BUKOWSKI : Pulp

Pulp est le dernier roman de Charles Bukowski, où Buk, Hank et Chinaski, ses frères de littérature font place nette à Nick Belane, détective privé, privé de clientèle et qui reçoit la visite de ‘La Grande Faucheuse’ .

Pulp est le dernier roman de Charles Bukowski, où Buk, Hank et Chinaski, ses frères de littérature font place nette à Nick Belane, détective privé, privé de clientèle et qui reçoit la visite de ‘La Grande Faucheuse’ incarnée en pin-up sculpturale et callipyge.

‘Lady Death’ confie au narrateur une effarante enquête : retrouver l’écrivain Céline, qui apparemment s’est soustrait à sa faucille le premier juillet 1961 à Meudon. Nous sommes en 1993 et Céline erre toujours crânement dans les rues de Los Angeles en Californie. Californie, berceau de la ‘Beat Generation’, mouvement avant-gardiste de la littérature américaine apparu en 1950, (au même moment que le ‘Nouveau Roman’ en France). 

À sa façon, la ‘Beat Generation’ donne vies et consistances par ses sujets de prédilection et ses tonalités verbales aux hommes et aux femmes qui habitent comme cette absence les tableaux de Hopper (qui ne fût pas un peintre de l’avant-garde mais un artiste qui voulu esthétiser une Amérique colorisée). Charles Chinaski, lui, ne s’est jamais senti appartenir à cet élan littéraire, comme Kerouak ou Burroughs. Bukowski écrit sur ses désenchantements : son père et cette ‘trop-si-souvent-violence’, sa carrière de lutteur professionnel, son travail comme postier et ses ingratitudes, la pauvreté qui ‘affaibli en renonçant à toute existence véritable en échange de quelques gains aussi minimes qu’illusoires’ surtout quand l’homme dans sa chair se sait écrivain, sa déshérence alcoolique et ses phrasés constants qui inspirent l’enivrement, les femmes ‘combinaison du meilleur et du pire, à la fois magiques et horripilantes’ trop éprises de sa laideur où chaque tentative d’amour est cette méfiance qui vacille quelque part au matin, dans la chambre, à travers les persiennes bousillées à force de les avoir oubliées. 

Le désenchantement est chez Bukowski le thème devenu cœur présent, battant, étouffant, fil déroutant et déroulant de toute son oeuvre. Bukowski s’emploie à désagréger sa vie, il en est maître comme les alcooliques le sont avec les bouteilles, ils savent parfaitement quand la chute viendra, quand le verre n’en appellera plus un autre : la mémoire n’est jamais ce vase clos.

Pour ses lecteurs et les auditeurs de ses poésies qu’il déclame tels des happenings à travers les  Etats-Unis : l’écrivain est ce héros de la scène underground. Revenons à Pulp et avec l’ouverture du dossier Céline contre quelques dollars, Belane va alors côtoyer Dante et Fante, désormais devenus tueurs à gages, ses tueurs à gages. Et lorsque le détective ahurit demande ‘S’ils ne se sont pas trompés d’adresse ?’, Fante de lui répondre : ‘Demande à la poussière !’. De son vivant, le monde littéraire a voulu ces deux écrivains rivaux : il n’en était rien. Bukowski aimait profondément l’auteur de ‘Mon chien Stupide’ et des ‘Compagnons de la grappe’.

Dans Pulp encore, le détective-narrateur possède tous les travers de l’écrivain : il boit, apprécie les jolies minettes, joue aux courses, contracte des dettes et se retrouve dans des situations qui avoisinent la baston : ‘Si vous cherchez Belane, vous ne récolterez que la tempête !’. 

Dans Pulp toujours, le ‘faux’ Céline, qui dans une autre vie se nommait Louis Ferdinand Destouches, devient au fil des pages ce commercial en assurance-vie qui se rend tous les matins à la librairie ‘Red’, où il feuillète ‘Tandis que j’agonise’ de Faulkner puis ‘le remet à sa place. ‘

Avec Pulp enfin, Bukowski semble revendiquer sa place unique dans la littérature américaine, l’espérant et l’acceptant quelques mois avant sa mort car son ‘art s’enracine dans sa peur’. Ce roman est une ode à ses maîtres, à ses accointances en littérature sans être un prétexte car les enquêtes qui s’interférent, se juxtaposent,  tiennent la narration. 

Avec ce charivari, s’invite la quête du ‘Moineau Ecarlate’. Mais ce volatile que toute la ville semble connaître est-il un ‘mythe’ ? Ou encore un ‘bouleversant oiseau’ ? Et, c’est à la dernière page, que toute la profondeur de Bukowski, reprend ses aises, faisant de ce moineau, non pas le Phénix, mais le présage, l’augure. Soudain, ‘Jeannie Nitro’ fait son apparition aussi séduisante que la ‘Grande Faucheuse’, mais elle, attention, c’est la ‘monstresse de l’espace’ ; comprendre l’extraterrestre. Et alors que les deux femmes s’installent dans un bar autour de Belane, la scène nous vaut l’un des plus beaux raccourcis de la littérature : ‘Regardons les choses en face : j’étais assis entre l’Espace et la Mort.’

Ainsi, la mort, ses motifs sont constamment présents et comment peut-il en être autrement avec Henry Chinaski, lui l’écrivain qui n’a jamais fait défaut à son réel. Charles Bukowski sait proche la fin, il l’écrit, la convoque et l’invoque dans sa peau : ‘La mort ne me quitte jamais. Homme, oiseau, ruminant, reptile, rongeur, insecte, poisson, tous, nous sommes logés à la même enseigne. Des morts à crédits.’

Les pages confinent souvent au désespoir  ‘Une journée se terminait, une autre suivrait, nécessairement’ et nous tous comprenons désormais cet universel. ‘Avec les damnés’ est un recueil de contes, de nouvelles, de poésies qui condensent une existence vouée à la littérature à celle de gare, tout comme à celle plus noble. Bukowski les considérait équivalentes, comme sa vie en vaudrait peut-être une autre. Et, l’immense Bukowski d’écrire : ‘J’en ai marre d’attendre la mort. Viens on sort. ‘

 

Soleil dans une chambre vide 1963 © Edward Hopper Soleil dans une chambre vide 1963 © Edward Hopper

 


 

 

 

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