Un retournement historique jubilatoire!

Christophe Colomb ne "découvre" pas les Amériques: il meurt pendant son expédition. Mais cette traversée de ce qui ne s'appelle pas encore l'Océan Atlantique donne des idées aux Incas...

J'ai trouvé absolument jubilatoire le dernier roman de Laurent Binet, "Civilizations", couronné par le grand prix du roman de l'académie française et publié chez Grasset. Il ne manque pas de culot, Laurent Binet, dans sa réécriture de l'Histoire: Christophe Colomb raconte lui-même dans le journal qu'il destine à ses sponsors, les très catholiques souverains espagnols Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, l'échec complet de sa mission et sa propre mort!

Seulement voilà, cette traversée maritime donne des idées aux Incas: puisque Colomb a fait le voyage dans un sens, pourquoi ne pas tenter le voyage dans l'autre sens? La flotte inca débarque au Portugal d'abord, en Espagne ensuite et vole de victoires militaires en conquêtes territoriales jusqu'à vaincre l'écrasante dynastie des Habsbourg. Charles Quint est fait prisonnier dans l'Alhambra de Grenade où il ne tarde pas à mourir suivi peu après par son jeune fils qui n'aura pas l'occasion de devenir l'horrible Philippe II. "Bon débarras" ne peut s'empêcher de se dire le lecteur.

La "civilization" inca, adoratrice du dieu Soleil, se révèle très tolérante à l'égard de toutes les autres croyances y compris la religion du "dieu cloué" qu'ils découvrent avec étonnement. Exit donc l'Inquisition et toutes les guerres de religion qui ravagent l'Europe dans ce début du 16ème siècle. Un âge d'or s'installe jusqu'à ce que...Mais je vous laisse découvrir la suite de cet excellent roman.

Roman très politique qui bouscule joyeusement "l'européano-centrisme" qu'on nous présente comme une évidence tout au long de nos études.Ici ce sont les "sauvages" qui nous apportent une civilisation autrement plus développée que la nôtre. De quoi provoquer l'indignation des suprémacistes blancs, descendants des génocidaires des Indiens d'Amérique et électeurs du Donald.

Le passage où Atahualpa, l'empereur Inca, oblige Marie de Hongrie, sanguinaire gouvernante des Pays-Bas espagnols, à déambuler nue dans les rues de Bruxelles avant d'en faire sa troisième épouse est hilarant pour le Bruxellois que je suis.

Bien sûr, il est possible aussi de reprocher à Laurent Binet quelques imprécisions historiques et surtout de prêter aux Incas des intentions coloniales comme si cette monstruosité historique était universelle plutôt que spécifiquement occidental et chrétienne. C'est vrai mais je préfère  retenir qu'il s'agit avant tout d'un roman foncièrement ludique. Il parait d'ailleurs que "Civilizations" est un jeu vidéo à succès. Première nouvelle!

Un dernier mot: ne vous laissez pas rebuter par le premier chapitre. L'écriture de ce pastiche d'une saga islandaise n'a rien à voir avec la très belle langue du roman.

 

"Civilizations" Laurent Binet, Grasset, Paris,2019.

Serge Vidal.

 

 

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