Un jour, Ruth Klüger s’est cassée la binette en vélo.

Elle était autrichienne, juive, femme, née en 1931, et en plus elle avait pas l’air commode du tout. Bref, ça fait beaucoup pour une même personne et il ne peut s’agir que de l’écrivaine Ruth Klüger, morte le mois dernier.

C’est moi ou j’ai comme l’impression que sa disparition n’en touche qu’une sans faire bouger l’autre ? Grave erreur. Parce que Ruth Klüger ne peut se résumer à son CV de survivante des camps ; d’ailleurs, elle revendiquera toujours son héritage viennois, jamais celui d’Auschwitz, réduit à « un épouvantable hasard ». Non, ce qu’il faut absolument retenir d’elle c’est son œuvre (poésie, essais, romans) et sa capacité d’analyse du monde. C’est pourquoi nous allons gentiment poser nos rouleaux de PQ et nous intéresser aujourd’hui à Refus de témoigner (Weiter leben. Eine Jugend), publié en 1992.

 

Ruth Klüger, Refus de témoigner (Weiter leben. Eine Jugend), Göttingen, Wallstein, 1992, Paris, Viviane Hamy, 2010, trad. Jeanne Etore. Ruth Klüger, Refus de témoigner (Weiter leben. Eine Jugend), Göttingen, Wallstein, 1992, Paris, Viviane Hamy, 2010, trad. Jeanne Etore.

 

Au mauvais endroit, au mauvais moment

 Vous l’aurez compris, il ne faisait pas bon dans les années 30 de réciter le Mah nistanah à Pâques avec des petites tresses dans la réjouissante et très nazie Autriche. En d’autres temps et d’autres mœurs, là où Ruth aurait pu vivre ses cours en distanciel, se lamenter sur sa poussée acnéique suite à ses huit heures de masque quotidien et partager ses données pardon ses chorégraphies endiablées sur TikTok pour passer le temps, hé bien non notre petite Viennoise va connaître dès 1942 l’internement, le vrai : Theresienstadt, puis les camps d’Auschwitz et Christianstadt. Bien entendu elle n’est pas la seule : toute sa famille, ses amis, son entourage font partie de l’aventure, car tel est l’objectif de l’État jardinier nazi : arracher les mauvaises herbes pour préparer le terreau fertile d’un Reich millénaire. Père, frère, grands-parents disparaissent. Seule demeure la mère ; une orpheline – Ditha – rencontrée lors de la déportation sera adoptée comme une sœur à la libération.

 Oui on sait c’était pas facile des témoignages sur les camps on en a pléthore pourquoi elle et puis ça fait soixante-quinze ans que c’est terminé ce merdier merci bien parlons d'autre chose gnagnagna.

Alors déjà, faux. Des témoignages sur les camps nazis (mais je pourrais dire la même chose du Goulag soviétique ou des Laogaï chinois), on n’en aura jamais assez parce qu’ils constitueront toujours l’exception parmi l’exception. Refus de témoigner n’est pas la norme : c’est le récit d’une survivante (au milieu de tous les disparus) qui accepte d’écrire sur ce qu’elle a vécu (parmi tous ceux qui décident de se taire), qui parvient à exprimer non sans difficulté ce qu’elle a traversé (parmi ceux qui n’y arrivent pas ou pensent échouer), et est parvenue à toucher un large public (parmi tous les écrits retombés dans l’oubli ou juste jamais publiés, etc.). Donc, faire reparler cette voix, quel que soit la modestie du lieu, c’est lui redonner un petit pouvoir de parole, et faire réfléchir les différentes générations sur son parcours. Comme l’a affirmé l’écrivaine elle-même :

Mais au moins réagissez, ne vous voilez pas la face, ne prétendez pas d'emblée que cela ne vous concerne en rien, ou ne vous concerne que dans un cadre bien précisément tracé à la règle et au compas, et que vous avez déjà supporté la vue des photographies avec les tas de cadavres et payé votre tribut de culpabilité collective et de pitié. Montrez-vous combattifs, cherchez l'affrontement.

L’affrontement justement, c’est le lot de Ruth Klüger. Après un grave accident de la circulation dans la rue des Juifs à Göttingen (lieu dont la symbolique n’échappe pas à la narratrice), le temps de la remémoration brutale et donc de l’écriture comme exutoire advient.

[J]ai l'impression qu'il me poursuit, qu'il veut m'écraser, c'est le désespoir, lumière dans la nuit, sa lampe, du métal, comme les projecteurs au-dessus des barbelés, je veux me défendre, le repousser les bras tendus, c'est le choc, l'Allemagne, un instant comme une empoignade, ce combat-là je le perds, du métal, encore l'Allemagne, qu'est-ce que je fais là, pourquoi suis-je revenue, est-ce que je suis jamais partie ?

 Il s’agit alors de se battre avec les évènements traumatiques refoulés tout en faisant preuve de lucidité sur l’environnement d’après-guerre. Cet ouvrage possède deux qualités salutaires : il n’est jamais un discours victimaire, et il interroge des enjeux essentiels autour de la réception de l’extermination et son héritage mémoriel.

 

David Olère (1945) in L'Œil du témoin, Fondation Beate Klarsfeld, Paris 1989. David Olère (1945) in L'Œil du témoin, Fondation Beate Klarsfeld, Paris 1989.

