Poésies, Karl Marx

Karl Marx a écrit de la poésie ? Et moi ma mémé en avait deux et en fait c’était mon pépé. Non non, très sérieusement, avant d’enflammer les esprits au XIXe siècle puis plus tard celui d’Arlette Laguiller avec son fameux « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », le célèbre penseur allemand a bel et bien traficoté des vers, et le résultat est plutôt sympa.

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Hé oui, avant la grosse barbe, les exils multiples et les manifestes avec son copain Engels, Karl a été jeune, passionné et amoureux. Mais de qui ? De Johanna « Jenny » von Westphalen pardi ! Les deux jeunes gens se fréquentent depuis l’enfance et se fiancent secrètement en 1836. Affaire secrète évidemment puisque la fille du baron, beauté locale et esprit brillant, n’est pas insensible à la fougue et à la culture du jeune roturier d’origine juive, mais sa famille aristocrate et conservatrice un peu moins.

Quel est le contexte de publication de ces poèmes ? Éloigné pendant plusieurs années de sa région natale à cause de ses études et n’ayant pas Snapchat à l’époque, Marx comble l’absence par l’écriture. Plusieurs carnets de poèmes sont rédigés à l’intention de Jenny, sujet principal et muse de l’auteur, mais pas que : on y trouve aussi des poèmes sur la médecine (avec une ironie très moliéresque), Dieu ou encore Goethe. Le style ? Lyrique, romantique, à la limite du cheesy lorsqu’il s’agit de Jenny. Est-ce que c’est mauvais ? Non. Certes, le lecteur marxien n’est pas habitué à cette mise en scène du moi et à l’épanchement des sentiments, mais cette mise à nu a quelque chose de touchant et surtout de sincère. En voici un court extrait :

Puisque tu m’as donné ce poison,
Douce et chère magicienne,
Prends-moi tout entier, mon esprit et ma vie,
Laisse-moi ne faire qu’un avec toi.

Ainsi seulement tu guériras les blessures,
Que ton doux poison a nourries,
Mais surtout, ne tarde pas,
Car ce poison consume ma vie.(in « Le poison »)

 
En effet, loin de sombrer dans l’individualisme et la critique aigrie de l’autre sexe, Karl Marx apparaît déjà concerné par les problématiques de l’engagement et la nécessité de prendre son existence en main, comme en témoigne la dernière strophe d’ « Émotions » :

Et surtout, ne tournons pas sur nous-mêmes,
Courbés sous le vil joug par la peur,
Car les rêves, le désir et l’action
Néanmoins nous demeurent.

La jeunesse n’empêche pas la réflexion, bien au contraire. Bien avant ses articles sur les conditions de vie des travailleurs viticoles mosellans pour la Gazette rhénane, Karl Marx a remarqué la froide logique à l’œuvre dans la société au détriment de l’humain, comme le dénonce l’excellent « Sagesse de mathématicien » :

Nous avons tout mis en signes,
Réduit notre raison à une méthode de calcul,
[…]
Mettre le monde en formules,
N’a jamais permis d’en absorber l’esprit.

De même, la religion est traitée avec dérision et on sent ici tout l’agacement face à la bigoterie hypocrite de ses contemporains, notamment dans « Jugement dernier – Une farce ». Le poète fait le rêve irrévérencieux de sa propre mort puis de sa montée au ciel, où sa description cauchemardesque du paradis et ses prières peu convaincantes le font chasser par l’archange Gabriel lequel « saisit le bruyant chenapan / Et l’expédie promptement ». On est bien loin de Dante et de la vision céleste et lumineuse de Béatrice !

Peut-être parce que cela rompait avec l’image austère du petit père du communisme, peut-être aussi parce qu’il est courant pour un écrivain de ne pas assumer ses premiers écrits de jeunesse, et peut-être enfin parce que cela faisait partie de sa vie personnelle et sentimentale et que ce ne sont pas les oignons du grand public, Karl Marx a soigneusement oublié de mentionner ces poèmes par la suite. Ils n’ont été redécouverts que dans les années 1930 par le biographe Marcel Ollivier (in Préface, op. cit., p. 9). Gageons que cet aperçu inédit donnera à repenser les préjugés associés aux penseurs révolutionnaires (sans cœur et sans talent, juste assoiffés de sang de bourgeois) mais également les clichés sur la poésie : oui, on peut faire des vers beaux et hors de sa tour d’ivoire. Alors, éteignons BFM et rappelons-nous plutôt ces quelques mots pas cons du tout de Victor Hugo : « Peuples ! écoutez le poète ! Écoutez le rêveur sacré !* » 

 

Karl Marx, Poésies, Montreuil, Édition L’Insomniaque, 2014, trad. Hélène Fleury, Evelyne et Geneviève Lohr.

* « La Fonction du poète » in Les Rayons et les Ombres (1840)

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