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Billet de blog 17 avr. 2020

Confinement : (Re)Lire Dongala - Photo de groupe au bord du fleuve

Emmanuel Dongala publie en 2010 un livre salué par la critique, Photo de groupe au bord du fleuve. Une décennie plus tard, pourquoi relire une œuvre inscrite sur les rives congolaises ? Une œuvre dont les perspectives s'étoffent à mesure que le temps passe... Pour commencer, parce que nous l'avons !

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Confinées et confinés nous sommes, et jusqu’au 11 mai au moins, confinées et confinés nous resterons. Utilisons alors le temps qui est le nôtre pour nous lancer dans l’exploration et la lecture d’un roman fleuve, Congo en l’occurrence, Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala (Actes Sud, 2010).

S’il semble particulièrement pertinent de nous plonger non pas dans les soubresauts du fleuve dont on ne sortirait pas mais dans les pages nombreuses du livre, c’est que nous vivons un temps de contraintes et de colères. Un temps de revendications passées déçues[1], en cours, rappelons que la réforme des retraites n’a pas encore achevé son éprouvant parcours législatif, et à venir. A n’en pas douter, nombreuses seront au sortir de nos appartements et de nos maisons les récriminations justes des caissières, des aides-soignantes, des infirmières, des institutrices, d’un grand nombre de ces femmes que le chef de l’Etat juge, dans son allocution du 13 avril trop mal payées.

Nous avons là tout le terreau de Photo de groupe au bord du fleuve, l’histoire de Méréana et de quatorze autres femmes qui, sur les rives du fleuve cassent à longueur de journée des rochers pour en faire des pierres, des cailloux puis des graviers. Comprenant le fonctionnement d’une chaîne de création de valeur faisant la part belle aux intermédiaires qui achètent leur sueur et la revende à prix d’or à l’Etat, ces femmes dont la plupart n’ont pas fait d’étude mais possèdent la maîtrise de la langue (locale), des symboles, une solidarité simple et un courage sans artifice, s'engagent ensemble : elles veulent obtenir une juste rémunération pour leur travail et avoir le droit de fixer le prix de leur produit. Ce sera donc vingt-mille francs CFA le sac de gravier ! 31 euros !

Dix ans après la sortie du livre, impossible de le lire sans avoir à l'esprit les combats menés dans le monde entier pour la libération de la parole des femmes tout au long de la dernière décennie. Ils teintent d’une couleur adhésive notre lecture d’un ouvrage qui explorent la variétés des thèmes de ces combats : charge mentale de Méréana qui chaque matin passe de longues lignes à chercher des solutions de garde pour ses enfants (et ceux des autres),  liberté de Batatou de vouloir des enfants ou de ne pas en vouloir en l’occurrence, politisation des mouvements et tentatives de récupérations politiciennes, mise en évidence de la dimension politique du combat féminin et lutte contre la systémique du profit dépassant allégrement la question du genre.

Impossible de lire Photo de groupe (Pardon Emmanuel, je me permets…) sans s’interroger également sur la question de l’engagement physique, de ne pas penser aux slameurs congolais qui à partir de 2016, les Van Olsen, les Guer2Mo[2], aux vents obscènes opposèrent le beau via le collectif Ras-le-bol. Pour tous ceux d’avant, et pour eux encore, Dongala oppose avec efficacité les débordements policiers filmés de Paris, de Londres où pleuvent les coups de matraques et maintenant de LBD (il ne pouvait pas savoir), et la répression brutale, sans image et à balles réelles des mouvements étudiants et citoyens de son Congo.

Alors bien sûr, la France n’est pas le Congo de Dongala. Mais sans doute les slameurs de Bacongo clameraient-ils que, grand bien lui en a pris, le Brazza de Dongala n’est pas Paris.

Maintenant que faire ? Que faire quand la force, et même la pluie d’amas d’ARN nanométriques, nous ont pris l’espace public ? A Brazza ou à Clermont-Ferrand, lire. Lire il n’y a que ça. Lire et en parler.

Lire et en parler parce que Photo de groupe explore toutes les questions qui sont celles de notre prise de conscience cloitrée. Ce combat pour le droit de fixer le prix de son travail n’est-il pas depuis bien des années celui des éleveurs laitiers, aujourd’hui dans l’incapacité de télétravailler ? Parler aussi parce que Méréana s’interroge au sujet d’un homme politique : Pense-t-il qu’il faille un doctorat pour être une femme debout ? Une femme de courage ? pour ne pas être rien ?

