«404» de Sabri Louatah. Rêve français: Page Not Found

Sabri Louatah, révélation des années 2010 avec sa tétralogie Les Sauvages, revient avec un thriller d'anticipation où le monde se débat avec un virus qu'aucun geste barrière ne peut arrêter. Un virus numérique qui empoisonne la réalité. Allia, une quadra Polytechnicienne, française d'origine algérienne, croit avoir trouvé l'antidote. Le remède risque de se révéler pire que le mal.

404 - Sabri Louatah 404 - Sabri Louatah
En 2022, sous la plume de Sabri Louatah, le Covid-19 s’appelle "Mirage". Gestes barrières et confinement sont sans effet : le virus s’inocule via la rétine par écrans interposés. Des deepfakes, vidéos truquées plus vraies que nature, donnent corps à nos pires fantasmes, empoisonnent notre vision de la réalité, ravagent notre inconscient collectif.

La charge virale de ces Mirages est si élevée dans la société française qu’ils précipitent l’élection à la présidence d’une jeune outsider populiste, beauté sèche et stratège à la Marion Maréchal. Elle est portée par l’élan de sympathie et d’indignation né après la publication d'une vidéo la montrant en train de subir un viol par le chef d’état algérien. À Alger, en plein Palais de La Mouradia, l’Élysée local, rien que ça...

Mirage ou réalité, ça n’a plus d’importance. Les esprits sont infectés.

A la rescousse, mieux que le Professeur Raoult : Allia. Polytechnicienne et chercheuse en Intelligence Artificielle, la quadra française d’origine algérienne, physique sculptural à la Michelle Obama, plus magnétique que belle, est de retour de la Silicon Valley, avec 404, une application de vidéo streaming imperméable aux Mirages.

Si c’est à Paris qu’elle tente de convaincre des investisseurs, pas très start-up nation dans l’âme, c’est depuis l’Allier, centre métaphorique et géographique de la France qu’elle va déployer la solution. Y réside son père pour qui elle regagne la maison familiale, suite à ses soucis de santé. Elle donne une seconde chance à son couple, en ricochet : Mehdi, est médecin et maire d’une petite commune, en route vers la députation. Teint frais, yeux clairs, les mollets saillants, on l’imagine poster boy pour Decathlon. C’est un idéaliste. Un amoureux du terroir, à l’aise dans sa francité comme dans sa pratique tranquille de l’Islam.

Tout le contraire de Kader qui n’a pas digéré son exclusion controversée de classe Prépa. C’est là qu’il y a fait la connaissance d’Allia, un brin fasciné par cet Arabe, charme fauve, fils de pauvre, qui ne s’écrase pas. Un Scarface qui aurait eu la bosse des maths. L’énergie de la revanche lui donne des ailes : il fait fortune aux États-Unis dans les Télécoms et les Bitcoins, recroise la route d’Allia, finance ses recherches en Californie.

Dans leur sillage, Ali, un autre camarade de classe prépa. Un jeune homme effacé, obsédé par Allia, qu’on devine le dos voûté sur son Smartphone, embastillé dans la friend zone depuis vingt piges, devenu un cuisinier maîtrisant parfaitement les gammes de la gastronomie française — on se lèche les babines à l'évocation des mets minutieusement décrits tout au long du livre… — mais manquant cruellement d’ambition. Impossible de sortir de l’invisibilité. Il rejoint le projet 404, devient modérateur de contenus par dépit, pour être plus près de l’objet de ses désirs.

Allia, Mehdi, Kader, Ali.

Des trajectoires qui, malgré leurs aspérités, auraient pu incarner une certaine idée du rêve français : parents ou grands-parents immigrés algériens qui descendaient au Bled les étés la 404 bâchée — l’autre référence du titre —, enfants qui réussissent à gravir les marches de la méritocratie républicaine 4 à 4 et fondent 404, une appli qui sauve le monde du fléau de la post-vérité. Et la France, au passage.

Mais ce n’est pas le projet littéraire de ce nouveau roman de Sabri Louatah, révélation des années 2010 avec sa tétralogie Dostoïevsko- netflixienne Les Sauvages, récemment adaptée en série pour Canal+ — il y rêvait une France réconciliée, l’élection d’un candidat à la Présidence d’origine algérienne pour catalyseur.

404 est le flip side des Sauvages. Son quatuor en nemesis des personnages du précédent opus. On pense à cette scène du film Us de Jordan Peele sortie en 2019 où les Wilson, famille afro-américaine de la classe moyenne, découvrent dans l’allée de leur maison de vacances quatre personnes se tenant la main : leurs propres doubles, visages déformés par un rictus sardonique.

Us est un film d’horreur. De l’aveu même de l’auteur, 404 flirte également avec le genre, notamment dans le dernier tiers du roman, Stephen King pour inspiration. La maison au cœur de l’Allier n’est pas construite sur un ancien cimetière indien, mais les forces qui vont se manifester dans le Bourbonnais n’en sont pas moins inquiétantes.

Le natif de Saint-Etienne donne corps ici à ses angoisses, imagine là où les fractures françaises pourraient mener notre pays. En 2015, Michel Houellebecq se livrait à un exercice similaire avec Soumission. Il y racontait l’élection à la Présidence d’un Islamiste light dont se serait accommodée la gauche culturelle.

L’originalité de Louatah est d’imaginer moins le Grand Remplacement, que les effets de la Grande Lassitude : ceux qui mènent, presque à leur insu, une fronde séparatiste dans l’Allier de 404 ne sont pas des rigoristes musulmans, fantasmant la Charia, mais des transclasses Bac+5 devenus notables franchouillards, des beurgeois mal-aimés qui ne trouvent pas leur place dans la mosaïque française.  Leur drame : se rêver Zidane, se découvrir Benzema.

Une situation en miroir des prémisses de la situation de l’Algérie française au lendemain de la seconde Guerre Mondiale :  c’est le refus d’égalité des droits revendiquée par une élite intellectuelle indigène et musulmane, déçue des promesses non tenues de la République, qui précipite le basculement vers le conflit sanglant de la Guerre d’Algérie.

Un engrenage revisité dans la tragédie « allieraine » de 404 : à la violence symbolique des velléités crypto-séparatistes des uns répondra la violence physique des autres. Passe encore qu’on brade la nationalité française, ils n’auront pas la francité. Le terroir. C’est le message des vengeurs grimés au masque de cochon ­— le porc étant la Kryptonite ultime des Arabes, comme tout un chacun le sait…  Une des trouvailles caustiques parmi tant d’autres — on pense aussi à l’impayable DJ Dinar, clin d’œil au rap teinté de raï de Soolking, et son improbable Woodstock algéro-bourbonnais filmé sur 404 — qui atténuent le caractère tragique du roman. Les fondations politiques de la "liste 404" tiennent du même pastiche : on imagine mal, en effet, que même le projet le plus communautaire que les fractures françaises puissent faire germer, n’admette en son sein que des descendants d’Algériens. Des Algériens qui n’ont souvent d’algérien qu’un trauma partagé. 

Voilà ce qui, paradoxalement, à l’issue de la lecture de ce roman, au rythme haletant et maîtrisé, plus littéraire dans ses aspirations que Les Sauvages, laisse quelque peu mal à l'aise : vient-on de lire une satire, un thriller de politique-fiction, une tragédie ou un roman d’anticipation ?

L’auteur semble ne pas vouloir trancher. Ou revendique de ne pas le savoir.

Il a probablement raison.

Après tout, sur Internet, le code 404 n’a qu’une seule prétention : recenser pages orphelines et liens brisés.

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