Walid Hajar
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Billet de blog 7 mai 2020

«Et je veux le monde», Marc Cheb Sun. Le désir qui travaille corps et âmes

Louis Walter, ambitieux maire populiste et Lascrime-Rigal, duo sulfureux de la Gauche culturelle se disputent une esplanade parisienne, espace de toutes les frictions. Aux premières loges, Samba, autiste léger à la vista sans pareille, assiste au basculement vers la folie. Un premier roman, aux airs d’opéra urbain, mené au rythme du thriller signé Marc Cheb Sun. Brut comme le désir.

Walid Hajar
Auteur / Directeur du media en ligne Frictions (Frictions.co)
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Marc Cheb Sun - Et je veux le monde

C’est l’histoire d’une grenade dégoupillée qui roule sur une esplanade.
L’explosion est irrémédiable.
La tragédie annoncée dès les premières pages :
"C’est comme une excroissance ce flingue, un prolongement de mon bras. J’le regarde et j’en reviens pas, il est tout chaud comme s’il était vivant, alors qu’il vient d’abattre quelqu’un, vivant d’avoir ôté la vie"
Comme dans un bon thriller, il faudra attendre l’épilogue pour que les fils de l’intrigue se démêlent et qu’on connaisse, de ce crime, l’auteur comme sa victime.

Dans ce prologue, on ignore qui parle. Dans la suite du texte, cette voix revient, comme un sample, par bribes, pour donner des indices, hanter la conscience du lecteur.

“Cinq semaines de folie.” Nous voilà avertis.

Ces interludes claires-obscures ponctuent la narration — plus lumineuse — de Samba Ouattara. Samba a 18 ans, une carrure de nageur, une passion pour les sneakers et une afro à la géométrie impeccable pour ordonner le cerveau”. Ce qui peut aider quand, autiste léger, on est un peu trop clairvoyant pour ne pas voir ces mondes et ces egos qui s’entredévorent autour de l’esplanade.

Il y a son pote Eros, “blessé beau gosse, la transe cloud-rap de PNL à fond dans les oreilles — “Des fois, j’rêve de la mer / et je traine seule sur Panaaame — avec qui il trompe son ennui, la virtuosité de Samba pour les écrans aidants.

Et puis, sa soeur Aissatou, “l’Impériale”, “la Splendide” qui tient sa famille et la destinée des jeunes du quartier à bout de bras, quitte à s’oublier et à se risquer à de périlleux compromis.

Geoffrey Williams, l’Américain, heartbroken, propriétaire de NY Spicy shop, repaire des trentenaires bobos, fer de lance malgré lui de la gentrification de ce bout de banlieue intramuros, cherche à s’attirer les faveurs de la sister.

Louis Walter, le maire “Nouvelle Droite” de l’arrondissement, transfuge du parti à la flamme, et sa DirCom Clara Perrault, pas trente ans, moins intéressée par les idées que par la conquête du pouvoir, guettent l’opportunité de briller. La visite d'une figure politique européenne populiste approche. Ils accueillent Samba et Eros le temps d'un stage à la mairie pour mettre un peu de couleur sur la photo de famille.

En face, le théâtre Vitez où Jacques Lascrim et Sandrine Rigal, couple libre et libertaire tendance 70s, veulent faire la nique au maire : ils prennent sous leur aile Evann, un jeune Rom, pour en faire l’égérie de leur spectacle quitte à faire de “l’autre” un réceptacle de leurs fantasmes.

Enfin, à l’ombre d’un pont, de jeunes sans noms ou presque, soldats sans cause, jouent avec la mort comme s’ils n'avaient pas leur vie à perdre.
Il fait une chaleur à crever en cet été caniculaire, un frisson de sang va parcourir les écrans.

“Les souffles, les regards, les âmes se clashent”.

C’est quand le pont devient gouffre que le compte à rebours enclenché s’accélère. Que la sauvagerie va se déchainer. 

*

C’est l’histoire d’une grenade dégoupillée, donc.
La Grenade, c’est justement le nom du label, lancé  au Printemps par le duo Véronique Cardi et Mahir Guven chez JC Lattès, qui publie ce premier roman de Marc Cheb Sun. A l’honneur des premières oeuvres, des imaginaires atypiques… et des voix, surtout.

L’auteur, fin connaisseur des complexités socio-identitaires françaises — il a fondé les médias Respect Magazine et D’ailleurs et d’ici — mène cet opéra urbain avec une grande maîtrise. Belle performance pour une première oeuvre. Cheb Sun a du flow et quelque chose de Virginie Despentes qui aurait lu Sexe, Race et Colonies quand il décrit sans fard les rapports de domination ambiguës à l’oeuvre : “La comédie du désir où chacun bâtit sa propre prison”. Oui, car ce ne pas l’identité mais le désir qui travaille au corps les personnages. Et le désir ne fait pas toujours dans la dentelle.

Auront-ils le monde ? Faites-vous votre avis. PNL a le sien : “L’ascenseur est en panne au Paradis.”

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