Picasso / Berggruen : Une collection particulière

Le catalogue d’exposition est toujours moins romancé qu’un autre livre : le visiteur se le procure à la boutique du musée afin de conserver une trace, ou encore pour se documenter et c’est ce que l’on peut reprocher au genre : de n’être qu’une compilation de surcroît rébarbative. Pourtant, il en existe qui à la fois romance, décrypte, pour rendre lisible une volonté.

Le Merle, 1943, bois, plâtre et fil métallique 18 X 22 X 7 cm Le Merle, 1943, bois, plâtre et fil métallique 18 X 22 X 7 cm

Le catalogue d’exposition est toujours moins romancé qu’un autre livre : le visiteur se le procure à la boutique du musée afin de conserver une trace, ou encore pour se documenter et c’est ce que l’on peut reprocher au genre : de n’être qu’une compilation de surcroît rébarbative. Pourtant, il en existe qui à la fois romance, décrypte, pour rendre lisible une volonté. Ce catalogue rare est le bréviaire de l’exposition consacrée à Picasso par le collectionneur particulier Heinz Berggruen, chez Flammarion.

Ici, le livre court vers l’essentiel : comprendre l’amour du collectionneur pour Népomucène Ruiz, qui est le véritable patronyme du peintre, en effet l’artiste préféra celui de sa mère : Picasso. Et comme avec Pablo tout est signe et fait sens, le texte consacré au pseudonyme, est une plongée dans l’histoire des arts accolée à la vie du génie. On y croise, Apollinaire, Matisse, Desnos, Prévert et surtout la genèse d’une collection par le marchand d’art Berggruen, qui débuta petit, place Dauphine, en achetant ‘son premier Picasso’ à Eluard, puis plus tard vendit son magasin à Simone Signoret, sa voisine, afin qu’elle y indexe sa cuisine. 

Dans le livre, pas d’anecdote inutile, lorsque l’on est en contact avec le peintre, tout se doit d’être conservé, ainsi le collectionneur nous livre ses échanges avec Picasso, matérialisés par les télégrammes qui narrent les rendez-vous organisés, les bons vœux, ou le simple bonheur aussi de se connaître et de se reconnaître. Picasso peignait sur tous les supports à chacun de ses souffles : fonds de boîtes d’allumettes, coins de nappes en papier… Berggruen est un alpha et oméga de l’oeuvre de Picasso, en effet il détient au symposium des collectionneurs, des pièces d’une beauté pure alliant croquis, croquis préparatoires, croquis et formes répétées, dessins en noir et blanc, dessins aux couleurs qui perturbent le rétinien, pièces uniques comme une demoiselle d’Avignon, sans ses sœurs, des minotaures encore, des chevaux toujours, des cirques : ceux réels et ceux de l’histoire et puis des passions de femmes notamment celle de Dora Maar. Le collectionneur nous narre cette rare tristesse d’après la séparation : cette chute de l’amante pour qui seule l’âme perdure ; et ses années qu’elle passe dans son lit, elle qui fut le lien unique des ‘amours picassiennes’, à l’instar de Françoise Gilot ou de Jacqueline. L’histoire est triste, mais le collectionneur est dans son rôle : il répertorie, authentifie, rapporte et cherche constamment, lui aussi parallèlement, à chacun de ses souffles. 

Le collectionneur a vécu au-dessus du musée qu’il créa à Berlin en 1996, (à la façon de Gaudi qui dormait sur le chantier de la Sagrada Familia). Berggruen se sent alors co-propriétaire de cet espace qu’il partage avec Matisse au premier étage, avec Klee également, et qui lui souffle à l’oreille ‘Prenez les choses avec calme, ne vous laissez pas embrouiller et agacer surtout pas par Picasso’ quant à Giacometti ce grand solitaire mutique, il se tait à jamais. Ainsi, il est des œuvres qui parlent inlassablement des hommes. Il est des proximités comme des iniquités. Il est des évidences pour ce qu’elles sont, comme cette colombe blanche, nous raconte Heinz Berggruen qui honore chaque jour de sa visite la cour du musée comme si elle voulait dire : maculée, je suis ici ce que je fus pour Picasso, libre, heureuse et en paix.

Ce catalogue n’est pas un condensé, pas plus qu’une liste informative, il est un prolongement de l’oeuvre du maître, et à tous les égards, à la hauteur du livre de Dominique Sassi, ‘Dans l’ombre de Picasso’ consacré à l’atelier de céramique qu’occupa l’artiste de nombreuses années : ‘Chaque jour, chaque heure de l’atelier s’éclaire sur le geste magique de Picasso’. Ces deux opus possèdent une belle particularité : ils apprennent ce qui fonde non pas une légende, dans son acceptation primale, mais ce qui pousse une vie à devenir sa légende intrinsèque.

Picasso, le Maître, savait aussi agencer en sculpture un bout de bois trouvé et le transformer en merle. Heinz Berggruen, livre ici certainement sa plus belle réflexion : ‘Des musicologues ont appris que Mozart avait acquis cet oiseau au marché de Salzbourg, alors qu’il écrivait ses chefs-d’œuvre. Dans cinquante ans ou cent ans, il se trouvera probablement quelque historien d’art pour rédiger une thèse érudite, par un divertimento, qui s’appliquera à démontrer que Picasso a créé un oiseau chanteur sous l’influence de Mozart et ce sera ce merle.’

De même peut-être, dans un futur proche, nous parlerons de ce catalogue, comme celui qui harmonisa l’existence de Picasso, en dessinant son axe, sans justification, et d’une collection qui témoigne simplement de la saine folie qui jalonne parfois l’existence de ceux qui créent, vivent, respirent entre les soubresauts du monde et pour qui l’art est d’abord la figure indéniable de nos vies.

 

 

 

 

 

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