Les leçons du référendum grec pour les peuples et les dirigeants de l'Europe

Pendant 9 jours, on n'a reculé devant rien pour alimenter les peurs et des doutes chez les électeurs grecs et pour biaiser la représentation que les citoyens d'autres pays européens avaient de la situation. Jour après jour, des médias de grande audience ont prétendu, contre toute évidence, que l'objet du référendum était le maintien ou non de la Grèce dans l'euro.

Pendant 9 jours, on n'a reculé devant rien pour alimenter les peurs et des doutes chez les électeurs grecs et pour biaiser la représentation que les citoyens d'autres pays européens avaient de la situation. Jour après jour, des médias de grande audience ont prétendu, contre toute évidence, que l'objet du référendum était le maintien ou non de la Grèce dans l'euro. La décision de la Banque Centrale Européenne de refuser d'augmenter son soutien aux banques grecques pendant la brève période de campagne pour le référendum relève de la punition politique. Elle contraste de façon saisissante avec le soutien illimité accordé aux banques allemandes et françaises pour limiter leur exposition à la crise depuis 2009. Cela n'empêcha pas certains politiciens grecs hostiles à Syriza de faire porter au gouvernement plutôt qu'à la BCE la responsabilité des difficultés rencontrées dans cette période, par exemple pour le règlement des fournisseurs de service d'actions sociales.

Mensonge après mensonge, menace après menace, les « élites » européennes se sont auto-intoxiquées au point de croire en la victoire du OUI. La brutalité incroyable des premières déclarations de Sigmar Gabriel et Martin Schulz illustre leur surprise et leur frustration. Les leaders européens ont la gueule de bois. Ils doivent retrouver leurs esprits très rapidement, et ceux qui comme nous s'efforcent de faire mûrir les embryons d'une nouvelle citoyenneté européenne doivent les y aider de toute leur énergie.

Dès le 6 juillet 2015, une brève période s'est ouverte durant laquelle l'Europe choisira entre deux trajectoires possibles. Il se peut que les pouvoirs européens, même protégés par la démission de Yanis Varoufakis de l'expression brutale de quelques vérités, persévèrent dans leur certitude d'avoir raison par qu'ils « appliquent les règles ». Économistes de renom ou simples citoyens, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour dire que les politiques actuelles à l'égard de la Grèce sont nuisibles au point d'être criminelles. Les leaders de la Troïka pourraient néanmoins considérer qu'il s'agit d'enfants mal élevés, relevant d'une nouvelle série de punitions et de lois bâillons comme celle que l'Espagne vient d'adopter au mépris du droit de manifestation.  Il se peut qu'on poursuive les politiques d'asphyxie de la Grèce mises en œuvre depuis près de 6 mois dans l'espoir que le soutien populaire à son gouvernement s'érode. Il se peut que les dirigeants européens préfèrent encourager Viktor Orban, Aube Dorée et le Front National plutôt que Syriza et Podemos.  Il se peut qu'ils trouvent le développement d'une nouvelle guerre froide aux frontières orientales de l'Union européenne et la généralisation d'une guerre permanente de basse intensité dans les zones d'intérêts stratégiques préférables à la renaissance de la démocratie sur le sol européen.

L'adhésion de nombreux dirigeants européens à l'économisme et leur dépendance aux intérêts établis est si forte qu'ils considèrent avec terreur toute modification importante des orientations actuelles.  La perspective d'un espace politique plus ouvert leur fait l'effet d'un saut dans le vide sans parachute. Mais on ne sait jamais. Il suffira qu'un ou deux dirigeants européens réalisent qu'il ne s'agit pas d'un petit jeu politique, mais d'un choix historique. Qu'on peut y inscrire son nom en étant le premier à rallier un nouveau terrain politique en étant le premier à affirmer que l'Union européenne doit proposer trois choses à la Grèce en même temps : une restructuration forte de sa dette, un budget qui ne soit pas récessif et offre une marge suffisante pour des réformes et la conduite des réformes fiscales, administratives, démocratiques et économiques qui forment le cœur du programme de Syriza.

Nous, les citoyens de l'Europe (y compris les résidents qui n'ont pas la nationalité de leur pays d'accueil) devons aider cette ouverture à se produire. Ces 10 derniers jours, les manifestations de solidarité avec la Grèce ont été réelles, mais bien insuffisantes au regard de ce qui est en jeu pour notre destin commun, notre futur politique à tous. La raison principale de cette limite est que dans la plupart des pays européens, il n'y a pas d'alternative progressiste convaincante. Cependant, même dans des pays où les alternatives politiques progressistes sont faibles, des signes, par exemple les manifestations de solidarité avec les migrants, montrent qu'elles pourraient se matérialiser rapidement. Ce qui les rendrait possible est avant tout la compréhension que des alternatives politiques convaincantes ne peuvent émerger que des groupes militants citoyens et de nouveaux mouvements politiques enracinées dans leur terreau. Elles n'émergeront pas du regroupement des restes de partis plus anciens.

Les citoyens grecs ont rendu possible la victoire du NON dans le référendum par leur indépendance d'esprit et leur capacité à surmonter la peur. Les pouvoirs actuels en Europe gouvernent par la peur, la mettent en scène et prétendent y répondre lorsqu'ils conçoivent et adoptent des lois sécuritaires liberticides. Il y a une chose que le référendum grec nous enseigne : nous ne devons pas craindre un futur politique incertain. Le futur politique que nous pouvons discerner aujourd'hui si nous restons inactifs est bien plus dangereux.

Philippe Aigrain / Groupe Interdemos / @interdemos


La version anglaise de cet article est parue dans la revue Eutopia - Ideas for Europe (licence CC-by-NC-4.0)

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