Colères, Vercors. Un roman des luttes

Parler d’un roman que plus personne ne lit d’un écrivain mort depuis trente ans ? Mais oui évidemment, puisque quand on aime la littérature comme je l’aime, ces petits chichis ne comptent pas. Plongeons donc ensemble dans les méandres de Colères, publié par Vercors en 1956 chez Albin Michel.

Vercors, février 1949, Paris. © AFP Photo Vercors, février 1949, Paris. © AFP Photo

Mais qui diantre est donc Vercors ?

Jean Bruller de son vrai nom (1902-1991) est au départ un dessinateur et un caricaturiste français, dont la famille est originaire de Hongrie. C'est l'Occupation qui en fait un éditeur et un auteur, en fondant avec Pierre de Lescure dès 1942 les très clandestines Éditions de Minuit, puis en publiant des nouvelles dont la plus célèbre demeure Le Silence de la mer (1942), une nouvelle où personne ne parle et où un bref eye-contact constitue le climax de l’action (wouhou). Et pour cause, être forcé de transformer son chez-soi en bed & breakfast pour officier allemand en pleine crise existentielle, ça en chiffonnerait plus d’un. Compagnon de route du Parti communiste français jusque dans les années cinquante, Vercors soutient la cause et témoignages des déportés en publiant dès 1945 plusieurs récits où le personnage principal est un survivant des camps nazis (Les Armes de la nuit, La Puissance du jour). Auteur touche-à-tout, il s’essaye avec succès au théâtre (Œdipe Roi, Zoo ou l’Assassin philanthrope), à l’essai (Plus ou moins homme, Ce que je crois), et même à la littérature jeunesse (Les contes des cataplasmes, Camille ou,l’enfant double). Dès ses premiers textes publiés sous pseudonyme aux Éditions de Minuit, Vercors s'interroge sur le sens de l'engagement et la capacité de l'individu à respecter ses idéaux : c’est le cas de nouvelles comme Les Mots, L’Imprimerie de Verdunou encore Le Songe. Je vous fais grâce des résumés de tous les ouvrages cités jusqu’à présent, mais si votre curiosité en exige davantage, sachez qu’une chercheuse formidable nommée Nathalie Gibert a recensé toutes les publications vercoriennes et en parle sur ce super site (esthétiquement pas foufou mais très complet) en accès libre.

Dies irae

Dans Colères (1956), Daniel Egmont est un écrivain, un poète en proie à un inexplicable mal-être. Révolté face à la résignation de ses contemporains face à la mort, attitude dénoncée par son ami Cloots dans son roman Anabiosis, bouleversé par le comportement de son ami mathématicien résistant à la maladie, Egmont se révolte contre son propre corps après l'incendie de sa maison, qui lui laisse les pieds brûlés. Il s'introduit dans son organisme à travers des séances de méditation intense qui l'amènent au-delà de sa conscience dans un univers mystérieux et inquiétant. Ces explorations au sein de son propre organisme permettent à Egmont de guérir son corps et même de le rajeunir de manière spectaculaire, mais elles menacent en contrepartie son indépendance spirituelle, et ce au grand dam de son ancienne amoureuse Olga (qui espérait bien faire son grand retour, la coquine). En effet, Daniel Egmond devient selon le docteur Burgeaud qui suit son cas « un bœuf d’exposition », car il est privé de toute manifestation d’indépendance et de sens critique : en somme, une marionnette. En parallèle à cette quête du corps et de soi se superpose une grave crise sociale et économique dans la petite ville où réside Egmont et les autres protagonistes : en effet, les mineurs tentent de manifester pour faire valoir leurs droits et une répression impitoyable est exercée à leur encontre par le pouvoir patronal et policier. Pélion le militant, le professeur Cloots, le chercheur, Mirambeau, la petite Jeanne, tous seront amenés à faire un choix : protéger leur individualité ou la risquer au sein d’un combat collectif. Enjeux de société mêlant le perfectionnement du corps, l’angoisse de la contingence, le libre-arbitre et la lutte des classes, Colères est donc le texte idéal en ces temps troublés d’état d’urgence sanitaire mais surtout autoritaire.

