Du refus de comprendre à l'obscurantisme, il n'y a qu'un pas

« Nous voulions, collectivement, comprendre comment nous en sommes arrivés là ». Cette phrase pourrait être le mot d'ordre de l'ouvrage-collectif "Vers la guerre des identités?". Une première adresse détournée tout à la fois aux lecteur.rice.s mais également à cet adage médiatique et politicien du « qui comprend excuse ». Tentative de saisie en quelques remarques, dans le cadre de l'édition Des Livres et Nous.

En mai dernier est paru à La découverte l’ouvrage collectif Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale, sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Dominic Thomas. Ce travail-complice (le duo Bancel-Blanchard a tantôt été précisé par Sandrine Lemaire, Ahmed Boubeker, Françoise Vergès, Florence Bernault, Dominic Thomas) s’inscrit dans une dynamique littéraire et théorique commencée onze années plus tôt par le livre-événement La fracture coloniale (en 2005), puis en 2010 par Ruptures postcoloniales et en 2015 par Le Grand Repli (d'autres livres -entre- ont suivi, précisant et développant la pensée, on peut notamment citer Zoos humains et exhibitions coloniales en 2011). Si Le Grand Repli était déjà marqué du sceau gramscien d’un pessimisme de l’intelligence (« il s’agit de militer pour un pessimisme éclairé » disait l’introduction), celui-ci en continue l’optimisme de la volonté en produisant des analyses claires, multiples, connexes, tentant une fois de plus de nous faire « sortir de [cette] grande nuit » (pour reprendre le livre éponyme d'Achille Mbembé, dont la pensée traverse ces ouvrages) qu'a été le colonialisme, et qui semble toujours pervertir et influer nos échanges, nos dialogues, notre vécu, notre structure étatique, et policière (à lire l’analyse pertinente de Mathieu Rigouste dans La domination policière sur la B.A.C comme police néo-coloniale chargée de maintenir un socio-apartheid) - ce que nous pourrions définir comme un nano-racisme- (à la fois d’Etat et de coutume)

D'abord fracture, puis rupture, et enfin guerre (ou révolution: ça dépend de l'oeil); c'est encore une fois de plus à une analyse claire, limpide, sans fioritures, et surtout dénuée de populisme et de démagogie intellectuelles et théoriques, que nous invitent ces chercheurs. L'idée ici n'est pas que le sage montre la lune pour que tous les idiots y pointent leur doigt, ni encore moins de mettre en place une sorte de bobologie pharmaco-narrative. Ici : la place n'est ni à la cicatrice, ni à celui qui la produit, mais à celui qui fabrique l'arme. A ces jargonneurs identitaires, et à leurs prédécesseurs dans l'histoire (Maurras, Massis, Poujade, …). Ici donc, un livre qui déconstruit toute pensée téléologique, ou du grand remplacement, ou de la fin de l'histoire. Ici, un livre qui dit comme Foucault, qu'il serait vraiment pédant de se prétendre la fin d'une époque, et que la révolution ultra-nationale n'est ni novatrice ni contemporaine, qu'être réac n'est pas un phénomène de mode, mais bien une humeur à interroger, un sentiment d'abandon, un repli. Ici donc, un livre qui agit pour ceux qui veulent un peu se dépatouiller dans le Grand Bordel du Petit Maintenant. 

« Il y a ceux qui veulent essayer de comprendre. Puis il y a ceux - bouleversés ou qui renâclent à l’effort intellectuel- qui veulent s’en tenir à l’irrationnel, à ce surgissement incompréhensible d’une barbarie inouïe au coeur d’un siècle qu’on croyait civilisé, et qui veulent donc détruire ladite barbarie - l’éradiquer." (Fouad Laroui, "tous les récits du monde", Vers la guerre des identités?, p.250)  

 De la fracture coloniale à la fin du modèle français 

La crise identitaire ou plutôt fictionnelle, car nous prétendrons comme Alexis Jenni dans sa contribution que l’identité est une fiction qu’un groupe se raconte à lui-même pour se fonder et se définir en creux contre celui qui est l’Autre, cette crise est le lieu d’un tiraillement, d’un non-débat, de blessure non-soignée, et celle-ci tient son fondement à la fois dans l’Algérie française (lieu mythique de l’Identité française et de sa perdition) mais également dans la non-gestion (le parcage) des flux migratoires entrainés par les différents processus de décolonisation. Pour être plus précis, nous pourrions dire que la crise identitaire que traverse la France actuellement tient son héritage et sa naissance de la fracture coloniale entre d’un côté l’intégration ou justement non-intégration d’immigré-e-s post-coloniaux (Yvan Gastaut reviendra dans son chapitre « Intégration, la fin d’un modèle ? » sur cette notion) et la défaite d’une sorte de pensée, d’idée grandiloquente de la Nation (en témoigne le chapitre de Renaud Dély sur « La grande complainte des déclinistes »). C’est sur ce tiraillement d’impensés (entre d’un côté la blanche judéo-chrétienne pour reprendre Morano, et cette société multiculturelle qui ne vient pas) que se joue aujourd’hui cette guerre des identités, avec l’idée pour les uns que « c’était mieux avant » (les déclinistes) et pour les autres « que ce pays ne voudra jamais d’eux » (comme on a pu l’entendre lors de la révolte des banlieues de 2005). Et ce sont ces impensés que ce livre nous invite à questionner. Par le biais de l’Histoire (lorsque Sylvain Crépon revient sur le Front national et sa soi-disant dédiabolisation), mais également par celui de l’actualité (lorsque qu’Alain Mabanckou et Dominic Thomas reviennent sur les crispations entrainées par le spectacle Exhibit B), des analyses se répondent et se complètent pour créer une sorte de réflexion rhizomatique, permettant aux lecteurs de remettre en jeu ses idées, ses attentes, ses clichés. Une crise fictionnelle donc avec d’un côté une société du Grand Repli et de l’autre une société de l’Ouvert (pour reprendre Rilke et Mbembé) 

