La table d'un écrivain suisse

Partant d'une boutade de Bolaño et rebondissant sur l'effervescence jouissive de Chamoiseau, une incitation à la lecture de trois plumes "helvétiques" coupables de tics et de TOCs enchanteurs

La table d’un écrivain suisse. Répondant à un journaliste lui demandant en quoi il aimerait se réincarner, Roberto Bolaño donne trois possibilités : un colibri, la table d’un écrivain suisse et un reptile dans le désert de Sonora. Dans cet ordre. Quels écrivains suisses ce bougre peut-il bien connaître ? Ramuz, sans doute ; mais l’a-t-il lu ? Cendrars, probablement, mais a-t-il la moindre idée de l’endroit où il est né ? Frisch et Dürrenmatt ? c’est moins sûr. A priori pas Cingria non plus, alors que certaines pages l’auraient sans doute ravi. Pourquoi diable la table d’un écrivain suisse ? Pourquoi pas sa chaise ? Pourquoi pas d’une Norvégienne ou d’un Danois ? D’un Saoudien ?

Bolaño a grandi au Chili, puis est allé vivre avec ses parents à Mexico, en 1968, quand il avait quinze ans. Il ira, quelques années plus tard, voyager en Europe et s’établira tout près de Barcelone.

Pour certains, il incarne la fin de la littérature latino-américaine, notamment parce que, comme une partie de sa génération, il déconstruit la notion de frontière et d’appartenance ; il montre l’aléatoire et l’illusoire des drapeaux. Il refuse d’être l’étendard de quoique ce soit, à gauche ou à droite. Il pense qu’il n’y a pas de « vérité », que le bien et le mal souvent se chevauchent.

« Je ne tente pas de faire en sorte que qui que ce soit se souvienne de quoique ce soit. Cela me coûte déjà assez de me souvenir moi-même. Plus que se souvenir c’est regarder [qui importe]. Simplement regarder ce que souvent l’on ne veut pas voir. »

La table d’un écrivain suisse, répond-il donc, joueur, en 2000, dans un journal chilien. Dans ce même entretien, il explique que son bonheur, quand il se présente (être avec son fils et qu’il se sente bien), est toujours imparfait ; « le bonheur parfait, où sa recherche, engendre l’immobilité ou les camps de concentration. » ajoute-t-il.

Le colibri, je l’ai retrouvé à la page 827 de la première brique magistrale où je me suis fondu, quand j’ai su que j’allais devoir fermer ma bouquinerie pour une durée indéterminée : « Biblique des derniers gestes », de Patrick Chamoiseau.

« C’est peut-être juin car les mangots commencent. Les merles sont contents. Les colibris veillent. Il y a un peu plus de chants invisibles. »

L’œuvre de Chamoiseau est touffue, profuse, colorée, sensuelle ; elle laisse poindre des gouttes d’une écume créole qui rafraîchit en même temps qu’elle élargit nos écoutilles langagières. Comme la prose d’un écrivain suisse ?

Léonard Crot est un jeune auteur suisse qui a compris qu’il l’était le jour où il a voulu envoyer son premier manuscrit ; il a même appris qu’il était vaudois, et que les aides à la publication ne seraient pas forcément les mêmes dans les cantons d’où il n’était ni originaire ni résident. Tiens donc.

Ce n’est pas pour cela que j’écris son nom ici, mais parce que son premier livre, « Les pommiers de la Baltique », était poétique, polyphonique, dense - j’écrirais ambitieux si ce terme ne charriait pas avec lui des dents qui font des traits sur les planchers ; j’aime le bois -, sombre mais tendre, déprimant mais jouissif ; allez comprendre. Son deuxième, « Silences d’une ville », confirmait qu’on avait affaire à une plume singulière, à un univers dont la noirceur et la douceur nous étaient devenues familières, familièrement dérangeantes, magnifiquement bouleversantes.

A paru tout récemment son troisième ouvrage, « Le poids de nos vides » (5 sens éditions), qui s’est inscrit aux côtés des deux précédents, clôturant une trilogie qui n’en est pas vraiment une. Mais les atmosphères, mais la tonalité, mais les personnages appuyés contre des vapeurs d’ombres.

Je ne sais pas si la table de Léonard est celle d’un écrivain suisse, mais je sais que ses fictions gribouillent sur des murs incertains des échelles permettant de se projeter bien au-delà, même si les silhouettes qu’il marmonne n’osent que rarement sauter, qu’elles se cassent plus que des os quand elles s’y risquent.

Je sais aussi qu’il y en a plusieurs, en Suisse romande, des écritures généreuses et irrévérencieuses sortant des sentiers de randonnée joliment balisés. Il est solaire et salutaire de se risquer dans « Le palais aux 37378 fenêtres » de Corinne Desarzens (éd. de l’Aire). Y abordant les méandres de la rédaction et de l’impression de l’Encyclopédie d’Yverdon, entre 1770 et 1780, elle déborde allègrement : elle invente des dialogues, évente des listes, vante des couleurs, vend des cartes postales mentales en 37378 dimensions. La prose (sidérante de fluidité dans l’envol permanent) de Desarzens réussit à être excessive et rigoureuse dans le même pas de danse à la belle étoile. Nombre de ses phrases sont des bains de minuit en merveilleuse compagnie. On en sort tout ébaubi.

Ce sont les syncopes qu’il ne faut pas craindre pour suivre Joseph Incardona dans « La soustraction des possibles » (éd. Finitude) ou dans ses précédents attentats littéraires contre le vernis bancaire, entre autres chevaux de bataille. L’auteur vous saisit à la gorge d’entrée, il « envoie » et « balance » sans échauffements ; il y en aura plus tard, des échauffourées aussi.  Je pourrais vous parler de l’intrigue et du contexte, mais ce qui m’a happé c’est cette manière de poser d’emblée une ambiance, de cisailler en quelques paragraphes les sous-vêtements de l’Histoire, d’apparaître au détour d’un enchaînement de boxeur de la page en nous dessinant son cœur. A peine une poignée de lignes et déjà je me disais merde, il est bon ce con ! Comme d’hab. Et puis, l’air de rien, un peu plus loin, il rend un savoureux hommage à Ramuz, il silhouette quelques femmes et hommes de lettres ayant arpenté Genève, donnant au débotté de l’envergure à son propos, élargissant les perspectives.

Le stylet de Desarzens m’apparaît comme une herse traçant d’innombrables sillons ; celui d’Incardona serait un cran d’arrêt et un poing américain ; quant à Léonard Crot, ce serait une pioche, une pioche qui creuse des tombes et épierre des maisons, une pioche qui, avec un peu d’imagination, devient un gouvernail et une ancre parce que les grands romans sont ambivalents, ambidextres, en billebaude, amphibies ; ils peuvent être amphigouriques ou en fibres de verre ; ils combattent les ankyloses, agitent leur plume où l’on ne veut pas regarder, ressassent des chants invisibles.

La table d’un écrivain suisse, je ne vois pas trop ce que c’est, ou alors trop bien, mais j’aime les écrivains vivant en Helvétie qui, comme le faisait génialement Bolaño, déboulonnent les retables, brûlent les cartables des banquiers et nous assènent des romans amples, des romans qui survolent sans même y songer cette floppée incessante de publications rimant avec un seul et unique mot : jetable.

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