La rentrée n’aura pas lieu, de Stéphane Benhamou

La rentrée n’aura pas lieu est une fable qui ressemble à un film de Jacques Tati. Elle raconte la grève générale et sans concertation de onze millions de français refusant de retourner au travail. Un récit cynique sur notre système politique qui pêne à instaurer un semblant de dialogue social face à un phénomène nouveau: un soulèvement pacifique et frondeur d’une société civile éveillée.

La petite mélodie de fin d’été raisonne sur les sentiers de notre chère France. Les journées raccourcissent déjà dans les premières fraîcheurs du soir. Bison futé annonce la couleur noire et Ipsos place Juppé en grand vainqueur de la primaire de la droite et du centre. Perdu. Les gares et aéroports sont vides, occupés par les  seuls militaires de l’opération Sentinelle. Stéphane Benhamou documentariste travaillant sur l'histoire contemporaine à partir d’images d'archives produit ici un récit étonnant. Le style saillant n’empêche pas la dramaturgie de s’enliser par moment dans cette bonne idée de départ mais l’écriture efficace rend malgré toute agréable la lecture.

La vraie force de cet essai repose sur le regard froid posé sur les institutions françaises face aux crises sociales. Stéphane Benhamou nous emmène dans une histoire fantastique mais ressemblant fort  aux agissements des mouvements qui ont agi pendant la loi travail.  Dans ces actions de la société civile, on observe toujours les mêmes réactions de l’exécutif. Contre une opposition solide, une seule réponse : isoler. Comme pendant les manifestations du printemps dernier, le pouvoir étonné par le comportement des Aoûtiens stigmatise la démarche pour mieux la contrôler. Il s’agit de pointer du doigt, de crier à la fracture de la société, de fragiliser ceux qui bloquent le pays. Par son incapacité à dialoguer, le pouvoir réprime dans le silence en fracturant l’opinion pour mieux combattre son opposant. Les Aoûtiens de Benhamou ressemblent à nos Zadistes de Notre-Dame-des-Landes, ils sont des héros contemporains, capables de mettre leurs vies de côté pour se consacrer à cette activité oubliée de la politique : l’intérêt général.

Ces vacanciers s’installent sur les plages y construisant des camps de fortune faisant rapidement l'objet d'interdiction. L’Etat ne parle plus que le langage du droit incapable de prendre part au débat. Le pouvoir ne comprend pas ce mouvement non revendicatif qui est comme Nuit Debout, silencieux mais bien en mouvement. Le politique moderne n’a plus réponse à ces nouvelles formes d’action. À Matignon et comme au printemps, l’exécutif s’enlise dans une communication maladroite agitant au passage quelques organes rageurs contre nos courageux Aoûtiens.

Le mouvement des Aoûtiens - si c’est bien cela son nom - prend une forme politique le jour du 7 septembre. Comme les Zadistes des Notre-Dame-des-Landes, la rentrée est au même titre que l’aéroport déclaré comme Grand Projet Inutile et Imposé : un GPII comme scandé par les Zadistes. Ces mouvements issus de la société civile comme ils y en eurent à Madrid avec les Indignés, à New York emmené par Occupy Wall Street ou encore avec la révolution des parapluies comme survenue à Hong Kong en septembre 2014. A chaque fois ces manifestations sont menées par des militants pro-démocrates, regroupés au sein d’un collectif qui milite pour une cause précise ou non mais qui souhaite déstabiliser un pouvoir corruptibles et sourd aux moindres revendications émanant du peuple.

Comme un symbole, le mouvement des parapluies plus simplement nommé collectif Occupy Central with Love and Peace raconte la réalité d’une masse silencieuse qui préfère comme les  Aoûtiens être heureux dans un temps qu’ils contrôlent. Peu importe si ce temps se dilue quitte à être perdu. Le grand sujet sociétal traité de manière ironique par Stéphane Benhamou est celui du bonheur dans le travail : à la fois activité d’aliénation et fonction indispensable pour grandir et devenir un Homme. Si l’on parle bien de travail, il est aussi bien sûr question d’un état de bien être à refuser la norme, à aller à l’encontre de l’attendu.

La beauté du mouvement des Aoûtiens réside dans le rythme qu’il impose désormais au politique. Aujourd’hui – comme peut-être vous demain, ce sont les Aoûtiens qui dicte le tempo, donne le calendrier. Comme une manière de ralentir la montre, de prendre le temps quand en face nos dirigeants sont incapables de s’arrêter pour dialoguer. L’automne signe le grand retour sur la scène politique des néo-conservateurs qui voudraient nous faire croire que la société est radicalement divisée entre citoyens assistés et travailleurs ; comme pour mieux se trouver un adversaire dans cette course électoral. Dans le récit de Benhamou, c’est Michel nouveau porte-parole des Aoûtiens qui devient ce bouc émissaire idéal pour un pouvoir persuadé qu’un mouvement de cette ampleur ne naît pas sans concertation et surtout incapable de s’adapter à une société en mutation. Déstabilisé par un mouvement comme le furent l’exécutif socialiste pendant l’occupation de la place de la République par Nuit Debout, le pouvoir en place dans le récit de Benhamou trouve en Michel l’adversaire dont il a besoin.

Le ton amusé de Benhamou produit une lecture rapide mais dont les mécanismes réflexifs fonctionnent encore une fois l’ouvrage terminé. Dans la nuit encore calmement éclairée, on se prend à rêver de révolution se disant que la société civile est en train de s’éveiller. Chacun se rêvant à inventer sa propre insurrection face à une norme contemporaine et destructrice contre laquelle il veut combattre.

 

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