Ombres et lumières humaines dans Galaxie Foot

Le football est un peu à l'image de la vie du célèbre dribbleur Garrincha, "un perpétuel match entre équilibre et chute". Hubert Artus parvient avec beaucoup d'esprit et de documentation à rendre les parts d'ombre et de lumière qui composent ce jeu tellement humain qu'est le foot.

Tous les deux ans c’est la même rengaine, l’homme moderne – ou postmoderne c’est selon – devenu spectateur se voit proposer, et imposer, le même spectacle : les compétitions internationales de football. Entre juin et juillet 2016, les amateurs de ballon rond sur rectangle vert ont été comblés puisque, chose rare, cette année  coïncidaient l’Euro de football et la Copa América. Durant cette période d’euphorie et de divertissement collectif – nombreux sont ceux qui ne s’intéressent pas au foot mais qui regardent avec plaisir les matchs de la Coupe du Monde ou de l’Euro – le monde tourne autour des stars du sport le plus populaire au monde. L’attention médiatique et sociale se détourne des problèmes qui quelques jours avant la désormais traditionnelle cérémonie d’ouverture constituaient le centre des préoccupations. Est-il nécessaire de rappeler avec quel soulagement a été accueilli le début de l’Euro 2016 par le gouvernement Valls alors empêtré dans les grèves et mouvements sociaux qui s’opposaient à la loi travail? C’est également tout un système économique qui se déploie : publicité et produits dérivés en tout genre. Le foot est partout. Il doit booster l’économie et redonner de la confiance. Il devient facteur de cohésion nationale mais aussi d’opposition internationale, de fraternité entre les peuples mais également d’expression violente de la haine de l’autre. Le paradoxe est total, le spectacle aussi, on navigue entre ombre et lumière et le football apparaît alors dans toute son humanité. C’est le football humain que le lecteur retrouvera dans le Dictionnaire Rock, Historique et Politique du Football de Hubert Artus : Galaxie Foot.

Après le 10 juillet, force est de constater qu’en librairie comme ailleurs on a frôlé l’overdose et c’est encore avec ce que les espagnols appellent « una resaca », une belle gueule de bois, qu’on s’attaque à la lecture de ce dictionnaire du football. Premier soulagement, la composition du livre est ludique. Sa construction lexicographique permet de voyager au gré des envies. On reprend contact avec le football par doses homéopathiques. On peut attaquer par la base : les entrées Ballon ou Chaussure ; pour ensuite retrouver avec plaisir les plus grands joueurs de l’histoire : Cruyff, Garrincha, Zidane ou Di Stefano. Pour les moins avertis les entrées Hors-Jeu et Carton Jaune/Rouge apportent des informations importantes mais, comme pour l’ensemble des rubriques, également leur lot de citations et d’anecdotes qui ne manqueront pas d’arracher un petit sourire sarcastique à tous les connaisseurs, lorsqu’au sujet du hors-jeux l’auteur cite Albert Dupontel dans Monique : « Le hors-jeu, c’est la poésie du football. C’est un concept que les femmes n’intégreront jamais. C’est le dernier bastion masculin, pour lequel on se battra jusqu’au bout à coups de canettes de bière. » Misogynie ordinaire ? Sans doute ! Et tout comme l’homophobie viscéralement ancrée dans le milieu du foot, le livre d’Hubert Artus n’élude aucune question fâcheuse. Ni celle de la corruption, ni celle du dopage et encore moins celle du foot business. Hubert Artus est très loin de vouer au football le culte aveugle que vouent les fidèles de l’Église maradonienne au « Pibe de oro ». Cependant, bien qu'avisé d’être face à une « histoire subjective du football », peut-être le lecteur regrettera-t-il, selon ses sensibilités, certaines entrées plus ou moins partisanes (Anelka, Domenech ou Platini).

La plus belle surprise du dictionnaire d’Hubert Artus est certainement de retrouver à la lettre G l’entrée Galeano. L’auteur uruguayen fait partie des rares intellectuels à avoir saisi toute la dimension politique du football. La réédition en 2014 par les éditions Lux, de son très poétique Football, Ombre et Lumière, vient palier l’absence dans le champ français d’un livre fondamental sur le sport le plus populaire au monde. Hubert Artus se positionne en légataire du travail réalisé avant lui par Galeano. En effet, son dictionnaire, à l’image du livre du maître uruguayen, met intelligemment en évidence les liens étroits qu’entretiennent depuis toujours football et politique. Les entrées les plus réussies du dictionnaire sont d’ailleurs celles qui montrent l’incessante tension qu’il existe entre sport et pouvoirs, sport et libertés. Sous FLN, Socrates, Menotti, King, Hongrie, Honved, Barça ou encore Revolution, le lecteur verra se délier les fils qui depuis que le football existe – voir aussi toutes les entrées liées aux origines du foot – unissent celui-ci aux forces qui sont aux prises dans la société civile et jusqu’au plus hautes sphères du pouvoir. Le romantisme révolutionnaire des styles de jeu, des dribbles et des systèmes tactiques devient alors plus flamboyant. Les travers des joueurs professionnels (drogue, alcool, fric), le financement des clubs par des narcotrafiquants ou encore les équipes constituées pour renforcer un contre-pouvoir émergeant ou une dictature en place ne font qu’embellir et rendre plus majestueux la face claire et illuminée des joueurs et entraineurs ayant fait l’Histoire. C’est dans leur part d’ombre toujours accompagnée de lumière que brille leur humanité. Le livre de Hubert Artus est un beau clair obscur où finit toujours par briller le/la geste de l’artiste du ballon rond. Un ouvrage qui après l’indigestion de l’euro réconcilie avec le terrain vert et ses acteurs, « ce royaume de la loyauté humaine exercé au grand air» (Gramsci).

 

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