Une lutte non pas finale mais toujours en cours

Dans Colères, l’égoïsme apparaît quelque part comme le grand ennemi de la communauté humaine ; en cherchant à réparer son corps après l’incendie de sa maison, Egmont s’enferme dans une transe si intense, que certes il rajeunit mais il se coupe en contrepartie du monde réel. En se repliant dans son propre corps, il abandonne son indépendance et son esprit critique ; en voulant inverser les ravages du temps et échapper à la contingence, il s’aliène. À quoi bon lui sert un corps d’athlète désormais puisqu’il n’est même pas capable d’aller courir de son plein gré, et encore moins de rédiger une attestation de déplacement ? Il y a à ce titre une métaphore politique du corps que je trouve ici très pertinente :

« Cette folle tentative ne peut servir à personne, pas même à lui. […] C’est n’est qu’une éphémère révolution de palais. Tant qu’il est maître aussi de ses hormones, de ses humeurs, il reste maître aussi de son pouvoir. Mais que l’usurpateur quitte les lieux, et ses réformes ne feront pas long feu. Hormones et sécrétions diverses referont comme avant le travail qui répond à son âge. » (Colères, op. cit.)

Plusieurs personnages hautement négatifs font leur apparition tout au long de l’œuvre vercorienne. Ils sont très souvent du côté de la domination : hommes politiques (le préfet Broussard dans La Puissance du jour), militaires de haut rang (l’officier SS dans « Les Mots »), industriels (la famille Coubez, propriétaire de la mine dans Colères, l'homme d'affaires véreux Vancruysen dans Zoo), mouchards en quête d’une miette de puissance. Ils sont considérés comme garants de l’ordre et des modèles de réussite. Pourtant, leurs qualités morales et éthiques sont à revoir, sinon absentes. Ils ne se remettent pas à cause. Ces personnages n’hésitent à éliminer d’autres individus (civils, déportés, enfants, travailleurs immigrés) pour parvenir à leur fin : le pouvoir, toujours plus de pouvoir. Ils n’éprouvent pas de remords, et vont jusqu’à éprouver une certaine satisfaction dans leurs actes. Ils entrent donc dans la catégorie de ce que Vercors nomme « Le Grand Tigre ». Le Grand Tigre peut se définir comme une menace pour l'être humain et surtout son intégrité, ce que le personnage de Pierre Cange dans Les Armes de la nuit nomme sa « qualité d'homme ». Les personnages cités ne sont pas des menaces temporaires envers un certain type d’individus ; leur comportement est un danger global envers toute l’humanité, et susceptible d’être suivi par d’autres. Le Grand Tigre constitue ainsi l'animalité soumise à la nature dans ce qu'elle présente de plus violent, impitoyable, sans aucune solidarité, ni geste gratuit ou désintéressé envers les êtres. La lutte, qu’elle soit politique ou spirituelle ne suffit pas face au Grand Tigre. Il faut d’abord savoir l’identifier et le reconnaître, et ensuite ne pas succomber à la tentation de devenir soi-même soumis à la nature.

 L’homme vercorien

À l'opposé de l’égoïsme dénoncé dans le roman, les personnages vercoriens positifs défendent la « qualité d'homme », expression qui désigne les valeurs de lutte et de solidarité défendues par certains individus, même au plus fort de l'oppression et du désespoir. Vercors insiste en effet régulièrement sur l'importance du collectif et de la solidarité. La lutte contre la maladie se superpose à la grève des mineurs contre le pouvoir patronal au sein d'une petite ville. Face au mal le message est on ne peut plus simple : il faut la jouer collectif comme a su d’ailleurs si bien l’écrire Albert Camus avec La Peste. Rappelez-vous, les individualistes ne font pas long feu dans Oran confinée. À ce titre, le meilleur passage du roman constitue pour moi la rencontre entre le vieux et trop sage biologiste Mirambeau et un jeune ouvrier déjà usé que Pélion cherche à mobiliser dans le comité des grévistes. Dans une écriture à la fois zolienne, bourdienne et steinbeckienne, cette scène est un moment doublement épiphanique puisque l’intellectuel réalise son appartenance à la communauté des hommes (de tousles hommes, et pas seulement celle de son laboratoire de recherche), et le travailleur comprend que son existence lui appartient toujours et n’est pas le jouet définitif de puissances supérieures : 

