Automne allemand, Stig Dagerman

La Suède est un pays surprenant, terre de naissance de phénomènes incroyaux : les délicieuses biscottes Krisprolls, la splendide Victoria de la Roue de la Fortune, et le très charmant mais infortuné Stig Dagerman.

Ce petit sourire en coin mais oulala Ce petit sourire en coin mais oulala

Sting ? Non, Stig. Stig Dagerman.

Étoile filante de la littérature scandinave, Stig Dagerman (1923-1954) est un bon gars animé de valeurs sûres : anarchiste, il épouse même une fille de réfugié allemand antinazi afin qu’elle puisse bénéficier de la protection de son pays. Jeune écrivain talentueux, il s’essaye au roman, aux nouvelles, au théâtre et à la poésie. Le grand public retiendra Le Serpent (1945) et cet essai au titre inoubliable Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952). Malheureux de longue date pour des raisons existentielles et éthiques et d’autres plus personnelles qui ne nous regardent pas, Stig Dagerman met fin à ses jours en 1954 et nous n’avons pas fini de le regretter.

Allemagne, « année zéro » : mais qu’allait-il faire en cette galère ? 

Très justement décrit par le traducteur français de Stig Dagerman comme un « voyage au bout de l’angoisse », Automne allemand* est le compte-rendu fidèle des pérégrinations obstinées du jeune journaliste dans l’Allemagne vaincue et grelottante post-guerre.

Loin de moi l’idée d’absoudre un peuple ayant élu démocratiquement un petit nerveux moustachu en 1933 et jetant allègrement des livres (puis un peu plus tard des Juifs et des Tsiganes) au feu. Cependant, on le sait, les Allemands – et surtout les Allemandes – en ont chié des ronds de chapeau à la fin de la guerre. Le lecteur curieux s’intéressera par exemple à Une femme dans Berlin de Marta Hillers (1954) qui évoque les centaines de milliers de viols subis par la population de la part des forces alliées, ou encore aux derniers chapitres de Voyage et Destin d’Alfred Döblin (1949). Poussé à l’exil avec sa famille car antinazi, plutôt gaucho et d’origine juive, ledit Alfred Döblin témoigne du choc de revoir son Berlin bien-aimé mais sans le reconnaître : les bombes et les combats sont passés par là et marquent durablement le paysage et les populations. Bref, vous avez compris le contexte, Automne allemand est tout sauf la description d’une promenade bucolico-romantique au cœur de la Forêt Noire. On est en 1946, c’est la faim, le froid, les ruines et le festival de la tuberculose.

Humanité et lucidité :

Stig Dagerman rend compte notamment de l'incapacité du public allemand au lendemain de la guerre à faire preuve d'introspection et d'empathie. Et pour cause, la faim et le froid ne sont jamais de bons conseillers :

« On demande à des Allemands qui vivaient dans des caves s’ils vivaient mieux sous Hitler et ces Allemands répondaient : oui. On demande à quelqu’un qui se noie s’il se portait mieux quand il se trouvait sur le quai et il répond : oui. Si l’on demande à quelqu’un qui n’a que deux tranches de pain par jour pour se nourrir s’il vivait mieux quand il en avait cinq, il y a fort à parier que l’on obtiendra la même réponse. Toute analyse de l'idéologie du peuple allemand en cet automne de privations [...] sera entièrement fausse si elle ne réussit pas à donner simultanément une idée suffisamment corrosive du milieu et des conditions de vie que les sujets analysés se sont vu assigner. » (p. 22)

Rendre compte des souffrances, mais également dénoncer l’hypocrisie. Ainsi, le journaliste raconte sa rencontre avec un jeune écrivain allemand, « l'un de ceux qui ont débuté pendant la guerre mais qui n'ont pas perdu celle-ci personnellement, grâce à leurs sorties de secours intellectuelles. » (p. 154) La description qui suit rappelle de manière troublante le portrait de l'écrivain pantouflard Gordon Allison dans Hamlet ou la longue nuit prend fin (1957) du même Alfred Döblin cité précédemment, et publié une dizaine d'années après Automne allemand. L’Allemagne au sortir de la guerre, c’est aussi le règne des « repus » décrits par le sociologue Eugen Kogon, déporté à Buchenwald. Les repus sont ceux qui prennent leur distance avec le conflit ; au mieux ils ignorent les enjeux actuels, au pire ils en profitent sans scrupules : « Les repus sont les plus coupables. La souffrance des autres sert de repoussoir à leur propre bien-être ; dès qu'elle risque de troubler leurs aises, ils ne veulent plus en entendre parler. »  (L’État SS, Introduction, 1946). Stig Dagerman livre dans ce portrait réussi par l’agacement qu’il suscite un très bel exemple de repu :

