Billet de blog 31 juil. 2016

Ombres et lumières humaines dans Galaxie Foot

Le football est un peu à l'image de la vie du célèbre dribbleur Garrincha, "un perpétuel match entre équilibre et chute". Hubert Artus parvient avec beaucoup d'esprit et de documentation à rendre les parts d'ombre et de lumière qui composent ce jeu tellement humain qu'est le foot.

davidricoweber@gmail.com
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tous les deux ans c’est la même rengaine, l’homme moderne – ou postmoderne c’est selon – devenu spectateur se voit proposer, et imposer, le même spectacle : les compétitions internationales de football. Entre juin et juillet 2016, les amateurs de ballon rond sur rectangle vert ont été comblés puisque, chose rare, cette année  coïncidaient l’Euro de football et la Copa América. Durant cette période d’euphorie et de divertissement collectif – nombreux sont ceux qui ne s’intéressent pas au foot mais qui regardent avec plaisir les matchs de la Coupe du Monde ou de l’Euro – le monde tourne autour des stars du sport le plus populaire au monde. L’attention médiatique et sociale se détourne des problèmes qui quelques jours avant la désormais traditionnelle cérémonie d’ouverture constituaient le centre des préoccupations. Est-il nécessaire de rappeler avec quel soulagement a été accueilli le début de l’Euro 2016 par le gouvernement Valls alors empêtré dans les grèves et mouvements sociaux qui s’opposaient à la loi travail? C’est également tout un système économique qui se déploie : publicité et produits dérivés en tout genre. Le foot est partout. Il doit booster l’économie et redonner de la confiance. Il devient facteur de cohésion nationale mais aussi d’opposition internationale, de fraternité entre les peuples mais également d’expression violente de la haine de l’autre. Le paradoxe est total, le spectacle aussi, on navigue entre ombre et lumière et le football apparaît alors dans toute son humanité. C’est le football humain que le lecteur retrouvera dans le Dictionnaire Rock, Historique et Politique du Football de Hubert Artus : Galaxie Foot.

Après le 10 juillet, force est de constater qu’en librairie comme ailleurs on a frôlé l’overdose et c’est encore avec ce que les espagnols appellent « una resaca », une belle gueule de bois, qu’on s’attaque à la lecture de ce dictionnaire du football. Premier soulagement, la composition du livre est ludique. Sa construction lexicographique permet de voyager au gré des envies. On reprend contact avec le football par doses homéopathiques. On peut attaquer par la base : les entrées Ballon ou Chaussure ; pour ensuite retrouver avec plaisir les plus grands joueurs de l’histoire : Cruyff, Garrincha, Zidane ou Di Stefano. Pour les moins avertis les entrées Hors-Jeu et Carton Jaune/Rouge apportent des informations importantes mais, comme pour l’ensemble des rubriques, également leur lot de citations et d’anecdotes qui ne manqueront pas d’arracher un petit sourire sarcastique à tous les connaisseurs, lorsqu’au sujet du hors-jeux l’auteur cite Albert Dupontel dans Monique : « Le hors-jeu, c’est la poésie du football. C’est un concept que les femmes n’intégreront jamais. C’est le dernier bastion masculin, pour lequel on se battra jusqu’au bout à coups de canettes de bière. » Misogynie ordinaire ? Sans doute ! Et tout comme l’homophobie viscéralement ancrée dans le milieu du foot, le livre d’Hubert Artus n’élude aucune question fâcheuse. Ni celle de la corruption, ni celle du dopage et encore moins celle du foot business. Hubert Artus est très loin de vouer au football le culte aveugle que vouent les fidèles de l’Église maradonienne au « Pibe de oro ». Cependant, bien qu'avisé d’être face à une « histoire subjective du football », peut-être le lecteur regrettera-t-il, selon ses sensibilités, certaines entrées plus ou moins partisanes (Anelka, Domenech ou Platini).

