Lire des bédés pour garder le moral en confinement

Il va falloir attendre la levée de l'interdiction de vendre des livres pour acheter ces bédés. Car, surtout surtout, on n'achète pas après du démon-aux-grands-entrepôts-maltraitants ! Il faut espérer qu'on pourra "cliquer et récupérer", en français.

La fiction décalée peut être considérée comme source d'optimisme, en particulier parce que ses auteurs tracent souvent des alternatives à notre présent ou au futur le plus directement imaginable. On y découvre des univers marqués d'innovations insensées et de nouveaux problèmes jusque-là impensés. La mise en perspective et l'éloignement du quotidien me semblent assez salutaires pendant une période de dé -(re) -confiturement et d'inquiétude - qui concerne tant nos proches que des entités plus abstraites, comme le pays, l’économie ou l'humanité. En outre, on peut apprendre à penser autrement, ce qui n’est jamais un luxe.

 

L'écologie sauvage du quotidien

La première lecture que je recommande est "le petit traité d'écologie sauvage" d'Alessandro Pignocchi, et ses suites "La cosmologie du futur", et "Mythopoièse" parus chez Steinkis. Je classe ces  livres dans la science fiction, où la science considérée serait l'anthropologie. Les deux livres sont des séries d'histoires délicieusement absurdes qui se déroulent dans un monde parallèle de type uchronique, où l'on ne saurait pas forcément quand la divergence avec notre Histoire s'est faite. Nous sommes dans notre époque mais avec des règles de vie autres. A l'attrait pour le pouvoir et la consommation se substituent le respect pour toute forme de vie, la patience et l'humilité. L'auteur ne propose pas d'hypothèse pour expliquer le changement (un peu surprenant), mais on peut adhérer sans s'embêter à toutes les propositions qui découlent de cette hypothèse.

Je ne donnerai que quelques exemples pour ne pas gâcher la lecture par trop de révélations, mais on pourra apprendre comment un Président de la République dont la voiture officielle écrase un hérisson doit en toute logique réagir pour sauver l'âme du pauvre animal. Il est d’ailleurs assez difficile de trouver quelqu’un pour devenir Président de la République, que ce soit à cause des mésanges, ou à cause d’un manque de motivation pour le travail de bureau, un peu ingrat.

La question du consentement lors des mariages inter-espèce est aussi évoquée (et Poutine y prend une position radicale). D'ailleurs, les animaux et les plantes jouent un rôle actif dans l'évolution de la politique. A la fin du premier tome, on est convaincu qu’il faut créer des zones protégées pour conserver la culture traditionnelle des agriculteurs intensifs – et ce, grâce à une brillante conférence d'un anthropologue jivaro qui s'est immergé (en gardant secret son statut d'observateur) dans une exploitation agricole, et a vécu le quotidien du village - la pêche, l’apéro, les périodes électorales. Il peut analyser le rapport à la nature et l'économie qui se jouent dans cette culture traditionnelle du nord de la France. Il critique cette culture et montre ses incohérences intrinsèques, mais souhaite également la sauver, car elle est finalement minoritaire et en possible voie de disparition. Un thème qui m’est cher y est abordé : l’introduction dans la culture européenne de l’anthropophagie – une des solutions pour que l’homme se réintègre dans un cycle de la vie et de la mort, en proximité morale et sociale avec les autres animaux et les plantes.

Ces propositions sont brillamment illustrées, et l’écriture s’insère dans la tradition des bandes-dessinées humoristiques contemporaines, en utilisant assez souvent des procédés narratifs qui peuvent le rapprocher du célèbre Fabcaro (par exemple). Le dessin est très maîtrisé et suffisamment sophistiqué pour que le sérieux de l’image contraste encore plus avec l’absurdité des dialogues et des histoires.

 

Visiter une ZAD

Dans un troisième ouvrage, Alessandro Pignocchi nous dévoile son voyage sur la ZAD de Notre Dame des Landes, après l’abandon du projet d’aéroport. Cette victoire politique a été suivie d’une renaissance de l’activité policière, plutôt contenue jusque-là. Beaucoup de bâtiments ont été détruits : beaucoup de travail perdu. Mais les habitants semblent continuer, rebondir, et ne jamais baisser les bras. Cela signifie que malgré tout il faut cultiver, élever des bêtes, construire des salles de réunion et des bibliothèques. Le retour à la terre est exigeant, si l'on souhaite se faire nourrir d'elle. C'est ce que découvre l'auteur qui se représente comme si naïf qu'il semble n'avoir jamais quitté la ville auparavant. Les dissensions internes de la ZAD y sont visibles, et on comprend qu’elles tracent des lignes entre les différentes radicalités présentes sur les lieux. On note aussi que beaucoup d’agriculteurs des environs, pas particulièrement politisés, soutiennent fortement ceux qui ont fait de la protection de la terre un combat.  

Le livre se veut une aide pour rattraper le temps, et reprend en particulier l’histoire des deux grandes invasions organisées par l’Etat. La première avait été un échec cuisant pour les gendarmes (opération César) et la seconde est en apparence victorieuse. En apparence, pouvons-nous signaler : car si beaucoup de mal a été physiquement causé par la vague d’expulsions lancée à la suite de l’abandon du projet d’aéroport, la victoire contre l'aménagement a été également très visible au niveau national. Cela permet de se demander si la précipitation dans l'expulsion n'aurait pas des accents un peu vengeurs, difficile à justifier par un Etat protecteur du bien commun, et ajoutant un élément sur la liste des violences régulières qui visent à imposer une gestion techniciste et top-down des espaces et des activités économiques. En terme de visibilité, cela rejoint l’étrange expulsion des occupants du Bois-Lejuc, à Bure, et le harcèlement judiciaire dont les opposants à Cigéo sont les victimes, ou encore l'épisode marquant de la mort de Rémi Fraysse.

Ainsi, pour ceux qui ont hiberné jusqu’à maintenant, il est possible de découvrir enfin la vie de la ZAD, pas de façon exhaustive mais sur un mode impressionniste. Ce qui ressort est que le courage et l’esprit d’entreprise sont des vertus fort partagées sur les lieux, ainsi que la patience et l’humilité (on y revient). Cela permet aussi de voir une partie de la politique telle qu'elle se fait en ce moment. Sans se référer tellement à des théories structurées, l'action du quotidien prime, et l'"exemplarité" semble un mode d'être de plus en plus partagé (faire au mieux pour réunir théorie et action, dans la plus grande transparence possible, et être prêt à donner des conseils à ceux qui souhaitent s'inspirer). Cela change de la sur-analyse des générations précédentes, plus orientées « grand soir » (dans les formes politiques les plus populaires).

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