Dongala construit son récit autour de deux oppositions récurrentes : celle avec l’Etat incarné par la Ministre des Femmes et du Handicap et la Première Dame, et avec l’administration, hospitalière, policière, financière ou constituée par les médias publics. Il s’attache à proposer un visage vrai des personnels qui les composent. Tous travaillent du mieux qu’ils peuvent, certains bons, certains mauvais, suivent les règles officielles et officieuses de l’institution qui est la leur pour répondre aux missions qui leur incombent. Il nous explique la situation de cet aide-soignant pas payé pour porter les cadavres dans les escaliers, facilitant l’existence d’un sordide service informel de transport de corps inter-étage sur lequel il prend une commission parce que l’ascenseur est en panne mais assurant néanmoins la bonne inscription des défunts à la morgue de l’hôpital. Au contraire de ces fonctionnaires, la Ministre et la Première Dame, elles, sont plus intéressées en leur propre existence publique et médiatique que par la mission qui est la leur, permettre la mise en place d’une administration fonctionnelle, quitte à se révéler des alliées pour notre héroïne en tentant d’utiliser à leur avantage son combat.

Le grand combat de Méréana et de ses comparses, celui de l’ensemble des protagonistes de Photo de groupe (PDG ? Non, ça ne marche pas… PDGABDF ? Pas mieux…), il est celui pour qu’existe une administration à l’écoute des demandes des citoyens, une administration qui protègent ceux qu’elles emploient, qui tous n’aspirent qu’à vivre de leur travail, et non à survivre au jour le jour dans la peur de l’inattendu pépin. Pour reformuler, ils réclament un service public de qualité. N’est-ce pas là le mot d’ordre des grands mouvements militants pré-confinements et les mots de ceux qui aujourd’hui se mobilisent pour assurer le fonctionnement des Etats Européens, en première ligne desquels les personnels soignants ?

Confinées et confinés, nous lirons enfin Photo de groupe pour y trouver, au détour d’une phrase, une surprenante mention de la bonne vieille chloroquine, supplantée par ces nouveaux médicaments chinois à base d’artémisinine à la fin des années 2000, et se demander si la prise régulière d’antipaludéens a un rôle dans les chiffres si bas de la mortalité liée au Covid19 sur le continent africain ou (non-exclusif !) si Gauz à raison, et qu’il n’y tue pas parce qu’il n’y a plus d’anciens à y tuer[3].

Photo de groupe au bord du fleuve est une œuvre militante qui questionne en profondeur les luttes à mener pour construire une société viable dans son contexte, le Congo de Dongala, dans le nôtre, et dans tous ceux qu’il nous faudra bien considérer pour construire ensemble un monde viable. Puisqu’on a le temps, autant s’y pencher en ce moment !

… mais le fleuve alors ? Ne l’entend-on pas ? son grondement ? Cette voix, ce cri que tous les Kinois et les Brazzavillois, les Congolais des deux rives depuis Kisangani jusqu’à Muanda entendent… Nous, ne l’entendrons-nous pas ?

Non, ou presque pas ! C’est là la dernière leçon du professeur Emmanuel. Le fracas des manifestations, les cris de joies et de colères, le glissement d’un dessous-de-table sur un bureau (n’est-ce pas contradictoire ?), le bruit d’une conférence de presse, la location de chaises parce qu’une réunion c’est sérieux, la mise en place d’une cérémonie funéraire centrale dans le livre et interdite dans la moitié du monde en avril 2020, le couvrent. On ne l’écoute qu’à l’instant où la lutte n’a pas encore commencé, pas tout à fait. Juste avant le basculement, les violences, la lutte donc, et la victoire peut-être…

Nous n’entendons pas le fleuve, mais nous voyons des loups, des renards, des canards et des dauphins revenir dans nos villes. Nous les entendons et ne les entendrons sans doute que le temps de ce silence forcé, jusqu’au basculement, aux violences qui sans doute viendront, jusqu’aux luttes et aux victoires donc. Tâchons de ne pas oublier le son de leurs pas. Quant au fleuve Congo, si le trafic aérien ne reprend pas à l’identique, souhaitons-le, alors en effet, peut-être ne l’entendrons-nous plus, ou beaucoup moins. Il nous faudra alors lire les auteurs congolais, réjouissons-nous, et commençons par Emmanuel Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve.

(Je prête mon exemplaire à Clermont-Ferrand à qui le veut !)

[1] https://www.chefdentreprise.com/Thematique/gestion-finance-1025/Breves/Reforme-Code-travail-qui-change-1er-janvier-2018-326409.htm#

[2] https://survie.org/billets-d-afrique/2018/280-septembre-2018/article/congo-brazzaville-arracher-chaque-parcelle-de-liberte

[3] https://www.jeuneafrique.com/927936/politique/tribune-le-coronavirus-na-plus-de-vieux-a-tuer-sur-ce-continent/

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