De l'utilité sociale

Après l'essai «buzz» de David Graeber sur les «bullshit jobs», Julien Brygo et Olivier Cyran livrent un ouvrage en forme d'enquête sur les «Boulots de Merde». Alors que Mr Graeber se concentre avant tout sur la futilité ressentie, nos deux compères élargissent la photo de leur plume acérée !

Adeptes du politiquement correct, passez votre chemin! Cette citation magistrale de Francis Bouygues en 1970 vous mettra dans l’ambiance dès les premières pages:

«  Les conditions de travail que nous offrons sont telles que les Français préfèrent travailler en usine ou dans des bureaux. Par contre ces conditions restent attractives pour une main d’œuvre relativement frustre qui vient des pays étrangers. […] Nous ne pouvons pas former [la main d’œuvre étrangère] car si nous la formons, nous n’avons pas l’espoir que nous pourrons la conserver. ». A mettre en regard, donc, des 2 383 morts du travail en 1971…

Assumer publiquement une telle situation rend cependant la contre-attaque un peu trop facile, cela ne se fait donc plus depuis longtemps…

En contre-pointe, le livre vous plonge directement dans l’univers de Serge Bourbon, coacheur pour chômeur, histoire qu’on comprenne bien que l’époque a changé ! Un mélange de lieux communs, de clichés éhontés et de culpabilisation de bas étage se déverse sur le lecteur et l’auditoire. Les auteurs auront l’amabilité, comme à chaque étape de l’enquête, de vous présenter le contexte (salon de recrutement pour secteurs pourvoyeurs  d’une grande quantité de « Boulots de Merdes » : hôtellerie, restauration, grande distribution,…) et le profil des pauvres hères qui terminent dans ce salon au plus grand ravissement de leur conseiller Pôle Emploi (femme en reprise d’activité après une grossesse, jeune de banlieue défavorisée, etc…).

Serge ne convaincra personne à part lui-même. En revanche, le lecteur pourra savourer pleinement l’ineptie de son discours, son décalage avec l’auditoire.

C’est de mon point de vue une vraie réussite du livre, faire vivre la « bullshit du marché du travail » en immersion totale, porté par la plume incisive des deux auteurs.

·       L’horreur des centres d’appels vous sera confirmée ;

·       Vous aurez la larme à l’œil pour les retraités exploités qui se coltinent des kilos de prospectus publicitaires de boîtes aux lettres en boîtes aux lettres pour une misère (mais avec le sourire…) ;

·       Vous aurez envie de renverser Jean-Denis Cambrexelle en voiture, pour s’être battu contre la Conseil d’Etat afin que ces mêmes retraités ne soient pas payés à l’heure, mais en fonction d’une « estimation de leur temps de tournée » ; 

·       Vous aurez des sentiments mitigés pour Frédéric, ancien para préposé à la chasse aux migrants du port de Dunkerque, payé et managé au lance-pierre, et des sentiments moins mitigés pour son patron, auteur incompris qui dédicace ses romans au Auchan de Boulogne ;

·       Vous allez franchement déprimer en apprenant la réalité sur le « Service Civique »;

·       Vous allez franchement rigoler pendant la visite de « One Nation », outlet de luxe dont la mission est de faire en « sorte que l’achat d’un cardigan Armani à 159€ fabriqué en Tunisie pour une bouchée de pain reçoive le label ‘Smart Shopping’ » ;

·       Enfin, cerise sur le gâteau, vous pourrez constater les inébranlables convictions des hommes d’argent et de bourse, plutôt propice à un amusement désespéré du lecteur….

Bref, ce livre est une mine d’informations, une grande bouffée de réel, racontée avec fougue et ironie.

En revanche, j’ai pu trouver les auteurs un poil cruels avec les échelons moins élevés de la « pyramide sociale », comme Frédéric (celui du port de Dunkerque), qui aura carrément droit  au qualificatif de « brute détraquée »…. Comment baser tout un discours sur les témoignages de personnes que l’on dénigre ?

C’est d’autant plus dommageable que l’enquête sur le port de Dunkerque est certainement la plus chiffrée, la plus aboutie, qui aborde toutes les facettes (employés, patrons, politiques) et, sans ce petit écueil, la plus réussie. Les auteurs y touchent à mon avis au cœur du sujet :

« La corvée qu’il décrit relève incontestablement du boulot de merde, mais c’est d’abord un sale boulot, créé pour de sales  raisons, et qui requiert de l’employé un certain degré d’adhésion au rôle que l’Etat et la société lui assignent ».

