Un jour, un livre - Le monde d’hier de Stefan Zweig

Cet été j’ai fini Marie-Antoinette. J’ai fini Marie-Antoinette parce qu’il y avait eu Le Monde d’hier. Il y avait eu Le Monde d’hier après Conscience contre violence. Le Monde d’hier est l’autobiographie de Stefan Zweig, et la biographie du siècle.

Cet été j’ai fini Marie-Antoinette. J’ai fini Marie-Antoinette parce qu’il y avait eu Le Monde d’hier. Il y avait eu Le Monde d’hier après Conscience contre violence. Le Monde d’hier est l’autobiographie de Stefan Zweig, et la biographie du siècle. Zweig y fait ce qu’il sait faire de mieux : tisser l’histoire individuelle – il a quand il l’écrit quelques biographies derrière lui – et la marche du monde ; essayer de comprendre ce qu’un individu peut saisir de son temps, a fortiori quand c’est là son métier ; estimer dans la mesure du possible ses possibilités d’action.

À mon sens le livre pose une question – la seule qui vaille : celle de la responsabilité historique de l’intellectuel. En un demi-siècle, partial et documenté, il nous force à réfléchir au rôle de ces derniers (écrivains, professeurs, artistes…) dans leur époque – en l’occurrence, c’est un échec – au moment où tout se défait.

Je garde des souvenirs très précis de ce livre de l’été dernier : la pédanterie sincère de l’enfant bourgeois, dans une Vienne 1900 radieuse ; la maison de Salzbourg – que mon amie viennoise Katharina me décrit comme une ville riche et ennuyeuse, et que j’associe désormais à une question obsédante : quand comprend-on qu’il faut partir ? ; la manie des autographes, où j’ai appris, je l’ignorais, qu’une collection est toujours en mouvement ; ce que peut signifier un jour la privation, totale, de papiers d’identité ; la marche éclair et terrifiante de ce groupe de fascistes dans Venise assoupie : « Et soudain la chose survint. D’une des rues latérales parut, marchant ou plutôt courant au pas cadencé, un groupe de jeunes gens en bon ordre qui chantaient en mesure, bien exercés, une chanson dont je ne connaissais pas le texte – plus tard, je sus que c’était Giovinezza.

Et déjà, brandissant leurs cannes, ils s’éloignaient au pas de gymnastique, avant que la masse cent fois supérieure en nombre eût le temps de se jeter sur l’adversaire. Le passage intrépide et vraiment courageux de ce petit groupe organisé s’était fait si rapidement que les autres ne furent conscients de la provocation que lorsqu’ils ne pouvaient plus se saisir de l’adversaire. Ils se rassemblèrent alors, pleins de rage, serrèrent les poings, mais il était trop tard. ». Ma mission, depuis, a été de faire lire le livre à tout le monde. À mes amis, aux Blondes, aux collègues, aux amants, aux inconnus d’un soir, aux chiens habillés. C’est en fait pour cela que j’écris cette chronique. Je ne sais pas si Le Monde d’hier nous apporte une réponse, s’il peut nous aider –concrètement j’entends. D’ailleurs, l’histoire finit mal : à peine le livre clos, Zweig et sa femme se suicident au Brésil (1942), suscitant l’indignation de ses pairs européens qui prennent le geste pour ce qu’il est : l’aveu d’une défaite. Mais ce livre nous met les yeux en face des trous : réveiller une conscience authentique, voilà ce que peut ce testament terrible.

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