser les conservateurs du pouvoir, et le chef de file travailliste, avec  une mauvaise foi à la fois pathétique et consternante, a constamment répondu qu’il ne voulait pas d’une alliance qui entraînerait un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Dialogue de sourds, marché de dupes, mais il n’est pas impossible que la base travailliste fasse entendre raison à son leader, avant le 7 mai. Quant au pauvre Nigel Farage il a fait des efforts à la fois désespérés et bien involontaires pour incarner le chien du roman de Jerome K. Jerome. À suivre donc…

 

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