André Gide : La porte étroite

Lorsque l’amour vous invite à entrer par la porte étroite de l’amour paroxystique alors il ne faut pas hésiter à l’ouvrir.

 © Amélie Lalaudière © Amélie Lalaudière

Lorsque l’amour vous invite à entrer par la porte étroite de l’amour paroxystique alors il ne faut pas hésiter à l’ouvrir. Oh, c’est une histoire simple un jeune adolescent est épris depuis toujours de sa cousine Alissa. Jérôme le sait et d’ailleurs ils sauront vite l’un et l’autre le serment qui prend la forme d’un sermon : ‘Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car la porte large et le chemin spacieux mènent à la perdition, et nombreux sont ceux qui y passent : mais étroite est la porte et resserrée la voie qui conduisent à la Vie, et il en est peu qui les trouvent.’

Alors existent les drames familiaux, un père qui meurt, une mère qui le suit de peu, puis la vie à Fongueusemare en Normandie entre Alissa et sa sœur Juliette, le frère Robert, son oncle, une tante volage, des nano-événements qui scandent les saisons des vacances. Puis, Abel l’ami qui s’éprend de Juliette, elle l’alliée fidèle de Jérôme à qui il ose parler de sa passion pour Alissa, mais secrètement Juliette, elle, aime Jérôme. Il faut voir avec quelle force Gide décrit les amours novices, les aléas du cœur, les tensions inhérentes aux passions, c’est palpitant, fondamental et fascinant.

C’est un amour christique qui meut alors Alissa et Jérôme et qui des deux a sonné le glas pour qu’il en soit ainsi ? Alors que la vie reprend peu à peu, eux vivent dans un halo de vertu, de jeux qui touchent à l’élévation presque masochiste des sentiments, la relation devient épistolaire, qu’importe l’amour se meut dans chacune des lettres, il part en Italie, Juliette se marie, Abel devient écrivain, toujours et qu’importe Alissa s’emballe dans l’amour pour l’amour, Jérôme fait son service militaire, elle devient plus belle en même temps que plus austère, qu’importe c’est la foi qui porte leurs deux cœurs abasourdis par autant d’amour : ‘Oui mon ami, c’est une exhortation à la joie comme tu dis, que j’écoute et comprends dans « l’hymne confus » de la nature. Je l’entends dans chaque chant d’oiseau ; je la respire dans le parfum de chaque fleur, et j’en viens à ne comprendre plus que l’adoration comme seule forme de la prière.’

Les rencontres des fiancés se font rares, les lectures partagées dans la jeunesse ont changé, Alissa ne lit plus que des livres pieux, et la bible puis s’efforce d’écrire mal, eux qui avant se passionnaient pour les poètes Shelley, Byron, Keats, et qui annotaient les pages pour le seul plaisir de la lecture croisée. Oui, le romantisme souffle encore mais il semble vouloir se figer là, à chaque mot. L’espace a été modifié et ce n’est pas seulement la vie qui a métamorphosée l’amour, mais un autre émoi qui mêle l'étonnement et la tristesse. Car c’est dans le sacrifice qu’ils fondent cet amour, dans la complication de l’âme ainsi la vertu n’apparait plus que comme une résistance à l’amour. Ici, il n’est pas question d’amour heureux, les amours s’évaporent, usent les larges vantaux du bonheur, le rendent perfide.  

Et puis c’est après un silence de trois ans qu’a lieu la dernière rencontre, il n’est plus temps désormais, plus le temps d’une vie l’un avec l’autre mariés comme l’adorée Juliette, toujours présente dans le récit comme ce rappel aux amours d’enfance, car Alissa quitte Jérôme, lui qui attendait en sourdine que la porte étroite se referme en toute logique sur ce qui aurait été le meilleur de leur relation enfin c’est ce que lui abjure Alissa, oui le meilleur sur ce qui reste désormais à advenir et qui n’adviendra plus comme deux mains qui à jamais ne peuvent se rejoindre.

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