Topaz, roman de Hakan Günday

Antalya station balnéaire au sud de la Turquie, surnommée la "Riviera turque"; dans son grand Bazar, passage obligé des touristes, voici Topaz, «la plus grande bijouterie du monde» : «un bâtiment énorme, sans fenêtres, qui limite les choix comme un champ de bataille»… Une chronique de livre, dans le cadre de l'édition Des Livres et Nous.

Le préambule qui ouvre le roman a la froideur du style journalistique; il recense les événements marquants de l'année 1961 puis comme en contrepoint et plus globalisant ceux qui auront métamorphosé le paysage social et touristique de la Turquie. Dans le dernier paragraphe de ces deux pages liminaires, annoncé par "Et" en retrait, c'est le sort de migrants turcs qui est mis en évidence: en 1961 les travailleurs arrivent en Allemagne ; certains de leurs descendants à cause de problèmes dits d’intégration, seront "déportés" vers la Turquie. Dès ce prologue, le ton est donné, celui d’une fausse distance critique ; (deux pays concluent des accords sans prendre en compte l’humain…)

Puis nous allons pénétrer au cœur de la forteresse le « Topaz Jewellery Center » où tout est savamment orchestré pour non seulement appâter le touriste mais pour le contraindre -à son insu- à consommer acheter à des prix exorbitants des bijoux de "pacotille". Cela correspond au chapitre le plus long "la vente". Voici Kozan qui a jeté son dévolu sur une famille suisse, (Gérard et Sylvie Jouvet) ; en montage parallèle et sous forme de saynètes ou tableautins, nous suivrons d’autres vendeurs (dont Gabor, Mustafa, Fayza) ; le tout est supervisé par Hayko (un des trois fils du magnat Sami Çinarciyan). Pour chacun des "acteurs" l’auteur nous renseigne par de courts flash-back sur leur parcours et leur mentalité. Le rôle phare revient à Kozan c’est une "machine à convaincre" c’est l'animal le plus rentable de Topaz". Nous entendons le discours bien rodé de ce 'bonimenteur" qui sait prévenir toute objection, prévoir les réticences, anticiper le désir et inventer sans vergogne des histoires qu’il relie à l’Histoire. L’arnaque "intellectuelle" dans laquelle il se complaît, est très souvent signalée à l’adresse du lecteur, par des intrusions de l’auteur/narrateur. Lequel d’ailleurs se plaît à énoncer sous forme d’aphorismes la quintessence du système de vente (le présent dit gnomique a remplacé le passé simple).

Hélas ces constats, ces critiques, sont beaucoup trop nombreux et généralisants… même si certaines formules lapidaires sont assez croustillantes. Certes on pourra toujours alléguer que ces propos servent à démonter un système de mercantilisme généralisé -qui implique voyagistes, compagnies, hôteliers, guides et bien évidemment commerçants- ainsi qu’à fustiger une mécanique cruelle fondée sur la recherche de l’intérêt à "tout prix". N’empêche ! Trop de… risque de tuer le propos….

Telle une pièce du théâtre classique, le roman obéit à la règle des trois unités : unité de temps (une journée), de lieu (Topaz) et d’action (la vente). Les touristes enfermés dans un huis clos sont pris au piège : comme dans un "laboratoire" ce seront des cobayes. Mais ne nous méprenons pas, ils participent aussi de et à cette interaction basée sur l’intérêt (entre le vendeur et le client). Et cette "exploitation mutuelle" ne renvoie-t-elle pas à celle de l’Occident et de l’Orient ? Si le discours de Gérard (l’Orient est le revers de l’Occident, dont la faiblesse est d’avoir les bras assez longs pour pouvoir se poignarder dans le dos tout en étant aveugle […]. La question est de savoir où se trouve le monde ; à l’est ou à l’ouest ? il faut tâcher de trouver où est le centre, d’où tout rayonne) décontenance Kozan, (il croyait avoir affaire à un "paysan"), il a au moins le mérite de dénoncer l’arrogance de ceux qui croient être seuls au monde (même si l’épilogue le contredit…)

Apparemment circulaire (les deux chapitres d’ouverture "le réveil" et "la rencontre" sont repris à la fin dans un ordre inverse) la construction de ce roman peut rappeler la "forme" du Center - un ensemble fermé sur lui-même et qui occulte de ce fait ses cercles vicieux. En fait, les cinq occurrences du paragraphe "dans la pratique de la vente, la répétition est un écueil redoutable. Elle peut provoquer la mort subite de la plus saine intelligence…" qui scandaient la narration, acquièrent, rétrospectivement, une valeur "prophétique" ; car entre le réveil du tout début et celui de la fin il y aura eu un renversement de situation… C’est qu’il "faut attendre la fin de la vente pour comprendre qui est le vendeur". Mais que signifierait un réveil "authentique"? Celui que l’auteur semble attendre de tous ses vœux ; jusqu’alors la Turquie n’est-elle pas comparable au jazz moderne : on écoute sans pouvoir deviner la note prochaine.

Ce roman dont la critique féroce du "tourisme de masse" est souvent empreinte d’humour (cf. le premier réveil de Kozan ; les fantasmes lubriques de vendeurs ou d’acheteurs) pourrait se lire comme la métaphore des rapports de forces entre Occident et Orient. Et ce n’est pas pur hasard si le personnage principal est un "diplomate raté converti en vendeur" Mais de l’aveu même de l’auteur, Topaz est surtout un roman sur la communication brisée. On nous a vendu la peur, c’est la marchandise joker et tout le reste suit : la haine, l’intolérance, les avions de chasse, le racisme.

 

Topaz, roman de Hakan Günday (traduit du turc  par Jean Descat) Galaade Editions.

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