Syrine KRICHEN
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Billet de blog 25 sept. 2020

Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit : Hervé Mazurel

Au début du XIXème siècle, la part belle était donnée à l’humain non pas dans sa singularité mais comme êtres liés par la politesse des genres dans une matrice unifiée, ici celle de l’Allemagne romantique. Kaspar, l’abandonné serait né en 1812 et fut assassiné en 1833 : vingt et un ans d’une vie bousculée, conspuée, disséquée, une existence assassinée.

Syrine KRICHEN
Commissaire d'exposition et écrivain
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Au début du XIXèmesiècle, la part belle était donnée à l’humain non pas dans sa singularité mais comme êtres liés par la politesse des genres dans une matrice unifiée, ici, celle de l’Allemagne romantique. Kaspar, l’abandonné serait né en 1812 et fut assassiné en 1833 : vingt et un ans d’une vie bousculée, conspuée, disséquée, une existence assassinée.

Ce livre est un chef-d’oeuvre, qui à défaut de dénouer un fait divers, déploie une enquête précise, sur la vie de Kaspar Hauser. L’existence de ce jeune adulte fut courte et rythmée par ses premiers dix-sept ans de captivité dans une cage ; un artefact probablement sous terre. Kaspar de la nuit, connut seulement la pénombre épaisse, et tout son corps en fut meurtri comme sa psychologie fut cette meurtrissure.

Kaspar grâce à l’écrivain est enfin cet authentique enfant, ce Kaspar Hauser de qui l’on s’est joué le faisant vivre dans une geôle depuis sa prime enfance, puis une fois ‘libéré’ de sa séquestration, il fut placé dans une cellule de la prison de Nuremberg. Enfin, il vécut dans les châteaux de ses tuteurs qui lui offrirent en guise ‘de ce qui passe le temps’, des petits chevaux de bois, et des rubans : seuls jouets provenant des premières années de sa vie injuriée par la réclusion. ‘Les hommes ne doivent pas dormir seuls, retranchés des autres, c’est dormir dans le même lit que la mort ’ écrit Albert Camus dans l’Homme Révolté. 

Puis, Kaspar une fois dans le monde des hommes éclairant son siècle, sa vie, déploya son apprentissage, sa curiosité avec toute son ingénuité. ‘Il avait une sorte de respect naturel et une attention de tous les instants pour les autres règnes (minéraux, animaux ou végétaux) et les moindres existences.Tout comptait pour lui infiniment.’

Kaspar nous apparaît alors comme un être de pureté, de délicatesse, de solitude, avec des remarques tonitruantes sur cette société et les défauts sociaux, des us et coutumes que Kaspar découvraient et qui lui semblaient hors de la véritable essence du monde et de la vie. Ainsi ‘par-delà la nature et la culture Kaspar était incapable de faire la différence entre les produits de la nature et l’art’

Chacun de ses protecteurs et chacun à la hauteur d’empathie malgré tout, le regardèrent comme un cobaye. Kaspar fut un élève brillant, et polyvalent puis soudainement moins (sauf pour le dessin pour lequel il avait un grand talent). Kaspar comprit assez vite la nature des hommes et su s’en accommoder avec une attitude constante de gentillesse et de compassion non feinte envers ceux qui lui voulaient du bien, quant aux autres, il préférait le retrait. Il fut d’ailleurs accepté dans la haute société et en acquis les codes avec une immense finesse car sans en dire plus : Kaspar n’était-il pas issu d’une famille princière ?

Mais l’époque était à la réflexion sur l’éducation, la didactique et ses formes, ainsi il en fut une des figures tests, permettant à chacun de juger des méthodes et des capacités de l’enfant, de ses progrès, comme de ses zones de repli qui était ‘Ce chemin qui mène du sensible à l’intelligible‘. Hervé Mazurel avec la patience des plus grands limiers, donc d’un grand historien romancier, nous entonne le rythme de la vie de l’enfant obscur, les aberrations et la toute violence de cette tentative d’assassinat en 1929 puis finalement son meurtre. Grâce à ses recherches, l’historien nous expose l’immense intelligence de Kaspar qui apprend à parler avec dextérité une langue intérieure que peu comprirent, lui qui se sait échoué dans une civilisation qui à défaut de le protéger l’examina comme un freak, un mensonge de la nature, un imposteur, une dangerosité par défaut de compréhension. Camus lors de son discours inaugural du Nobel nous explique qu’il existe des moments où ‘la méchanceté fait penser à l’intelligence.’

D’ailleurs, Kaspar a plus croisé sur son court sillage des comportementalistes même si l’un de ses tuteurs semblait plus enclin à aimer cet être qui connu la méchanceté, la commisération parfois, la perversité, et surtout cet enfant dépositaire d’un lourd secret. 

Hervé Mazurel nous livre les détails de l’histoire de Kaspar Hauser prit entre la philosophie des lumières, Darwin en 1859, et les découvertes de Freud, d’ailleurs nous trouvons la description écrite de Kaspar d’un de ses rêves, dans un riche palais : rêve qui serait peut-être la réminiscence d’un temps transposé. 

Instantanément, je visualise les toiles de Barbara Navi, qui peint l’onirisme, l’enfance souvent, l’hallucination du monde et ses contours avec un système symbolique, celui des ombres et toujours avec une fine subtilité. Un geste pictural donc qui matérialise notre souhait si contradictoire et universel de ne jamais trop devenir des êtres sombres par trop de singularité, des humains simplement ‘ayant toujours accès à la nudité des choses’.

Site de Barbara Navi

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