«Nous avons cru que, en taisant le passé colonial, il s’effacerait. Ce n’est pas le cas. Le mouvement vers la guerre des identités est aussi né de ce silence. De cet aveuglement. De cette invisibilité de l’histoire, de son caractère inaudible, de ce refus de prendre au sérieux la demande d’égalité. » (N. Bancel, P. Blanchard, D. Thomas, « Qui veut la guerre des identités? », p.42)

Produire un document d’histoire  

L’idée ici n’est pas de produire un document de mémoire, mais bien un document d’histoire, susceptible d’ouvrir des ponts (plutôt que de construire des fosses) entre d’un côté la démocratisation du Front National, sa percée électorale et de l’autre la radicalisation d’une minorité. Permettre de pouvoir penser l’un avec l’autre et non contre comme lorsque Fouad Laroui nous rappelle que ce sont les accords Sykes-Picot de 1916 qui ont divisé le Moyen-Orient et que l’Etat Islamique peut être penser comme La revanche des sunnites, tout comme le Front National pourrait être penser comme la revanche de l’OAS. Nous nous trouvons nous dit Bancel, s’appuyant sur Louis Dumont, dans un processus « de régression vers un désir d’ordre, de retour en arrière, face à des transformations sociales, humaines, techniques, trop brutales, trop raides », et dans ce cadre, « l’ennemi aux mille facettes que nous combattons - à l’intérieur, à l’extérieur- n’est il pas la figure nécessaire d’un resserrement de la communauté nationale, grâce à son exclusion même?» (« L’ethnicisation des discours politiques », p.169).

De part et d’autres, on voit les crispations des humilié.e.s de l’Histoire -(qu’illes se pensent comme tels pour les fanatiques de l’OAS, de l’Algérie française, ou qu’illes soient en droit de le penser en tant qu’héritiers de cette humiliation), phagocytés par d’un côté des discours néo-raciaux, culturalistes, racialistes (Zemmour, Soral, Guéant, Morano, etc.) et de l’autre une revendication identitaire et mémorielle (Bouteldja)- se tendre, jusqu’à la possible fissure du tiraillement. 

Chantal Mouffe dans son livre l’Illusion du Consensus invitait déjà à réinventer une véritable politique de la pluralité humaine (selon la définition d’Arendt), une politiquedu conflit, du tiraillement. C’est celui-ci que l’Etat Français (à qui nombres de pages de ce livre s’adressent) doit garantir, pour remettre au sein du débat démocratique la question du fait colonial, celle du multiculturalisme, en tentant de taire toute stigmatisation (et débat essencialisant), pour faire de la France une véritable démocratie des peuples (et non du peuple, ce signifiant vide et populiste), dans leurs diffractions, leurs désaccords et leurs dissensus. Retrouver une véritable politique de la plèbe

 « Nous vivons la fin d’un modèle. Il nous reste à en réinventer un autre ou, à défaut, à nous résigner au grand retour aux modèles d’hier » («Intégration, la fin d’un modèle ? », Yvan Gastaut, p.77)

Une double crispation - Du rejet a la radicalisation identitaire

Car ce qui se prépare n’est pas rose. Si nous ne faisons rien. Si nous refusons de comprendre. Et ce livre regarde l’ennemi (qu’ils viennent du Moyen-Orient ou de vieux relents sudistes), et c’est en le regardant que nous ne serons pas pétrifié.e.s. Ce livre ne nous complait pas à la dictature de la plainte, ni à la stigmatisation de la haine. Car la haine est une construction sociale et exclusive. Continuer d’exclure, c’est la bercer. Garantir l’Etat pénal en bafouant l’Etat social, c’est la tutoyer. Prôner l’Etat d’Urgence, c’est la féliciter. Rejeter, c’est radicaliser. Il nous faut donc au contraire ouvrir, (nous) ouvrir… 

 « Nous sommes condamnés à vivre non seulement avec ce que nous aurons produit, mais aussi avec ce dont nous avons hérité » (Critique de la raison nègre, Achille Mbembé, p.254)

 

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