Ravage de René Barjavel

En Science-Fiction, si l’Amérique a connu Phillip K Dick, les anglais du Brexit Georges Orwell, nous avons Savinien de Cyrano de Bergerac, l’utopiste éclairé du XVIIème siècle et au XXème siècle René Barjavel. Auteur que l’on lit trop tôt, et dont la deuxième lecture ouvre de nouvelles perspectives

En Science-Fiction, si l’Amérique a connu Phillip K Dick, les anglais du Brexit Georges Orwell, nous avons Savinien de Cyrano de Bergerac, l’utopiste éclairé du XVIIème siècle et adepte de ‘tel voyage auquel on pense dans la lune,’ réinterprété par Edmond Rostand, puis Jules Vernes et son éblouissant voyage autour du monde en 80 jours, qui se joue des lignes du temps et de celle de l’évidence et au XXème siècle René Barjavel.

Barjavel, est un auteur que l’on lit trop tôt, et dont la deuxième lecture ouvre de nouvelles perspectives. Ici il s’agit de son roman Ravage, publié en 1943. Dans ce roman, le monde est en 2052, à 32 ans de notre réalité. C’est un univers oú l’architecte 'Le Cormusier' construit les bâtiments de la Ville Radieuse. Dans ce monde transparent, électrifié, atomisé, chaque appartement dispose d’un ‘conservatoire’, d'une pièce translucide où sont installés les morts réfrigérés de la famille et visibles par tous. Ici, la cellule gouvernementale des amis de l’art et de l’Ordre donne enfin un statut aux artistes si longtemps abandonnés à l’Anarchie en distribuant des diplômes qui permettent aux artistes d’apposer une plaque à l’entrée de leurs habitations ‘Ancien interne de la Ville d’Or, diplômé par le Gouvernement.’Les transports relient désormais Nantes à Vladivostok, en quelques heures par les autostrates. La matière qui permet à ces hommes de vivre dans ces mégalopoles diaphanes est le Plastec, ainsi rien de bien curieux à posséder chez soi une table Plastec modèle Prisunic 1970. 

Dans ce monde, pour s’instruire, on se plonge dans la vie de Louis XIV avec un spectacle holographique où le roi personnifié par une perruque géante parade dans les jardins du château de Versailles avec en son milieu la statue en Plastec caméléon, représentant l’Intelligence ‘qui change de teinte selon l’heure du jour, où l’angle sous lequel on la regardait et s’harmonisaient avec le paysage’. Ainsi est de la définition de l’intelligence pour Barjavel. Comme nombre de romans de science-fiction, ce modèle dispose d'une faille : ici l’énergie circulant autour de notre planète est l’électricité qui sert à tout, même au maintien des combinaisons des hommes et des femmes grâce à des fermetures magnétiques. 

Soudainement dans ce halo et à la surface de toute la planète terre, le flux électrique disjoncte. Un fléau mondial aboutissant à l’apocalypse. Ainsi, le presque centenaire président de l’Académie des sciences devant la brusque mort de l’électricité est sans voix : ‘notre science est expérimentale, c’est en violant toutes les lois de la nature que notre électricité a disparu’. 

Alors désormais pour les habitants, c’est sauver sa peau, s’échapper, croire aux fake news, les véhiculer, sauver sa peau encore, la gouvernance part à vau-l'eau, guerre civile, pillages, le gouvernement est absent, pillages encore, le gouvernement ne s’occupe plus de rien, mais présent toujours comme cet ultime rempart, cet ultime recours, pillages, incendies volontaires, collisions sanglantes, et les chambres abandonnées des ancêtres alors à leur sort de pourritures : ‘les morts redevenaient cadavres et la puanteur uniforme de la mort avait remplacé, dans la capitale, les odeurs multiples de la vie'. Pillages, violences, peurs toujours et ‘les honnêtes gens qui ayant refoulé pendant toute une vie respectable, l’envie haineuse des biens d’autrui donnaient enfin libre cours à leurs instincts’. Face à ce fléau dystopique même la pilule polyvalente, servant à prévenir une cinquantaine de maladies devient illusoire face à toutes les pénuries : eau, nourriture, nourriture, eau puis avec arrive le choléra et la peste. 

Seul le héros et Blanche ainsi que quelques compagnons semblent conserver une lucidité et surtout l’intelligence pour agir car Dieu ne veut pas pardonner et l’humanité commande d’achever les mourants plutôt que de les laisser sans soins. Et la troupe part dans le chaos de Paris rejoindre la Provence, seule région où l’ancien monde d’avant le monde ravagé désormais, continue de survivre, grâce à son agriculture non hors-sol et le groupe donc de s’élancer à travers toutes les putréfactions pour rejoindre une certaine idée d’un monde intact, d’un bonheur, peut-être, non encore ravagé. Ici, pas de fin heureuse, mais une réflexion sur le choc des mondes simultanés au monde, des mondes qui s’affrontent et affaiblissent l’histoire des hommes qui peuplent pourtant cette terre unique avec pour seul axiome la défiance non pas envers le progrès, mais envers les hommes qui le mettent en place, des instances qui en vivent, le nourrissent aux détriments, qui le mettent à mal, font des essais, des tests afin de maintenir l’idée même de leurs toutes puissances.

Ravage est donc un roman avant tout politique, certes on sourit des similitudes, des coïncidences même infimes avec notre temps, mais ce monde issu de la souffrance de l’ancien porte en lui ses stigmates, ses ravages comme ces hommes et ces femmes imaginés par Barjavel en 2052 et qui se perdirent non sans raison car ils voulurent en toute connaissance de cause épargner leur peine. 

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