Un jour, un livre - Les petites chaises rouges, Edna O'Brien

11 541 chaises rouges furent alignées dans la grande rue de Sarajevo le 6 avril 2012, longue de 800 m. Chaque chaise vide représentait un habitant de Sarajevo, tué durant le siège de la ville bosniaque. 643 petites chaises étaient alignées pour tous les enfants tués au cours de ce siège soit par l'artillerie soit par les snipers postés dans les collines de la ville.

Ce roman s'articule autour d'un étranger qui vient s'installer dans un petit village d'Irlande. Il porte une longue barbe blanche et une robe noire et se décrit, à différentes époques, comme prêtre ou moine, médecin New Age, guérisseur sexuel et poète. Il s'insinue auprès des villageois. Par exemple, en appliquant des pierres chaudes dans le dos de Sœur Bonaventure qui visite sa clinique afin de vivre une liberté spirituelle qu'elle n'a pas ressentie depuis sa jeunesse. Une jeune femme mariée, Fidelma McBride, tombe amoureuse du médecin et le convainc de coucher avec elle parce qu'elle désire à tout prix un enfant.

Le village se forge une opinion unanime sur le médecin. Ils l'adorent sans réserve. Ce personnage du Docteur Vladimir Dragan est un vrai comique, avec sa longue barbe, ses soins New Age et ses promesses de guérison sexuelle.

Ce qui pourrait ressembler à une satire joyeuse à laquelle on pourrait s'attendre ne se concrétise pas ; il n'y a aucune chute. Cette blague sans fin commence à être sinistre car très vite on comprend que le Docteur Vlad est un criminel de guerre, inspiré par le Docteur Radovan Karadzic, ex-président de Serbie, psychiatre et bourreau, aussi connu comme la Bête de Bosnie. (Il vient d'être condamné à la perpétuité en mars 2019, par le tribunal pénal international de La Haye pour crimes contre l'humanité.) La liste des horreurs perpétrées par Karadzic est difficile à dresser. Sauf qu'O'Brien en tient compte dans son titre justement.

Le narrateur perspicace sillonne et se faufile dans l'esprit de nombreux personnages. Ainsi à un moment, nous découvrons le récit d'un enfant réfugié, Mujo, originaire de Sarajevo, qui s'est enfui en Irlande. Mujo reconnaît le Dr Dragan et joue un rôle déterminant dans son arrestation. Nous découvrons les pensées du médecin lui-même, qui se prend pour un héros de guerre et un poète influent. Nous ressentons ce que ressent Fidelma, après qu'elle ait été agressée sexuellement avec un pied de biche et laissée pour morte par d'anciens amis du criminel de guerre. Et nous suivons Fidelma à Londres, où elle tente d'échapper au traumatisme de son attaque et au regard oppressant et désapprobateur des gens de son petit village.

Dans une description stylistique tout simplement touchante, nous découvrons des personnes privées de leurs droits, des réfugiés de toutes sortes, des migrants, des pauvres, ceux qui s'en sortent à peine dans cette ville. Nous surprenons de belles âmes dans des actions banales : gratter la cire de la bougie sur les bougeoirs d'une église, mettre un Wellington, se maquiller, parler du travail, des enfants abandonnés dans leur pays d'origine, des membres de la famille qu'on a torturés, des voisins qui dénoncent leurs voisins. Ce sont les "gens de la nuit", qui travaillent dans des emplois de misère tandis que la ville dort. Ce sont des "fantômes". O'Brien pourtant les décrits avec beaucoup de tendresse.

J'ai été submergé par l'horreur, par la tristesse des "Petites chaises rouges", mais également par la beauté qui ressort, transpire de l'écriture d'Edna O'Brien.

C'est un chef d’œuvre, à n'en pas douter.

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