Exactement ! Et c’est là que se croisent les approches de Mr Graeber (manque de sens, ennui) et de nos auteurs (nuisance sociale).

Le marché du travail a subit le même traitement que les steaks MacDo : aseptisé, complètement détaché de son origine, banalisé à grand renfort de marketing, ceux qui ne l’acceptent pas, qui s’interrogent sur les conséquences (pour les autres et eux-mêmes) sont juste étranges et n’ont que peu de chance de « s’insérer dans la société ».

Cette remarque m’amène au deuxième aspect de cette chronique : en effet, le sous-titre « enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers » m’avait donné quelques attentes.

Oui, les auteurs ont parfois analysé avec une grande justesse le fonctionnement « nuisible » de notre société et m’ont convaincu. Exemple : Ronan, ancien ouvrier métallurgique, a contracté la maladie de Crohn, et fait maintenant un parfait agent de sécurité Cotorep (moins de charges pour l’employeur), dans une région à ce point sinistrée que tous les bras disponibles se bousculent pour aller chasser les clandestins. La boucle est bouclée, belle démonstration, mais un peu perdue dans la narration « punchy ».

En revanche ils rapprochent, dans l’introduction, leur enquête d’une étude anglaise qui vise à évaluer la « valeur sociale » des métiers (1). Bien que cette étude ne soit pas exhaustive, elle a le mérite de chiffrer en étudiant de bout en bout (avec les données disponibles) chaque métier et son impact sur la société.

Or, l’enquête de nos auteurs est à mon avis très différente, elle nous éclaire (avec brio) sur l’hypocrisie ambiante dans le monde du travail, sur l’aliénation à tous les niveaux et dans tous les secteurs.

Dans cette optique-là, le livre a une véritable valeur, mais elle est différente de celle annoncée en couverture.

 

(1)    c.f. Le Monde Diplomatique Mars 2010 – « De la valeur ignorée des métiers » par P. Rimbert

 

Pour les plus motivés, une petite introduction au biais d'analyse de l'auteur de ces lignes, à qui le sujet de l'ouvrage a immédiatement parlé. Merci d'ailleurs à Mediapart de m'avoir offert l'occasion de m'exprimer!

 Comme l'on noté les auteurs, la notion de « Boulot de Merde » est large et subjective. Plusieurs paramètres viennent à l'esprit: vacuité, ennui, manque d'intérêt pour le sujet, faible rémunération, conditions de travail, précarité, j'en passe et des meilleurs. De par mon expérience, j'aurais plutôt tendance à me rapprocher de la définition de David Graeber et ses "bullshit jobs", insistant sur le manque de sens et l'ennui. Diplômé d'une bonne école d'ingénieur généraliste, je n'ai pas senti immédiatement une appétence suffisante (que de regrets aujourd’hui…) pour me lancer dans un domaine scientifique particulier, et ai donc jeté mon dévolu vers le conseil, le conseil en conduite du changement, spécialisé dans la banque et l’assurance (j’entends vos sifflements moqueurs d’ici). Je disais donc que le titre m’a plu : en effet, changeant régulièrement d’entreprise et de secteur, je suis aux premières loges (et même acteur) de la grande danse des « Boulots de Merde », en costume dans un Open Space.

 Malgré presque deux ans au service de l’industrie financière, je reste assez convaincu de l’utilité d’une telle expérience. D’une, lire le Diplo et le Canard c’est bien, mais comprendre les rouages du capitalisme reste à mon avis essentiel. Deuxièmement, ce quotidien est également une expérience humaine : qui sont ces gens heureux de passer 15 ans dans la même tour ? À manger les mêmes sandwichs industriels (10€ avec boisson dessert) ? Quelles sont leurs motivations ? Leurs modes de vie ? Si un jour une majorité de l’humanité se ressaisit et s’aperçoit qu’elle creuse sa tombe au rythme d’un iPhone par an, il faudra toujours faire quelque chose de ces gens, finalement de bonne foi, mais qui manquent un peu de discernement (M6 est là pour le garantir). En lisant le sous-titre, j'attendais de l'ouvrage des éléments de réponses, voire une argumentation pour convaincre mes insouciants voisins de La Défense….

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