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Billet de blog 20 avr. 2020

Le petit bleu de la côte Ouest. Découvrir ou relire Jean-Patrick Manchette

Un roman noir haletant, modèle du néo-polar français des années 1970, alliant fureur vengeresse, critique sociale et humour. Paru en 1976 dans la prestigieuse Série Noire de Gallimard, c’est alors le septième roman de Jean-Patrick Manchette. De quoi se distraire sans oublier de cogiter un peu.

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Une des distractions de Georges Gerfaut, le personnage principal du Petit bleu de la côte Ouest, consiste à rouler très au-delà de la vitesse autorisée sur le périphérique parisien, au volant de sa Mercedes, du bourbon dans le sang et du jazz West Coast dans les oreilles. Sans destination précise, sans autre intention que d’éprouver quelque chose. Le roman s’ouvre sur une de ces escapades nocturnes par lesquelles Georges s’arrache à sa vie de cadre moyen et dérive seul sur l’asphalte.

Comme Georges sur l’anneau périphérique, le livre lui-même décrira une sorte de boucle : très vite, le lecteur connaît pour l’essentiel le féroce dénouement de l’histoire, narrée sous forme de flash-back. Dès lors, l’intérêt de l’œuvre réside moins dans le « quoi » que dans le « comment ». Comment se fait-il en effet que ce cadre commercial que rien ne semblait destiner à faire couler le sang soit parvenu à liquider des tueurs professionnels ? Georges était-il dérangé ? On ne saura que peu de choses de la psychologie du « héros », et c’est normal : Manchette donne dans l’écriture behavioriste, à la manière du père fondateur du roman noir américain, Dashiell Hammet ; il s’attache à décrire les comportements de ses personnages plus que leurs états d’âme. Conséquence : les sentiments se laissent entrevoir différemment, obliquement, presque toujours avec ambiguïté ; lorsque sont dépeints les gestes et les expressions faciales – parfois trompeurs –, ou bien à l’occasion de dialogues savoureux, où les protagonistes ne disent que ce qu’ils veulent bien dire. Chez Manchette, on respecte le dogme énoncé par Maupassant dans la préface de Pierre et Jean : « la psychologie doit être cachée dans le livre, comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l’existence ».

L’auteur joue avec cet interdit méthodologique, revendiqué comme marque de fabrique, pour laisser échapper ici ou là quelques rares notations sur ce qu’éprouve son antihéros. Ainsi, lorsqu’il conduit, l’alliage d’alcool et de barbituriques ne provoque pas chez Georges le sommeil, « mais une euphorie tendue qui menace à chaque instant de se changer en colère ou bien en une espèce de mélancolie vaguement tchékhovienne et principalement amère qui n’est pas un sentiment très valeureux ni intéressant ».

Nous sommes habilement prévenus, Gerfaut, en proie à une molle dépression, peut aussi sortir de ses gonds. Alors, quand des gangsters essaieront de le tuer au début de ses vacances bien méritées, il ne se laissera pas faire. Dans l’immédiat pourtant, nul projet conscient de vengeance. Semblable à une bête traquée, Georges va plutôt réagir, se défendre, s’adapter. Ce n’est que fortuitement qu’il apprendra à tirer à l’arme à feu – sans savoir que cette nouvelle aptitude lui sera utile. Autrement dit, lui qui de son propre aveu est « le contraire d’un aventurier », ne se prépare pas ou pas encore à une fin meurtrière. Le sort qui s’abat sur lui est aussi l’occasion pour Georges de marquer une pause, de vivre autre chose. Paradoxalement, de souffler.

Attaché à la critique sociale, Jean-Patrick Manchette expliquait qu’il se servait du roman noir pour traiter un sujet à la mode. Dans Nada, publié en 1972, son sujet était le terrorisme. Dans Le petit bleu de la côte Ouest, le thème fut ouvertement le « malaise des cadres ». C’est bien le malaise de Georges, pas du tout satisfait par sa petite vie routinisée de père de famille, qu’il nous donne à voir. Comment cependant le lecteur, sevré d’effusions psychologiques, peut-il ressentir quelque chose ? C’est une des forces de cette narration tout en froideur que de susciter l’émotion précisément car celle-ci n’est pas surlignée. Exemple : quand ce pauvre Gerfaut en fuite avance péniblement à quatre pattes dans une forêt de mélèzes, racle la terre de ses ongles, doit se résoudre à dormir dehors, sous la pluie, sans avoir la moindre idée d’où il se trouve, avec pour seules possessions quelques Gitanes, un mouchoir usagé et ses clefs d’appartement, on ne peut pas décemment rester de marbre. On a pitié de Georges car on le voit souffrir, non parce qu’on nous dit qu’il souffre. Les faits bruts suffisent. Pas de métadiscours, mais une littérature de l’image, une caméra braquée sur ce misérable homme en fuite, sans voix off.

L’histoire est grave, violente et s’accommode parfaitement d’un humour absurde, toujours prêt à poindre, comme lorsque Gerfaut, dans un moment de grande confusion, se présente sous une identité incongrue, point de départ d’un running gag qui fait mouche à tous les coups. Le tout est conté dans un style impressionnant de maîtrise, sec et élégant, sophistiqué mais délicieux. Ne serait-ce que formellement, le livre est (à notre humble avis !) un chef d’œuvre. Des phrases si caractéristiques de Jean-Patrick Manchette, son ami écrivain Pierre Siniac, autre maître du polar français des années 1970-1980, disait qu’elles se dévorent « comme des pralines fourrées au miel ».

Alors, amis lecteurs, bon appétit !

Le petit bleu de la côte Ouest est disponible en poche dans la collection Folio Policier de Gallimard. Le roman a été superbement adapté en bande dessinée par Jacques Tardi, aux éditions Futuropolis.

L’intégralité des romans noirs de Jean-Patrick Manchette a été réunie en un volume, dans la collection Quarto de Gallimard.

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