Autant emporte le vent : Margaret Mitchell

Qui a vu le film n’a certainement jamais lu le livre : Autant emporte le vent est un roman de Margaret Mitchell, écrivaine américaine née en 1900 à Atlanta, dans le Sud des Etats-Unis : état esclavagiste et terre de Scarlett O’Hara et de Rhett Butler.

Qui a vu le film n’a certainement jamais lu le livre : Autant emporte le vent est un roman de Margaret Mitchell, écrivaine américaine née en 1900 à Atlanta, dans le Sud des Etats-Unis : état esclavagiste et terre de Scarlett O’Hara et de Rhett Butler.

Ce roman de 1248 pages fut un succès littéraire, il reçut le prix Pulitzer en 1937 mais il a surtout permis au cinéma américain de réaliser avec Victor Fleming un de ses plus grands chefs-d’oeuvre. Chef-d’oeuvre que nous serons nombreux à avoir revu ces derniers jours, avant ou après son retrait sur quelques plates-formes de streaming, en attendant un générique où apparaîtra en exergue son contexte.

En regardant le film désormais, il devient plus difficile de ne pas plus scruter le traitement des noirs, pendant la guerre de Sécession, sans ne pas être encore emporté par l’amour entre Scarlett et Rhett, par l’amour rêvé de Scarlett pour Ashley, celui de Rhett pour sa fille Bonnie, l’amour de Scarlett pour sa terre Tara, et la passion des Américains en 1939 pour les immenses films.

Ce film est l’adaptation d’un drame fleuve, où les noirs hommes et femmes de maison se rebellent peu, c’est ce que dit Mama, la nounou noire et son jupon de taffetas rouge. En effet, Autant emporte le vent n’est pas un film engagé, il est basé sur un écrit d’une sudiste minimisant les traitements des esclaves, évoquant seulement les noirs en les caricaturant. La cause des noirs par la rédemption n’est donc pas ici l’objet, les objets du récit sont les décors, le jeu des acteurs, le montage acéré, les costumes et la traduction sans le trahir d’un roman qui rencontra son public, tout comme le film.

Cette aberration qui consiste à ne pas évoquer le sort des esclaves, mais à l’effleurer nous incite à réfléchir : car à force d’omission, l’histoire continue à agir avec et fait ainsi perdurer les insanités du racisme ordinaire jusqu’à la mort de George Floyd.

Mais Autant emporte le vent n’est pas pour autant révisionniste, il fait l’impasse pour embellir, il romance et il est toujours moins choquant de le regarder aujourd’hui que d’entendre dire, en France sur les réseaux sociaux ou sur les plateaux télévisés, que si des noirs meurent toujours en 2020 en France ou dans le monde, c’est qu’ils sont des racailles, qu’ils font parties de gang, qu’ils sont, par déduction, inférieurs par goût du vice, qu’ils déchaînent pas leurs actions une guerre de civilisation, et qu’en rien certains ne se sentent responsables en France de l’esclavagisme aux Etats-Unis, qu’en rien et pour toutes ces raisons : ils ne poseraient un genou à terre comme symbole. La France possède aussi sa grande amnésie coloniale et son racisme usuel.

Lors de la dernière élection américaine en 2016, 28 états sur 50 ont voté majoritairement pour Donald Trump, évidemment ceux du sud comme la Géorgie, lieu du film, à hauteur de 51,3 pour cents, mais aussi les états du nord avec le Dakota et ses 64,1 pour cents. A peu de détails prés les électeurs qui ont voté pour l’actuel président non pas non plus voté pour Barack Obama. Au Texas, à Houston, George Floyd, a été torturé 8 minutes 46 et nous l’avons tous vu et entendu dire : ne plus pouvoir respirer, avant d’en mourir, provoquant des manifestations de colère dans le monde. Lors de sa dernière conférence de presse la sœur d’Adama Traore a évoqué le film Les Misérables de Ladj Ly, film qui plonge le spectateur dans les affres de la banlieue de Montfermeil, de ses journées insensées, des violences, des incohérences, des joutes, des égarements des habitants et du désordre d’une police dont certains de ses hommes disloqués dysfonctionnent. Film dont les cinq dernières minutes sont d’une puissance déroutante car elles questionnent non pas les rouages des injustices, le film les déroule tout le long, mais interrogent l’éducation avec pour dernier plan cette phrase de Victor Hugo : ‘Mes amis, retenez ceci. Il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. ‘

Les Misérables est ce qu’il dit : un film engagé, virulent. Autant emporte le vent est ce grand écart : il ne l’est pas mais il est aussi ce qu’il dit ; une grande fresque historique qui se situe dans un pays pour qui le traitement de la vie des noirs a provoqué une guerre civile et il est aussi ce qu’il ne sait pas être de lui : le témoin des arrangements de la mémoire collective d’un pays par un pays et son peuple.

La liste des injustices, des oppressions, des maltraitances, des meurtres éthniques est longue aux Etats-Unis, depuis l’esclavagisme à son abolition en 1865, au Ku Klux Klan, à George Stinney enfant noir de 14 ans accusé à tord d’avoir assassiné et violé deux fillettes puis exécuté sur la chaise électrique en 1944, à la fin ‘dite’ de la ségrégation raciale en 1960 jusqu’à l’assassinat de George Floyd, tué pour avoir acheté avec un probable faux billet un paquet de cigarettes.

Avec Autant emporte le vent donc cinquante ans après la fin de la guerre de Sécession, les américains n’étaient pas encore prêts aux changements radicaux, préférant encore pour longtemps l’impunité, aux accents conservateurs, envers les assassins des noirs : assassins policiers comme civiles. Voir, lire Autant emporte le vent, c’est comprendre le temps où il fut écrit et réalisé et ce à l’aune de notre époque, d’ailleurs ni le film, ni le livre encore, ne devrait être mis sous le coup d’une censure, même de la bien-pensance enfin culpabilisée, même pour quelques heures : car toute censure est interdit de la connaissance limpide, interdit qui nuit toujours à la lumière.

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