La plus belle surprise du dictionnaire d’Hubert Artus est certainement de retrouver à la lettre G l’entrée Galeano. L’auteur uruguayen fait partie des rares intellectuels à avoir saisi toute la dimension politique du football. La réédition en 2014 par les éditions Lux, de son très poétique Football, Ombre et Lumière, vient palier l’absence dans le champ français d’un livre fondamental sur le sport le plus populaire au monde. Hubert Artus se positionne en légataire du travail réalisé avant lui par Galeano. En effet, son dictionnaire, à l’image du livre du maître uruguayen, met intelligemment en évidence les liens étroits qu’entretiennent depuis toujours football et politique. Les entrées les plus réussies du dictionnaire sont d’ailleurs celles qui montrent l’incessante tension qu’il existe entre sport et pouvoirs, sport et libertés. Sous FLN, Socrates, Menotti, King, Hongrie, Honved, Barça ou encore Revolution, le lecteur verra se délier les fils qui depuis que le football existe – voir aussi toutes les entrées liées aux origines du foot – unissent celui-ci aux forces qui sont aux prises dans la société civile et jusqu’au plus hautes sphères du pouvoir. Le romantisme révolutionnaire des styles de jeu, des dribbles et des systèmes tactiques devient alors plus flamboyant. Les travers des joueurs professionnels (drogue, alcool, fric), le financement des clubs par des narcotrafiquants ou encore les équipes constituées pour renforcer un contre-pouvoir émergeant ou une dictature en place ne font qu’embellir et rendre plus majestueux la face claire et illuminée des joueurs et entraineurs ayant fait l’Histoire. C’est dans leur part d’ombre toujours accompagnée de lumière que brille leur humanité. Le livre de Hubert Artus est un beau clair obscur où finit toujours par briller le/la geste de l’artiste du ballon rond. Un ouvrage qui après l’indigestion de l’euro réconcilie avec le terrain vert et ses acteurs, « ce royaume de la loyauté humaine exercé au grand air» (Gramsci).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Être LGBT+ en Afghanistan : « Ici, on nous refuse la vie, et même la mort »
Désastre économique, humanitaire, droits humains attaqués… Un an après avoir rebasculé dans les mains des talibans, l’Afghanistan n’en finit pas de sombrer. Pour la minorité LGBT+, le retour des fondamentalistes islamistes est dévastateur.
par Rachida El Azzouzi et Mortaza Behboudi
Journal — International
« Ils ne nous effaceront pas » : le combat des Afghanes
Être une femme en Afghanistan, c’est endurer une oppression systématique et brutale, encore plus depuis le retour au pouvoir des talibans qui, en un an, ont anéanti les droits des femmes et des fillettes. Quatre Afghanes racontent à Mediapart, face caméra, leur combat pour ne pas être effacées. Un documentaire inédit.
par Mortaza Behboudi et Rachida El Azzouzi
Journal
Un homme condamné pour violences conjugales en 2021 entre dans la police
Admis pour devenir gardien de la paix en 2019, condamné pour violences conjugales en 2021, un homme devrait, selon nos informations, prendre son premier poste de policier en septembre dans un service au contact potentiel de victimes, en contradiction avec les promesses de Gérald Darmanin. Son recrutement avait été révélé par StreetPress.
par Sophie Boutboul
Journal — Climat
Près de Montélimar, des agriculteurs exténués face à la canicule
Mediapart a sillonné la vallée de la Valdaine et ses environs dans la Drôme, à la rencontre d’agriculteurs qui souffrent des canicules à répétition. Des pans de récoltes grillées, des chèvres qui produisent moins de lait, des tâches nouvelles qui s’accumulent : paroles de travailleurs lessivés, et inquiets pour les années à venir.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La révélation (1/9)
Comment, par les hasards conjugués de l’Histoire et de l’amitié, je me retrouve devant un tombereau de documents laissés par Céline dans son appartement de la rue Girardon en juin 1944. Et ce qui s’ensuivit.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La piste Morandat (5/9)
Dans ses lettres, Céline accuse Yvon Morandat d’avoir « volé » ses manuscrits. Morandat ne les a pas volés, mais préservés. Contacté à son retour en France par ce grand résistant, le collaborateur et antisémite Céline ne donne pas suite. Cela écornerait sa position victimaire. Alors Morandat met tous les documents dans une malle, laquelle, des dizaines d’années plus tard, me sera confiée.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Une déflagration mondiale (3/9)
La veuve de Céline disparue, délivré de mon secret, l’heure était venue de rendre publique l’existence du trésor et d’en informer les héritiers… qui m’accusèrent de recel.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Oscar Rosembly (4/9)
Depuis longtemps les « céliniens » cherchaient les documents et manuscrits laissés rue Girardon par Céline en juin 1944. Beaucoup croyaient avoir trouvé la bonne personne en un certain Oscar Rosembly. Un coupable idéal.
par jean-pierre thibaudat