« C'est une expérience étonnante, déjà, que de fouler le sol d'un jardin qui ne soit pas saccagé et, dans cette Allemagne dépourvue de livres, où tout volume imprimé est si rare qu'on s'en approche avec recueillement simplement parce que c'est un livre, de pénétrer dans une pièce qui déborde de chefs-d’œuvre, depuis l'Inferno de Dante jusqu'à celui de Strindberg. Sur cette île située au milieu d'une mer d'atrocités est assis ce jeune écrivain au sourire las et au patronyme aristocratique qui fume des cigarettes obtenues en échange d'un certain nombre de livres et qui boit un thé aussi amer que l'automne ambiant. C'est ce que l'on appelle mener une vie hors du commun. Le monde extérieur, constitué de mineurs qui meurent de faim, de maisons grises aux façades éventrées et d'une humanité tout aussi grise vivant dans des caves et dont les lits de camp vacillants émergent de quelques centimètres d'eau quand il pleut comme en ce moment, ce n'est pas inconnu ici mais il n'est pas accepté, il est maintenu à la distance qui convient à tout ce qui est malséant. L'écrivain lui-même ne porte pas le moindre intérêt à ce qui se passe à quelques kilomètres ; sa femme qui va faire les courses au village, et ses enfants, qui prennent le train pour aller à l'école, constituent le seul lien, un lien bien paisible, qui le relie à la vie et à la mort, là-bas. Il ne quitte sa demeure solitaire et son jardin noyé sous la pluie qu'une fois de temps en temps – aussi rarement que possible – et sort dans cette réalité honnie avec la répugnance de l'ermite qui quitte son désert pour se rendre dans une oasis. » (p. 155-156). 

Plus discrets, les antinazis convaincus sont décrits comme « les plus belles ruines de l’Allemagne » (p. 40) par Dagerman car ils sont triplement déçus et par la libération, l’attitude de leurs compatriotes, mais aussi la politique alliée, qui ne manque ni d’injustice (notamment économique) ni d’indulgence envers certains anciens collaborateurs du régime. Concernant ce dernier point, le processus de dénazification est impitoyablement dénoncé pour sa justice à deux vitesses :

« C’est cela qui est absurde, désespérant et tragique : le fait que ceux que les scrupules n’étouffent pas et pour qui l’argent n’a pas d’odeur puissent faire des affaires avec les nouveaux maîtres qui siègent dans les conseils et dans les organismes de décision. » (p. 115)

L’ouvrage s’achève par le départ du journaliste d’Allemagne, mais laisse la parole aux victimes absolues : les prisonniers des camps de concentration. Dagerman évoque le cas d’un couple, tous deux déportés politiques : la femme cherche à poser par écrit le témoignage de leurs expériences respectives. C’est là que les dernières pages se font particulièrement visionnaires. En effet, l’auteur a déjà compris dans l’immédiat après-guerre certaines problématiques cruciales autour de la parole des survivants :

« Or elle essaie de le faire parler […] mais il ne la comprend pas, il ne comprend pas qu’elle veuille écrire sur ce qu’il a souffert. Et personne, dans le cercle de leurs connaissances, ne la comprend […]. Cette souffrance est vécue, maintenant elle ne doit plus exister. Elle était sale, répugnante, basse et mesquine et c’est pourquoi il ne faut plus en parler, oralement ou par écrit. La distance est trop faible entre l’œuvre littéraire et cette souffrance extrême ; ce n’est que lorsqu’elle aura été purifiée par le temps que viendra le moment d’en parler. Et pourtant cette femme espère toujours, chaque fois qu’elle est seule avec son mari elle espère entendre les mots qui lui donneront la force de tremper sa plume dans la souffrance. » (pp. 163-165)

Traumatismes toujours bien présents mais intransmissibles, silence honteux mais aussi salvateur, hémorragie d’expression pour reprendre les termes de Robert Antelme**, absence d’un public réceptif, débuts tâtonnants d'un processus de résilience. Outre ces portraits complexes d’âmes grises*** dans un pays dont les pulsions destructrices se sont retournées contre lui, Stig Dagerman est parvenu à saisir l’ambiguïté de la reconstruction, du destin européen ainsi que les enjeux les plus importants de la littérature concentrationnaire et mémorielle d’après-guerre. Rien que pour cela il mérite de laisser tomber le dernier Harlequin et de se battre comme un chiffonnier pour l’emprunter asap à la bibliothèque municipale.

 

* Stig Dagerman, Automne allemand (Tysk Höst), Arles, Actes Sud, 1980, trad. Philippe Bouquet.
** Robert Antelme, « Témoignage du camp et poésie », in Textes inédits sur l'espèce humaine, essais et témoignages, Paris, Gallimard, 1996, p. 44.
*** Nous renvoyons à l’ouvrage de Philippe Claudel, Les Âmes grises, Paris, Stock, 2003.

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