Pélion expliquait toujours ; et l’autre hochait la tête. Il approuvait du chef mais le cœur visiblement n’y était pas. Mirambeau écoutait, attendit la fin. Alors il toucha l’homme à l’épaule.
– Vous y réfléchirez, dit-il. Nous ne sommes pas tellement sûrs d’avoir raison …
Pélion se tourna, inquiet. Il y eut dans les yeux de l’homme une lueur – celle de l’écolier dispensé d’un devoir.
– Vous verrez bien, continuait Mirambeau. Rappelez-vous seulement une chose : ne lâchez jamais les copains. Parce que si vous les lâchez, c’est vous qui vous trouverez seul. Quand on ne sait pas ce qu’on doit faire, ne pas lâcher les copains c’est une règle facile à se rappeler. Et elle ne trompe jamais.
Pélion s’était levé aussi. Il fronçait encore un sourcil. Mirambeau gardait serrée dans la sienne une main hésitante. Son regard lourd maintenait sous son autorité un regard vacillant. Il sourit – un long sourire – et répéta :
– Elle ne trompe jamais. Rappelez-vous cela. C’est facile.
Il ne lâcha la main que quand l’homme parvint à sourire à son tour, et put articuler.
– Oui, m’sieu Mirambeau.
C’était un effort si pathétique que Mirambeau eut envie d’embrasser cette trogne ridée, comme il l’eût fait pour un enfant. Il serra seulement la main un peu plus fort, et sentit en réponse une étreinte ferme. Il sourit davantage, plissa les yeux, fit de la tête un petit « oui » de connivence. Le visage devant lui rayonnait tout à fait.
Ils quittèrent la maison, et entrèrent dans la maison suivante. (Colères, op. cit.)

 Chez Vercors, la communauté humaine est donc une communauté de rebelles qui refuse le diktat autoritaire et aveugle de la nature. La métaphore médicale, filée tout au long des publications de l'auteur (La Puissance du jour, Le Tigre d'Anvers, Colères, Zoo ou l'Assassin philanthrope) présente le corps comme un organisme incontrôlable car soumis au joug de la nature. L’incipit de Colères commence par la visite de Daniel Egmont à un vieil ami mathématicien, qui se meurt d'une tumeur pulmonaire et refuse pourtant d'accepter sa disparition prochaine :

« – Comprenez pas ? dit le malade avec une espèce ce rire, sans bruit, rauque et atroce. C'est mon tour de crever mais je n'accepte pas. Faut pas accepter. Jamais. Comprenez ? Jamais. » […] « – Je suis debout, et habillé, pour montrer ça ; ce n'est pas moi qui meurs. Moi, je ne meurs pas : on me tue. » (Colères, op. cit.)

Peu importe la forme que prend l’ennemi, Vercors place ainsi la révolte absolue au cœur de sa réflexion anthropologique. En 1971, dans l’un de ses courriers au lecteur, il déclare :

[…] ce qui fonde, non pas seulement la ''noblesse'', mais l'homme lui-même en tant qu'espèce, ce qui le distingue du règne animal, c'est cette capacité de refuser sa condition naturelle avec tout son bagage d'instincts et de pulsions (agressivité, etc. ...). Si ce point est admis, s'il s'ensuit qu'une éthique rationnelle s'impose à l'espèce humaine du fait de son caractère spécifique de rebelle, et donne un sens à son ''hominisation'' : toute entorse à la rébellion, tout retour à la nature est un recul rétro-humain. (Lettre à Maria-Luisa D'Ascenzo, Fonds Vercors, Bibliothèque Doucet, Paris. Termes soulignés par l’auteur)

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 Devenir homme c’est donc refuser le diktat de la nature, ne pas se considérer comme un ensemble organique, mais avant tout comme un esprit de refus. Vercors souligne que c’est un processus long et complexe, toujours en cours de réalisation :

« Il leur faudrait apprendre que l'on n'est pas ''homme'' de naissance ; que chacun devient à tout moment, plus ou moins homme selon qu'il se soumet à sa condition animale ou au contraire qu'il la refuse et se rebelle. » (À dire vrai : entretiens de Vercors avec Gilles Plazy, Paris, Bourin, 1990)

Chez Vercors, l’identité anthropologique passe donc par une rébellion contre la Nature, contre l’organisme, contre un rapport organique au corps. Pour l'écrivain, la faiblesse et la douleur font partie de la condition humaine et on doit les accepter sans pour autant en avoir peur et surtout ne se définir qu’à travers cela. Le rejet de la souffrance ne doit jamais se faire au prix de la conscience.

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