 

 

Maman en prend pour son grade

 Élément peu commun dans ce récit : la complexité de la relation entre la mère et la narratrice, qui n’est pas sans rappeler parfois la douleur des rapports chez Elie Wiesel entre le narrateur de La Nuit et son père. Le parent apparaît ici comme une figure complexe et contradictoire, à l’opposé du portrait positif et tendre de la mère de Simone Veil dans Une Vie. Tantôt protectrice, tantôt étouffante, parfois humiliante et injuste, la mère de la narratrice dans Refus de témoigner ne manque ni de courage ni de névrose :

 « Dans ce camp d’extermination, ma mère a eu dès le départ les réactions qu’il fallait. […] Je ne pense pas que ce soit la raison mais une profonde folie de la persécution qui l’a fait réagir ainsi. […] Ma mère, qui auparavant, et surtout par la suite, s’est souvent crue persécutée, avait pour une fois raison et s’est comportée en conséquence. »

La libération ne signe en aucun cas une réunification idyllique ; au contraire, les relations vont se tendre de plus en plus, la mère n’approuvant ni le mode de sa vie de sa fille, ni ses choix d’étude. Ruth Klüger quant à elle déplore la paranoïa de sa mère et son interprétation qu’elle juge biaisée et parfois fausse des évènements. Bien entendu, le discours narratif est lui-même éminemment subjectif puisqu’il est celui de la fille malmenée ; néanmoins, cette dernière ne s’épargne pas non plus lorsqu’il s’agit de faire preuve d’autocritique. On ne peut que saluer cette absence totale de complaisance dans la description des comportements (« les heurts constants avec ma mère, qui trouve toujours à redire ce que je fais, ne me laisse pas une minute en paix, et porte un jugement négatif sur chacun de mes actes ») qui ne rend la dureté de la vie concentrationnaire et d’après-guerre que plus sensible.

 

Le kitsch, c’est pas chic

Tout le paradoxe est là : parler crémation pendant un repas ça gâche le goût des rognons de veau, mais entretenir dévotement les lieux de déportation et d’extermination jusqu’à en faire des mausolées du pathos (non sans un certain souci de marketing), pas de soucis.

« On ne raconte pas ça à table. Récemment, à Göttingen, nous évoquions au dessert les situations sans issue dans lesquelles nous avions pu nous trouver, par exemple l’ascenseur qui s’arrête, les tunnels trop longs [...] nous parlions de tout ce qui peut provoquer une réaction de claustrophobie [...]. J’aurais pu proposer mon voyage en wagon à bestiaux, et naturellement je n’ai pas cessé d’y penser, mais comment amener ça ? Cette histoire aurait tellement paralysé la conversation, elle en aurait tellement outrepassé le cadre, que j’aurais été la seule à continuer de parler ; les autres plus ou moins touchés, accablés, se seraient tus, réduits au silence par le récit de ce que j’avais vécu. J’ai donc raconté à la place quelque chose d’autre [...] » (Refus de témoigner, p. 121).

Le silence, par choix ou par défaut, c’est en effet le lot de nombre de survivants. Déporté à vingt ans à Buchenwald, l’écrivain Jorge Semprún se tait à son retour car il réalise que parler le tue. Il lui faut attendre 1963 pour se lancer avec Le Grand Voyage. Primo Levi écrit quant à lui très peu de temps après son retour d’Auschwitz, mais Si c’est un homme ne fait que murmurer à l’oreille de la tramontane jusqu’au succès de La Trêve (1963) lequel assure la réédition en masse du premier ouvrage.

 À cette difficulté de dire mais aussi d’être écouté, Ruth Klüger va démontrer de l’autre côté l’essor d’un « kitsch concentrationnaire* » dans la stratégie muséale :

Les touristes qui affluent aujourd’hui en masse à Munich se rendent d’abord sur la Marienplatz, pour écouter le joli carillon et admirer les fringantes marionnettes qui exécutent ponctuellement leur ronde en haut de la tour de l’hôtel de ville, puis ils vont visiter les baraquements de Dachau. À Weimar, ceux qui tiennent à ramener un bon souvenir de Goethe [...] vont, avec un respectueux accablement, s’incliner au passage devant le monument de Buchenwald.

Elle n’est pas la seule à le penser, comme en atteste la critique de l’écrivain et prix Nobel hongrois Imre Kertész, qui tacle l’esthétisation horrifique de la condition concentrationnaire, c’est-à-dire la recherche du « frisson d’horreur* ». Le pathos peut avoir une certaine pertinence, mais il ne peut être l’élément central d’un processus de réflexion. Il faut ainsi toujours le situer dans un rapport d’équilibre avec le contenu du discours (logos) et sa posture (ethos). À sa libération, Jorge Semprún rêve d’un camp abandonné à la nature, disparaissant sous l’élément végétal ; ce n’est qu’en vieillissant et en endossant le rôle de témoin, de passeur de mémoire que le survivant espagnol développe la conviction d’un retour mémoriel sur les lieux de l’expérience concentrationnaire.

 

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La figure de l'exilé, du pourchassé, du clandestin demeure plus que jamais d'actualité́ dans un paysage mondial toujours marqué par les camps et les flux migratoires. Les écrits klügeriens sont donc loin d’être des archives poussiéreuses issues d’un passé révolu. En refusant sa déportation comme constitutive de son identité – en particulier son identité publique, sociale – Ruth Klüger ne se reconnaît pas dans le cadre imposé par les Nazis, et déjoue brillamment leur stratégie d'assimilation de l'identité concentrationnaire par le déporté lui-même.

Bon vent Ruth, où que tu sois ne change jamais.

*À ce sujet nous renvoyons au travail de la chercheuse Catherine Coquio et notamment son article « Envoyer les fantômes au musée ? », Gradhiva [En ligne], n°5, 2007, mis en ligne le 15 mai 2010. Source : http://gradhiva.revues.org/735

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