« Injuriez-vous ! Du bon usage de l'insulte », Julienne Flory

Tandis qu'en France depuis déjà quelques années, nous avons quitté les territoires hallucinés de la cinquième république pour entrer dans le triste champ rituel du passage à l'acte et du meurtre de masse sous bannière terroriste, n'est-il pas tout à fait étrange de lire un livre au titre douteux ?

Tandis qu'en France depuis déjà quelques années, nous avons quitté les territoires hallucinés de la cinquième république pour entrer dans le triste champ rituel du passage à l'acte et du meurtre de masse sous bannière terroriste, n'est-il pas tout à fait étrange de lire un livre au titre douteux ? Il s'agit de l'ouvrage récemment publié aux éditions de La Découverte et dont le titre « trash » semble cyniquement intitulé par l'auteure, Julienne Flory, «  Injuriez-vous ! Du bon usage de l'insulte ».

Pourquoi être particulièrement intéressé par un sujet où l'inconfortable le dispute au conformisme supposé ambiant, un espace où l'agressivité et la haine semblent reines, tour à tour ? Passée la surprise et la pensée hâtive, c'est à la seule lecture du texte que l'on s'aperçoit qu'il est utile de prendre très au sérieux un commandement généralement si peu entendu et si peu admis. Le Vade-mecum de Julienne Flory mesure, il faut bien le dire, au fil de sa lecture, tout un pan de notre propre ignorance tant le sujet traité et ses enjeux nous avaient largement échappé. Le livre est une bonne entrée en matière à qui veut bien entendre les présupposés qui le soutiennent et à qui veut approfondir le champ des simples civilités ancestrales d'où le bonheur devait nécessairement découler du célèbre et si joyeux «Aimez-vous les uns les autres».

Si  comme nous l'enseigne la recherche psychanalytique,  l'injure blesse , choque ou détruit , si elle peut  possiblement tuer le destinataire à qui l'injure est adressée, ravalant immédiatement celui-ci ou celle-ci au simple rang d'objet, son pouvoir ambiguë ne s'arrête pas là. Dès le jaillissement oratoire du vicieux énoncé, Julienne Flory nous prévient bien que l'injure ou l'insulte – toutes deux, distinguées ici par une différence de signification d'ordre étymologique ou juridique - peut préalablement et effectivement tuer le destinataire de l'offense ; à moins que cela n'arrive à celui qui prononce la formule quasiment incantatoire de la transgression orale tandis qu'est brisé l'univers commun qui animait idéalement, le «vivre ensemble». D'où précisément le sous-titre de son ouvrage : Du bon usage de l'insulte . Tout le contraire d'un passage à l'acte. Un puissant frein plutôt à son expression irréversible, si tant est que l'on sache parfaitement s'en servir et en user paradoxalement, à «bon escient».

Si la formulation d'injures en public peut coûter juridiquement très cher pénalement, tant au point de vue monétaire qu'au point de vue de la contrainte par corps, c'est au fil du rasoir, que l'auteure agrémente son propos par toutes sortes d'exemples et de références bibliographiques et que la dimension hautement symbolique du phénomène est allègrement traitée. Nul ennui ici, rien qu'une incertitude de situation vis à vis de l'insulteur et de l'humilié. Un indécidable en acte où le propos se densifie et se ramifie, au fil du temps de lecture, tout en subtilités jubilatoires et profondeurs de vues. Nous sautons littéralement de page en page dans cet inconnu de la psychologie humaine où tout un continent bigarré hurle une colère complice et un humour ravageur.

Car si l'illocution vindicative signe le pouvoir performatif du langage, elle signe aussi le lieu humain de son énonciation. Fidèle aux régulations sociales de groupes constitués, soucieuse de la reconnaissance de ses membres par des rites de passage quasi-initiatiques qui tous les animent, elle ouvre aussi sur des joutes verbales transgressives où les hommes et les femmes jouissent encore du monde où s'initie une puissance de vie au bord du vide. Nitroglycérine linguistique, l'injure est ce salaire de la peur verbal et humain qui garantie peut-être encore et paradoxalement, d'arriver à bon port. 

L'ouvrage de Julienne Flory assurément nous y mène. Très éloignée de la querelle homérique d'Achille et d'Agamemnon, l'auteure nous plonge assurément dans la contemporanéité mondialisée de la lutte LGBT, du combat politique de la communauté noire des États-Unis ou de l'univers violent du Gangastarap ; autant de lieux proches ou lointains, ouverts ou secrets où les mots, la diction singulière et la création langagière œuvrent autant à la maxime célèbre du "struggle for life" qu'à la visibilité des humaines conditions.

 

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